jeudi 15 mars 2012

Un tour de taxe taxe

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Pierre Pestieau

Ce dernier week-end nous avons eu une nouvelle preuve de ce que nous savions déjà. La politique est magique et nos hommes politiques sont des illusionnistes. Les unes des journaux, écrits et télévises, étaient unanimes. Le gouvernement avait réussi à boucler son budget, à trouver la somme nécessaire et satisfaire les impératifs européens sans que le citoyen n’ait à en souffrir. C’est ce que d’aucuns ont appelé l’austérité douce.

Chapeau l’artiste. Qu’on ne se méprenne cependant pas. Je suis ravi qu’une solution ait été trouvée et que notre valeureux gouvernement puisse enfin passer aux affaires galopantes. Mais, je suis aussi irrité de voir que l’on prend la population pour plus ignorante ou crédule qu’elle ne l’est. Car enfin, cet argent, il ne peut venir que des poches de l’un ou de l’autre. En donnant l’impression que l’opération est indolore, inodore et incolore, on se garde d’expliquer l’incidence réelle des mesures prises pour dégager quelques milliards. Si ce bel argent venait d’une hausse de la TVA, tout aurait été plus clair. Il y aurait eu d’interminables débats pour savoir si la mesure était plus ou moins régressive qu’une augmentation de l’IPP. On peut parier qu’il n’y aurait toujours pas d’accord. Ce qui nous fait dire que transparence et démocratie ne font pas toujours bon ménage.

C’est à croire qu’Elio et son gouvernement sont des tenants de la pataphysique, qui les autorise à manier, comme l’expliquait si bien Alfred Jarry, la pompe à phynance et la machine à décerveler. Comment font-ils pour trouver ces milliards sans que cela ne fasse mal ? Je prendrai deux mesures que l’on peut qualifier de marronniers des contrôles budgétaires : la hausse des accises sur le tabac et le report de dépenses.

On a tendance à ne pas s’émouvoir devant une hausse de taxes « peccamineuses » (1), celles qui portent sur les alcools et les cigarettes. Et pourtant ce sont des taxes qui peuvent être extrêmement régressives. Supposons que ce sont surtout les pauvres qui fument et que leur consommation de tabac est insensible aux variations de prix, soit parce qu’ils sont accrocs, soit parce qu’ils occultent les risques inhérents au tabagisme. Peu importe les raisons. Si ces deux conditions sont remplies, or elles sont vraisemblables, une taxe sur le tabac est aussi régressive que ne l’était la fameuse « poll tax » (2) qui a poussé la « dame de fer » vers la sortie (3). Quant aux reports des dépenses, de deux choses l’une. Ou bien elles étaient inutiles et leur report, voire leur annulation est une bonne chose. Mais alors il y a de quoi désespérer de notre Etat qui les avait proposées. Ou bien elles étaient utiles et leur report aura des conséquences néfastes sur le bien-être des citoyens. Depuis plusieurs années, on assiste à des reports dans l’amélioration de nos infrastructures. Ces reports ont d’incontestables effets sur la qualité de notre vie.

Tout ceci pour dire que la rigueur douce que l’on nous annonce n’est pas plus douce que ne l’aurait été une hausse de la TVA. La douleur est aussi violente mais moins identifiable.

(1) En anglais, sin taxes, taxes sur les péchés.

(2) La poll tax qui correspond à la capitation est connu pour être un impôt inégalitaire : frappant les foyers sans distinction de revenu ou de capital, il est d'autant plus lourd pour les foyers les plus pauvres. Il fut introduit au Royaume Uni par Margaret Thatcher en 1989 et provoqua des émeutes qui à terme causèrent sa chute. La poll tax fut remplacée en 1993 par un impôt plus progressif sous John Major. La capitation est un impôt qui a existé dans la Rome antique et en France pendant l'Ancien Régime.

(3) Je ne vous recommande pas le film homonyme The Iron Lady avec Meryl Streep, qui a tous les traits d’une hagiographie. Cette actrice a reçu un Oscar tout comme Jean Dujardin qui lui jouait le rôle de The Artist, ce que sont nos hommes politiques.

jeudi 8 mars 2012

Désemballez-moi (1)

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Pierre Pestieau

Les enquêtes ont parfois une utilité, celle de nous rassurer quand nous croyons être les seuls à éprouver des difficultés. Ce fut récemment mon cas lorsque je découvris avec soulagement un article rapportant que « plus de 90 % des consommateurs de plus de 60 ans ont des problèmes à ouvrir les emballages » (2). Depuis je me sens soudain beaucoup moins seul lorsque je tente d’ouvrir un nouveau DVD, ou plus exactement lorsque j’essaie de trouver la faille dans cette enveloppe de cellophane qui l’entoure.

