Pierre Pestieau
Il y a quelques semaines, un
journaliste m’a demandé une interview sur la question volontairement
provocatrice : « A
quel âge faut-il mourir pour ne pas tomber dans la pauvreté ? ». Comme
il avait besoin d’une réponse dans l’heure, j’ai décliné son invitation mais la
question a continué à me turlupiner. Elle faisait allusion, si je comprends bien, à des situations relativement
rares où un individu dispose d’un patrimoine qu’il n’a pas pu ou voulu
transposer en rentes (1) ; se pose alors le problème du nombre d’années pendant
lesquelles il pourra vivre décemment en “mangeant” progressivement ce patrimoine.
Cela se calcule aisément. Un de mes amis d’université s’était penché sur
cette question pour les Etats-Unis il y a plus de 40 ans. Il avait obtenu des
données sur les suicides de personnes âgées dans l’Etat de New York et avait
réussi à relier une partie de ces suicidés à l’état de leurs ressources
financières. Elles n’avaient pas de retraites stables, et ne disposaient pas
d’une pension qui tombait tous les mois sous forme d’annuité; il
n’existait pas de minimum vieillesse et lorsque le dernier dollar était dépensé,
elles n’avaient pas d’autre choix que de mettre fin à leurs jours ou plus
poétiquement, comme dans le Petit Poucet,
d’aller se perdre dans la forêt. J’ai revu cet ami quelques années plus tard et
lui ai demandé des nouvelles de son projet d’article. Il y avait renoncé faute
de données suffisantes.
Cette situation est rare ; dans
nos sociétés, il existe toute une série de filets de sécurité qui offrent des
prestations minimales. Il faut néanmoins admettre que ces prestations flirtent
avec les seuils de pauvreté et il n’est pas étonnant qu’un nombre croissant de
personnes âgées bascule dans la pauvreté. Il suffit d’avoir des besoins spécifiques
en matière de santé ou d’aides qui ne sont pas couvertes par l’assurance
sociale. Il y a aussi une minorité de personnes âgées qui par peur de
stigmatisation ou d’ennuis judiciaires ne recourent pas à des services auxquels
elles auraient droit.
Ceci dit, les liens entre pauvreté et décès
sont plus complexes. Il est vrai que les pauvres ont une espérance de vie plus basse
que les riches. On observe sordidement que si les pauvres avaient la mauvaise
idée de vivre aussi longtemps que les riches, le taux de pauvreté serait
beaucoup plus élevé surtout dans le troisième âge. Plus généralement, beaucoup
de pauvres naissent déjà pauvres et s’ils avaient eu le choix ils auraient peut
être préféré ne jamais naître. Par ailleurs, si on s’intéresse à la corrélation
entre pauvreté et suicide, on remarque qu’elle est sûrement plus élevée chez
les jeunes que chez les personnes âgées. La majorité des suicides touchent les
jeunes et peuvent souvent s’expliquer par des chocs économiques ou
affectifs : divorce, chômage, échec financier.
(1) Cela
n’arriverait pas avec la plupart des systèmes de pensions qui offrent soit une
sortie en rente, soit une sortie en capital qui peut être échangé contre des
rentes viagères.
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