Pierre Pestieau
Selon la revue Nature (2020), 3,2 millions de personnes seraient mortes
au cours de la première vague de la pandémie de la covid-19 (plus précisément
du début de la pandémie au 4 mai) sans les mesures telles que la fermeture
d'entreprises et le confinement. Pour prendre un exemple précis, celui de la
France, le confinement y aurait sauvé environ 690 000 vies à comparer avec la perte
réelle d'environ 30 000 vies au cours de la même période. Dans le même temps, le
PIB français a chuté au rythme le plus rapide de l'histoire, se contractant de
14% au deuxième trimestre, et le taux de chômage a explosé. Ces chiffres
montrent clairement qu'en période de pandémie, s’impose un arbitrage entre la
prospérité économique et le sauvetage de vies humaines. La façon dont cet
arbitrage est résolu reflète le poids que le gouvernement accorde à ces deux
dimensions. Sur quelle base, le gouvernement français a préféré sauver 690 000
vies au prix d'une perte de 14% du revenu national ? Cette question nous amène
à la question politique du choix de la politique optimale de confinement qui
nécessite d'évaluer les gains et les pertes du maintien de l'activité
économique sous des contraintes sanitaires plus ou moins fortes.
Ce choix peut reposer sur un fondement normatif ou sur un processus de
vote. Comme fondement normatif, on peut prendre deux optiques : celle de
l’utilitarisme ou celle de l’égalité ex post des niveaux de bien-être.
L’utilitarisme vise à maximiser la somme des utilités de chacun et de ce fait
accorde une importance démesurée au nombre de personnes. C’est ainsi qu’il mène
à ce que l’on appelle parfois la solution répugnante, celle qui conduit
à préférer une large population consommant à peine de quoi subsister à une
population réduite mais jouissant d’un niveau de vie acceptable. Au nom de
l’utilitarisme, il faudrait choisir un confinement élevé, voire maximal, qui
permet de garder en vie le plus personnes possibles. On notera que cette
approche est largement utilisée dans la décision publique, et particulièrement
dans le domaine de la santé.
Le critère alternatif est celui de l’égalitarisme ex post qui met
l’accent sur le bien-être de la personne qui au bout du compte se trouve être
la plus défavorisée. Dans le cas qui nous occupe, ce sera celle qui décède
prématurément et n’aura donc pas la chance d’avoir une vie longue. Selon ce
critère, on devrait adopter un confinement léger afin de permettre à ceux qui
ne vivront pas longtemps d’avoir un niveau de vie satisfaisant.
Si le confinement faisait l’objet d’un vote, on peut faire l’hypothèse que la population active étant majoritaire imposera son choix. Tout dépendra alors de savoir si les jeunes éprouvent de l’empathie, de l’altruisme, pour le ainés. Si tel est le cas, ils opteront pour un confinement élevé. En revanche, en l’absence d’altruisme pour les ainés, la majorité favorisera un confinement léger.
Pour conclure, quel que soit le critère de choix collectif, la problématique se ramène à un arbitrage générationnel entre santé et économie. Pour la politiste Lena Konc (3), opter pour ou contre le confinement revient à « se positionner pour la sauvegarde du système sanitaire, et a fortiori la limitation de la mortalité des populations plus âgées, ou mitiger des risques économiques affectant en priorité les plus jeunes, par une stratégie dite de l’immunité collective ».
Il semblerait, qu’à la différence de la plupart des Européens, les
Américains ont donné la priorité aux générations les plus jeunes et à la
sauvegarde de leur qualité de vie, au nom d’une idéologie où la liberté et la
responsabilité l’emportent sur les droits sociaux. L’avenir nous dira ce que cet
arbitrage donnera. Il se pourrait que finalement les Américains subissent une
double peine : une forte récession et une choquante surmortalité des seniors.
(1). Flaxman, S., Mishra, S., Gandy, A., Unwin, H. J. T., Mellan, T. A.,
Coupland, H., et al. (2020), A
Commentary on Estimating the effects of non-pharmaceutical interventions on
COVID-19 in Europe, Nature 584,
257–261.
(2). Pestieau,
P. et G. Ponthière, G. (2020), Optimal Lockdown and Social Welfare, CORE DP
2020/32. Pestieau, P. et G. Ponthière, G. (2021), Le confinement optimal: quelques calculs exploratoires.
(3). Le Monde du 30 mai 2020.
bien vu mais la valeur de la vie humaine est une notion utilisée mais pas comprise. Le problème est la saturation des hôpitaux. Par contre fermer les frontière est facile, mais pas fait et chaque semaine je refuse des pots conviviaux... on ne joue pas le jeu, cela me pose aussi un problème.
RépondreSupprimerMerci à nos chers auteurs, Victor et Pierre, d'avoir rétabli leur blog. On se sentait abandonnés.
RépondreSupprimerBernadette