A ce propos, l’honnêteté ne paie pas. Les jeunes qui majoritairement téléchargent plus ou moins légalement films et musiques n’ont pas à endurer cette épreuve qui est d’autant plus douloureuse que l’on est impatient de voir ou d’écouter ce que l’on vient d’acheter. Double peine pour les seniors : ils paient leurs DVD et doivent les déballer. J’ajouterai en passant, peine supplémentaire, qu’il leur faut aussi subir la leçon de morale anti-piratage dont les pirates sont dispensés. Elle peut prendre cinq minutes sans possibilité de l’éviter en utilisant la commande d’avance rapide une fois le DVD en route.

Ce n’est là bien sûr qu’un exemple. Il existe de nombreuses autres sources de frustration : de nombreuses enveloppes ou pochettes de plastic contenant de la sauce soja, de la moutarde ou une serviette humide ne peuvent s’ouvrir qu’en les déchirant à partir d’une entaille qui s’avère souvent imaginaire et quand finalement l’enveloppe s’ouvre, la sauce soja ou la moutarde vous saute à la figure et, malheureusement entretemps, la serviette qui était humide a séché. Ou encore ces fromages style Vache qui rit qui ne s’ouvrent qu’à partir d’une languette que l’on ne peut saisir qu’avec des doigts de fée.

Ce qui est surprenant dans ces anecdotes c’est l’irrationalité des distributeurs. Le nombre relatif des plus de 65 ans (3) ne cesse d’augmenter : 26% en 2012 et 43% en 2050. Il semblerait logique qu’ils s’adaptent à ces nouveaux consommateurs. Ils le font pour des produits cibles comme les couches, les colles dentaires ou les appareils auditifs mais pas pour les produits de consommation courante. Bizarre, comme c’est bizarre.

(1) Sur la musique de la chanson « Déshabillez-moi » avec de préférence la voix de Juliette Greco.

(2) http://www.heidelberg-news.com/www/html/en/binaries/files/news_articles/hn264_packaging_fr_pdf

(3) Il s’agit du taux de dépendance vieillesse, à savoir le rapport entre le nombre de personnes âgées de 65 ans ou plus et le nombre de personnes de 15 à 64 ans.

Bombe iranienne et bruits de bottes israéliennes

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Victor Ginsburgh

Un lecteur (assidu, pas sûr, mais ami, certes) me demande d’écrire sur les dangers que font courir les Iraniens au monde en général, et aux Israéliens en particulier. Je m’y prête volontiers, sans y connaître grand-chose, mais puis parler de ce que j’ai lu (dans le New York Times, le Washington Post, Haartez notamment, tous peu suspects de théoriser sur des complots) et qui va à contre-courant de ce qui nous est asséné jour après jour.

Seize services secrets américains « continuent à penser qu’il n’y a aucune évidence que l’Iran a décidé de produire une bombe atomique » (1), mettant ainsi en doute un rapport récent de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA). L’Iran aurait abandonné la course à la bombe en 2003 et ne semble pas avoir changé d’avis. Enrichir l’uranium ne signifie pas construire une bombe. Par contre, il n’est pas impossible que les autorités iraniennes sèment le doute sur leurs intentions, ce qui, à la guerre comme à la guerre est, si l’on peut dire, de bonne guerre, mais dangereux. Après tout, les armes de destruction massive de Saddam Hussein n’existaient pas non plus, mais il l’a laissé croire et Bush nous a tous trompés en connaissance de cause.

C’est aussi ce qu’essaient de savoir les services secrets et moins secrets israéliens. On peut cependant avoir de sérieux doutes sur les capacités des services israéliens de trouver des choses que ne connaîtraient pas les services américains. Nous sommes tombés dans le panneau de Bush, ne tombons pas dans celui de Netanyahou, Lieberman, Ehud Barak et consorts, d’autant plus que la direction du Ministère de la Défense en Israël semble « pourrie jusqu’à la moelle » (2).

Est-ce que ce qu’on nous raconte des éructations d’Ahmadinejad est vrai ? Non dit un article de Counterpunch (3) que je cite ici :

« Les media créditent Ahmadinejad de propos qu’il n’a pas tenus. Il n’a jamais dit qu’il fallait ‘effacer Israël de la carte’. Ce mythe est dû à une erreur de traduction. Ahmadinedjad aurait utilisé les mots prononcés par Khomeini en 1980 : ‘le régime d’occupation en place à Jérusalem sera effacé de la page du temps.’ » (4).

A vrai dire, j’espère aussi que ‘le régime d’occupation sera effacé de la page du temps’. Certains vont hurler, mais ce n’est pas grave, je ne comprends ni l’hébreu ni le yiddish et surtout qu’ils ne me fassent pas dire que je parle ‘d’effacer Israël de la carte’.

Sans doute Ahmadinejad est-il allé plus loin parfois, mais est-ce autre chose que des provocations et des incantations dont la culture iranienne est empreinte, ainsi que des mauvaises traductions destinées à ceux qui, comme nous, ne comprennent pas le persan et ne connaissent pas l’Iran! Un livre écrit par André Foncouberte (5) est particulièrement éclairant. Voici ce qu’il écrit :

« [Le discours d’Ahmadinejad] relève davantage de l’incantation que de la mise en œuvre d’une réelle politique étrangère. Le problème est que nous oublions toujours la composante incantatoire de ce discours et que nous l’abordons selon une rationalité qui renvoie à la logique de notre propre discours politique qui fait la part dans ce que l’on dit entre le vrai et le faux. Dans notre logique, les dimensions poétiques ou incantatoires sont exclues. Cette divergence dans l’usage de la parole et dans la valeur de vérité que l’on peut accorder à un discours écrit ou oral est pourtant une constante culturelle qui oppose les Iraniens aux Occidentaux. »

Prenez la peine de lire le discours qu’Ahmadinejad a prononcé lors de l’Assemblée Générale des Nations Unies le 22 septembre 2011 (6). Ce n’est pas tout à fait ce que je dirais, mais il n’y a ni antisémitisme, ni élimination de l’Etat d’Israël de la carte du Moyen Orient, ni négation de la Shoah, ni accusation que les Américains ont eux-mêmes provoqué Nine Eleven, ni apologie de Ben Laden.

Comment vont les Juifs iraniens ? Assez bien merci, comme le montre un article du New York Times, écrit par un journaliste dont non seulement le nom est Cohen mais qui a aussi visité l’Iran en 2010 (7). Il y a plus d’une douzaine de synagogues à Téhéran. A Ispahan, les Juifs prient dans une synagogue qui fait face à une mosquée dont le nom est Al-Aqsa. Un marchand juif auquel le journaliste demande ce qu’il pense des « Mort à Israël » quotidiens, répond : « Je vis ici depuis 43 ans et n’ai jamais eu le moindre problème, » et la communauté de quelque 1.200 Juifs d’Ispahan se réclame d’ancêtres qui y sont arrivés il y a 3.000 ans. 25.000 Juifs continuent à vivre en Iran (mais il est aussi vrai que 75.000 sont partis après l’arrivée de Khomeini en 1979).

« A la mosquée Al-Aqsa, » écrit Cohen, « Monteza Forughi montre du doigt la synagogue située en face et explique ‘Ils ont leur prophète, nous avons le nôtre et c’est très bien ainsi’. »

Si nous pouvions tous, croyants et mécréants, être d’accord sur ce point, nous pourrions changer le monde.

Il me faut terminer par l’article que Bradley Burston a écrit sur la victoire iranienne aux Oscars et qu’il a intitulé « This Purim, I’m lifting a glass to Iran » (8). Il se plaît à rapporter les mots qu’Ashgar Farhadi, directeur du film récompensé, a prononcés à Los Angeles. Les voici :

« En ce moment, beaucoup d’Iraniens dans le monde nous regardent et j’imagine qu’ils sont très heureux, pas seulement à cause d’une récompense importante ou d’un directeur de film. Mais parce qu’à un moment où il est question de guerre, d’intimidation et d’agression que s’échangent les politiciens, le nom de leur pays, l’Iran est ici présent dans sa glorieuse culture, une culture riche et ancienne, enfouie sous une couche de poussière politique. Je suis fier d’offrir cette récompense au peuple de mon pays, un peuple qui respecte toutes les cultures et civilisations, et qui a horreur de l’hostilité et du ressentiment ».

L’article de Bradley Burston que je cite ici a paru le 29 février dans Haaretz (9), un des grands quotidiens israéliens.

(1) US agencies see no move by Iran to build a bomb, The New York Times, 25 February 2012.

http://www.nytimes.com/2012/02/25/world/middleeast/us-agencies-see-no-move-by-iran-to-build-a-bomb.html

(2) Israel’s defense leadership is rotten to the core, Haaretz, 6 March 2012.

http://www.haaretz.com/print-edition/opinion/israel-s-defense-leadership-is-rotten-to-the-core-1.416748

(3) Mike Whitney, Why Iran’s Jews are better off than Gaza’s Palestinians, Counterpunch, August 18, 2010.

http://www.counterpunch.org/2010/08/18/why-iran-s-jews-are-better-off-than-gaza-s-palestinians/

(4) Voir Glenn Kessler, Did Ahmadinejad really say Israel should be ‘wiped off the map’?, The Washington Post, October 5, 2011. Pour ceux qui connaissent le farsi, voici les mots (en caractères latins): “Een rezhim-i eshghalgar-i Quds bayad az sahneh-i ruzgar mahv shaved.”

(5) André Foncouberte, L’exception iranienne, Paris: Koutoubia, 2009. Foncouberte a travaillé au ministère de la Défense et au ministère des Affaires étrangères en France. Il a été diplomate en Iran dans les années 1990. Voir aussi Laurence Zordan, Un livre paradoxal sur le paradoxe iranien, La Quinzaine Littéraire 1005, Décembre 2009.

(6) http://thecritical-post.com/blog/2011/09/president-mahmoud-ahmadinejad’s-speech-at-the-united-nations-thursday-22-september-2011-full-translation-transcript-text-tcpchicago/

(7) Roger Cohen, What Iran Jews say, The New York Times, 23 February 2009. http://www.nytimes.com/2009/02/23/opinion/23cohen.html

(8) Pourim est une fête juive qui célèbre, fin février ou début mars de l’année, un événement (historique ou pas, on ne sait pas trop, comme d’ailleurs pour la plupart des événements décrits dans l’Ancien Testament) qui s’est passé en Perse. Cet « événement » est rapporté dans le livre d’Esther, reine de Perse, qui a déjoué un plan contre le peuple juif. Le plan s’est d’ailleurs retourné contre les Perses : 75.000 d’entre eux ont été massacrés par les Juifs…

(9) Bradley Burston, This Purim, I’m lifting a glass to Iran, Haaretz 29 February 2012. http://www.haaretz.com/blogs/a-special-place-in-hell/this-purim-i-m-lifting-a-glass-to-iran-1.415528

vendredi 2 mars 2012

L’Afrique, continent des extrêmes

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Pierre Pestieau

Quelques temps après la vague décolonisatrice et les espoirs qu’elle avait entraînés, il nous a fallu déchanter. René Dumont publiait son ouvrage L'Afrique noire est mal partie (1) qui allait s’avérer prophétique. Plus d’un demi siècle plus tard, Paul Collier publie The Bottom Billion (2) dans lequel il décrit la tragédie de ce milliard d’êtres humains les plus pauvres qui devenaient encore plus pauvres. La majorité d’entre eux habitent le continent africain. Ils souffrent, selon Collier, de leur enfermement dans quatre types de « trappes », ou pièges, dont ils peinent à sortir : le cercle vicieux des conflits qui ont une fâcheuse tendance à se répéter, la tristement célèbre malédiction des ressources naturelles, l’enclavement ou la proximité de voisins perturbateurs et, enfin, la mauvaise gouvernance qui frappe les petits pays avec une gravité particulière. De cette lecture, je tirais l’impression d’un continent maudit pour reprendre l’expression de Moussa Konate (3). Maudit comme le serait la Sicile de Lampedusa et de Visconti, celle du Guépard (4). Et comme le devient la Grèce.

Et voila que, il y a quelques mois, le magazine The Economist (5) qui avait largement contribué à cette déprimante réputation de l’Afrique noire publie un article sur le miracle de la croissance africaine. Après avoir battu sa coulpe pour son pessimisme passé, The Economist constate que durant les dix dernières années, six des dix économies qui ont connu la plus forte croissance au monde se trouvent en Afrique Sub-saharienne. Le FMI prévoirait même que l’Afrique occupera sept des dix meilleures places dans les cinq prochaines années pour ce qui est du taux de croissance. Au cours de la décennie passée, le simple taux de croissance moyen, non pondéré, des différents pays africains était comparable à celui de l’Asie. Il est vraisemblable que dans un proche avenir l’Afrique fera la course en tête. Autrement dit, la croissance de l’économie africaine surclassera celle de l’Asie. La Guinée équatoriale, l’Angola, le Ghana, l’Ethiopie et le Malawi croissent à raison de 7.5% l’an et davantage. De là à penser que l’Afrique s’est exorcisée de tous ces démons, il y a un détroit que j’hésiterais à franchir.

L’Afrique noire continue d’occuper d’autres premières places moins glorieuses. Il y d’abord la démographie. On s’attend à ce que l’Afrique, Afrique du nord comprise, voie sa population plus que quadrupler d’ici à la fin du siècle ; elle passerait de 800 millions à 3,6 milliards, et ce en dépit de la prévalence du sida et de la malaria. Plus grave, les indices de démocratie et de gouvernance voient les pays africains constituer un « gruppetto » inquiétant. Les mesures de gouvernance sont sans nul doute contestables ; en revanche, celles qui portent sur les régimes politiques sont beaucoup plus fiables. Enfin, l’Indice de Développement Humain des Nations Unies (6) qui concerne la pauvreté, la santé et l’éducation, est extrêmement bas dans la plupart des pays africains. Sur les 24 derniers pays classés, 21 étaient africains en 2009.

(1) Paris : Editions du Seuil, 1962

(2) The Bottom Billion. Why the Poorest Countries are Failing and What Can Be Done About It, Oxford University Press, 2007.

(3) Moussa Konate, L’Afrique noire est-elle maudite ?, Paris : Fayard, 2010.

(4) Giuseppe Tomasi di Lampedusa, Le Guépard, Paris : Points, 1958. En 1963, ce roman a été fidèlement adapté au cinéma par Luchino Visconti

(5) http://www.economist.com/node/21541015

(6) L'indice de développement humain est un indice statistique composite, créé en 1990 par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) pour évaluer le niveau de développement humain des pays du monde. L'IDH se fonde sur trois critères majeurs : l'espérance de vie, le niveau d'éducation et le niveau de vie.

Vous avez dit démocratie ?

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Victor Ginsburgh

L’Economist Intelligence Unit vient de publier son « index de démocratie » (ID) relatif à l’année 2011 (1), qui inspire quelques réflexions assez peu rassurantes sur le monde, encore que, comme vous devriez le savoir, il faut prendre les notations et les classements avec des pinces et ne pas les tenir près du nez : elles et ils sentent mauvais.

Mais j’ai envie d’y croire parce que l’index confirme le « mieux » africain dont parle Pierre Pestieau. Quarante ans après l’Afrique noire est mal partie de René Dumont, oserait-on dire qu’en 2012, l’Afrique noire a (peut-être) enfin démarré ?

L’ID est basé sur cinq critères—processus électoral, fonctionnement du gouvernement, participation politique, culture politique et libertés civiles—dont chacun est noté sur un maximum de 10 ; l’ID résulte de la moyenne des cinq notes, formées à partir de réponses à 60 questions basées sur des opinions d’experts et des enquêtes. Chaque pays est classé dans une des quatre catégories suivantes : démocraties (8/10 au moins), démocraties imparfaites ou boiteuses, « flawed » en anglais (6 à 7,99/10), régimes hybrides (4 à 5,99/10) et régimes autoritaires (moins de 4/10).

A quelques exceptions près (Ukraine, Russie, Biélorussie, Albanie et Bosnie-Herzégovine), tous les pays européens font partie des deux premières catégories, mais tous n’ont pas des démocraties « parfaites ». En particulier, 14 pays des 28 pays de l’Union Européenne sont « boiteux », dont le Portugal, qui est passé dans ce groupe en 2011, alors qu’il était dans le premier en 2010, la France (moins bien classée que l’Uruguay, le Costa Rica, la Corée du Sud, l’Ile Maurice, le Cap Vert et l’Afrique du Sud), l’Italie et la Grèce.

La note moyenne de l’Europe de l’Ouest et celle des Etats-Unis a baissé, mais réjouissons-nous, celle de l’Afrique, y compris au Sud du Sahara, a augmenté.

Je ne puis m’empêcher de souligner quelques particularités qui me confortent dans ce que je pensais. Malgré une petite amélioration, sans doute due à l’absence d’action à Gaza, au Liban, ou chez tout autre voisin comme l’Iran par exemple, Israël, qui se qualifie comme étant la seule démocratie du Moyen-Orient, est aussi le seul pays qui fait partie des démocraties, boiteuses ou non, tout en se voyant attribuer une note inférieure à 6/10 pour le critère « libertés civiles », bien au-dessous du Bénin, du Ghana, et de l’Uganda par exemple, encore l’Afrique !

L’Irlande, que la très peu démocratique Union Européenne a fait revoter à deux reprises parce que ses citoyens avaient mal voté lors de deux consultations populaires sur la constitution européenne, fait partie des plus grandes démocraties avec une note de 8,6, bien au-dessus de l’Allemagne (8,3), de la Grande-Bretagne (8,2), des Etats-Unis (8,1), de l’Espagne (8,0) et de la doulce France (7,8). L’Europe, dont la moitié des 28 pays boite, donne des leçons à l’Irlande, qui est douzième dans la liste des pays les plus démocratiques dans le monde...

L’Union Européenne, elle-même en pleine déroute, vient de faire rentrer la boiteuse Croatie, dont l’ID vaut 6,7/10. Mais pourquoi pas ? On avait déjà la Hongrie, avec un ID de 7/10, avant de se distinguer très récemment en prenant quelques mesures très peu démocratiques. Un bien bel exemple de ce dont l’Europe est capable.

(1) Disponible gratuitement à l’adresse http://www.eiu.com//public/topical_report.aspx?campaignid=DemocracyIndex2011

On y trouvera aussi tous les détails sur la manière dont l’ID est fabriqué.

vendredi 24 février 2012

La Grèce s’est fait rouler trois fois, et ce n’est pas fini…

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Victor Ginsburgh

La Grèce s’est fait rouler trois fois, et c’est loin d’être fini.

Une première fois par les propriétaires grecs de Porsche Cayenne qui, selon l’économiste Herakles Polemarchakis, professeur à l’Université de Warwick et conseiller économique de l’ex-premier ministre grec, sont plus nombreux que les contribuables qui déclarent des revenus excédant 50.000 euros par an (1).

Une deuxième fois en entrant dans la zone Euro, par « générosité » de la part des autres membres de la future zone, tous plus incapables les uns que les autres. Elle aurait évidemment pu ou dû refuser, mais refuse-t-on ce qui semble être un cadeau ?

Et une troisième fois en se faisant embrigader en 2002 par la banque Goldman-Sachs qui lui a conseillé de maquiller ses comptes et de cacher une partie de sa dette publique. Goldman-Sachs bat toujours le haut du pavé à Wall Street, les traders viennent de recommencer à investir dans les fonds basés sur des hypothèques, exactement les mêmes que ceux qui ont provoqué la crise financière de 2007 (2), mais la semaine passée, Athènes était en flammes,

Mais pire que tout, l’Europe bafoue la Grèce. Après l’avoir entraînée dans la zone Euro, et avoir été au courant dès 2004 de la situation (3), mais n’avoir réagi que très mollement, l’Europe l’amène maintenant sur un terrain dont elle ne se sortira pas sans dommages économiques et sociaux considérables. Ceux-ci sont cependant récupérables même s’il faut du temps. Après tout la Grèce est là depuis plus de 3.000 ans. Ni la France, ni l’Allemagne, pas plus que bon nombre d’autres pays de la zone euro peuvent prétendre la même chose.

Mais l’Europe veut aussi priver la Grèce de l’influence qu’elle a eue sur notre culture. Oublions Platon, Aristote, Euclide, Pythagore, Thalès, Archimède, Ptolémée, Démosthène, Hippocrate, Hérodote, Phidias, Praxitèle, Homère, Sophocle, Euripide, Eschyle, Aristophane, les quelques superbes fragments de poésie de Sapho et parlons fric.

Il ne faudra pas longtemps aux jeunes Européens pour prendre Milo, l’île où la Vénus a été trouvée, pour un sculpteur, et penser que la Victoire Ailée a été sculptée par Madame Samothrace, pour autant que l’on n’écrive pas le mot avec deux « s », au lieu d’un petit « c ».

Mais, des petits « c… » nous allons en produire pas mal si nous suivons la pensée du commissaire européen à l’éducation, Madame Androulla Vassiliou qui veut « améliorer les compétences et l’accès à l’éducation et à la formation en se concentrant sur les besoins du marché (4) ». Comme le titre Le Monde Diplomatique, « En Europe, les compétences contre le savoir » (5). C’est sans doute ce qui a amené Sciences Po—une parmi les célèbres grandes écoles en France—à supprimer la partie culture générale de l’examen d’admission sous prétexte qu’elle est source de discrimination sociale et pénalise la diversité culturelle.

De là à supprimer définitivement les cours de grec (et sans doute de latin) des programmes de l’enseignement des collèges et des lycées, il n’y a qu’un pas, vite franchi.

Adieu Grèce, et vive la lettre petit C de notre alphabet, pour ceux qui savent encore qu’elle vient après B pour business ou banque et avant D pour dette.

(1) Voir http://blogs.telegraph.co.uk/finance/ianmcowie/100012894/fast-cars-and-loose-fiscal-morals-there-are-more-porsches-in-greece-than-taxpayers-declaring-50000-euro-incomes/

(2) Voir Bonds backed by mortgages regain allure, The New York Times, February 18, 2012

http://dealbook.nytimes.com/2012/02/18/bonds-backed-by-mortgages-regain-allure/?pagemode=print

(3) Michel Vanden Abeele, Directeur Général d’Eurostat, l’Office Statistique de la Commission Européenne, à cette époque, avait averti la Commission des problèmes budgétaires de la Grèce et des chiffres maquillés de sa comptabilité publique. « Pourquoi », demande M. Vanden Abeele, « les banques ont-elles continué de financer le déficit grec si ce n'est pour bénéficier à la fois de la stabilité monétaire de l'euro et des rémunérations intéressantes qu'offrait la dette publique grecque alors qu'elles savaient la fragilité de ses finances publiques? », mais aussi « Pourquoi les autorités grecques n'ont-elles pas, dès 2005, entrepris les réformes structurelles de leur gestion publique en particulier au niveau de la ressource fiscale, et ce malgré les recommandations de la Commission européenne lors de ses examens périodiques des politiques économique? » Voir son article dans L’Echo du 23 novembre 2011

http://www.lecho.be/nieuws/archief /La_Grece_l_euro_et_le_mensonge_statistique.9130044-1802.art

Voir aussi

http://lexpansion.lexpress.fr/economie/grosse-pagaille-a-l-insee-europeen_22946.html

pour un des nombreux articles publiés dans la presse en 2004.

(4) Androulla Vassiliou, My policy priorities [http://ec.europa.eu/commission_2010-2014/vassiliou/about/priorities/index_en.htm]. Il faut noter que Madame Vassiliou n’est pas grecque, mais chypriote.

(5) Nico Hirt, En Europe, les competences contre le savoir, Le Monde Diplomatique, Octobre 2010. http://www.monde-diplomatique.fr/2010/10/HIRTT/19756

Photo: RTBF

Châtions les mauvais Hellènes !

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Pierre Pestieau

J’ai beaucoup aimé l’étude du grec pendant mes six années à l’école secondaire. De là à regretter qu’il ne soit plus enseigné aujourd’hui, il y a un Styx que je ne franchirais pas, si ce n’est que cela me permet de reprendre mes jeunes collègues lorsqu’ils écrivent sur le tableau un epsilon qu’ils appellent êta (1). Plus sérieusement le profil des étudiants actuels est totalement différent de celui qui régnait dans les années soixante. S’il fallait insister sur une matière, je privilégierais davantage l’histoire, l’histoire des civilisations bien plus que celles des guerres. Quant au concours de culture générale de Sciences Po, rappelons qu’il ne concerne qu’une infime minorité appelée à rejoindre la nomenklatura et que l’objectif est d’en rendre l’accès plus démocratique.

Victor soulève une autre question; nous aurions une obligation morale et partant financière à l’égard de ce pays. Je ne tomberai pas dans le travers de ces bourgeoises anglaises qui dans Tea with Mussolini s’interrogeaient sur le lien ténu qu’il pouvait y avoir entre les magnifiques fresques toscanes qu’elles tentaient de rafraîchir et les rustres ouvriers qu’elles employaient. Je pense simplement que son passé ne donne pas plus de droits à la Grèce qu’au Portugal, pour prendre l’exemple d’un pays en difficulté mais avec un patrimoine moins glorieux.

Venons en à la question économique. Je dois dès l’abord avouer que je n’appréhende qu’imparfaitement la complexité du problème grec et encore moins les remèdes qui s’imposent. Deux commentaires. D’abord, lançons nous dans un exercice de politique fiction et supposons que la Flandre vienne de larguer la Wallonie qui se trouve forcée à prendre son indépendance. La pauvre ne parvient pas à équilibrer son budget, d’autant qu’une partie de ses forces vives échappent à l’impôt : fraude fiscale, fuite des capitaux, délocalisations. Les agences de notation déclassent la Wallonie obligée de réduire le salaire de ses fonctionnaires et les allocations sociales et d’augmenter les impôts qui ne touchent que la classe moyenne. Plongés dans cette situation, nous pourrions difficilement éviter la frustration et la colère à l’égard de compatriotes plus soucieux de tirer leur épingle du jeu, voire de quitter le bateau que de contribuer à son sauvetage et nous trouverions intolérables l’arrogance des organisations internationales et autres pays « amis », plus conseilleurs que payeurs (2).

Deuxième commentaire, on peut légitimement critiquer le rôle joué par les agences de notation, la Commission Européenne, le Fond Monétaire International et la Banque Centrale Européenne. Il demeure qu’une partie des dysfonctionnements dénoncés sont avant tout imputables à la société grecque elle-même. Dans le désordre, je citerais les exonérations fiscales dont bénéficient les Eglises, l’évasion et la fraude fiscale des classes aisées, avec en première ligne les armateurs, les morts qui continuent de toucher des retraites et qui votent aussi sans doute, la corruption des élites. Comment remédier à ces défaillances de la démocratie ? En retournant à l’étymologie de ce mot, en rendant le pouvoir au peuple. Mais en écrivant cela, je donne un conseil aussi utile que celui que l’on me donnait enfant : Pour attraper un oiseau, il suffit de déposer une pincée de sel sur sa queue.

(1) Ou d’évoquer avec nostalgie cette blague de potache inspirée d’une citation de Xénophon: Ils ne prirent pas la ville, car ils n’avaient pas l’espoir de la prendre, qui phonétiquement donne Ouk élabon polin, alla gar elpis éphè kaka, soit : Où qu’est la bonne Pauline ? A la gare…

(2) Ajoutons que nos Arthur Masson et autre Maurice Carême ne font pas le poids à côté des Platon, Sophocle, Aristote, Euripide,…

vendredi 17 février 2012

Les animaux du zoo de Gaza

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Victor Ginsburgh

Le 25 janvier 2012, une agence de presse juive parisienne (Guysen International News) publiait la nouvelle que voici :

« Gaza : Ouverture d'un jardin zoologique à Khan Younis. Un nouveau lieu de loisirs s'est ouvert dans la bande de Gaza. Un parc zoologique a été inauguré dans la ville de Khan Younis dans lequel les enfants et leurs parents pourront découvrir des léopards, des crocodiles et des hyènes, les terroristes ayant bravé tous les dangers pour passer ces animaux en contrebande par les tunnels depuis le Sinaï. Espérons que les charmants animaux ne disparaîtront pas dans les assiettes des ‘pauvres Palestiniens affamés par le blocus de l'entité sioniste’ ».

Je ne veux pas commenter l’agressivité du propos (« les terroristes ont bravé », il est évident que les 1,6 millions d’habitats de Gaza sont tous des braves terroristes), ni la soi-disant ironie (« on espère que les charmants animaux ne disparaîtront pas dans les assiettes des Palestiniens affamés par le blocus », alors que tout le monde sait que les Israéliens n’imposent pas de blocus à Gaza).

Mais je pense qu’il est bon de raconter ce qui est arrivé au zoo de Gaza lors de la dernière « guerre » entre Israël et Gaza, fin 2008. Et ces informations viennent d’une source on ne peut plus objective et sûre, la BBC.

(a) Sur les destructions dudit zoo d’abord (1). Je cite :

« Durant le conflit, l’armée israélienne a montré des images du zoo, dans lesquelles les soldats pointaient vers un câble blanc qui courait le long des cages et dont ils on cru qu’il s’agissait d’un piège. Des tanks se sont déployés dans la zone. La plus grande partie du zoo a été fortement endommagée, et la plupart des animaux ont péri. Des plumes d’autruche sont éparpillées au bord d’un cratère provoqué par une bombe, les restes d’un dromadaire pourrissent dans ce qui était son enclos. Certains animaux sont morts suite à des attaques aériennes, d’autres ont été tout simplement tués par balles. Beaucoup sont morts de faim. Il reste dix animaux sur les 400 ».

Ce ne sont donc pas les habitants de Gaza qui ont mangé les animaux, mais les Israéliens qui les ont bombardés, en les confondant avec des terroristes.

(b) Sur l’absence de restrictions imposées par les Israéliens à Gaza.

Le propriétaire du zoo de Gaza a utilisé du papier collant et des colorants pour cheveux et peint deux ânes en zèbres pour amuser les enfants.

J’ajouterai, parce que l’honnêteté l’impose, que Tzvi Bar, le maire de Ramat Gan en Israël, choqué par l’histoire a offert deux vrais zèbres au zoo. Toutefois, comme le fait remarquer dans un autre contexte Amira Hass, correspondante du journal israélien Haaretz dans les territoires occupés, on peut se demander si « aider les Palestiniens embellit l’occupation (3) ».

(1) BBC News Gaza, Bleak outlook for bombed Gaza, 18 February 2009, http://news.bbc.co.uk/2/hi/middle_east/7897385.stm

(2) BBC News, Dye-job donkeys wow Gaza chidren, 9 October 2009 http://news.bbc.co.uk/2/hi/8297812.stm

(3) Amira Hass, Does helping Palestinians beautify the occupation?, Haaretz, 30 janvier 2012

http://www.haaretz.com/print-edition/features/does-helping-palestinians-beautify-the-occupation-1.409946

Small is not beautiful : la taille des ménages

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Pierre Pestieau

En 2005, la taille moyenne des ménages belges était de 2,35 personnes, contre 2,98 personnes en 1970. La part des ménages d'une seule personne dans le nombre total des ménages a sensiblement augmenté, passant durant cette période de 18,78 % à 33,00 % du total. En 2005, un ménage sur trois était donc composé d'une seule personne (1). On observe les mêmes tendances en France (2) où le nombre moyen de personnes par ménage était de 3,1 en 1968 pour passer à 2,3 en 2008. Il devrait encore se réduire à 2,04 en 2030. Imputable en grande partie au vieillissement de la population, à la baisse de la fécondité et à l’éclatement des familles, la baisse de la taille des ménages est un phénomène universel et quasiment inéluctable.

Ce phénomène a plusieurs implications sociales, psychologiques et économiques. Me limitant à ces dernières, le rétrécissement des familles conduit nécessairement à une réduction du pouvoir d’achat des ménages. On a coutume de penser qu’il faut plus de ressources pour assurer un même niveau de consommation à quatre personnes isolées qu’à quatre personnes vivant sous le même toit. Selon l’échelle d’équivalence la plus courante, pour atteindre le même niveau de bien être, il faudrait 1/3 de ressources en moins pour le ménage de 2 personnes adultes que pour 2 ménages de personnes isolées. On parle d’économies d’échelle au sein du ménage. Il existe d’autres types d’économies liées à la vie à plusieurs. Le premier trouve son origine dans la solidarité familiale qui se manifeste surtout par la cohabitation. La personne seule doit recourir davantage au marché ou à l’assurance/assistance sociale que si elle vivait dans une famille élargie. La famille limitée à deux générations ne peut bénéficier de l’aide des grands parents pour garder les enfants et inversement les grands parents qui vivent seuls ne peuvent compter sur la présence de leurs enfants en cas de perte d’autonomie. Un autre type d’économie concerne les services et infrastructures publics. La distribution du courrier, la collecte des immondices, les connections avec les réseaux d’eau, d’électricité et de gaz sont d’autant plus coûteuses que le nombre de ménages augmente sans que la population totale ne change. Enfin il y a le coût pour l’environnement. La fameuse empreinte écologique est d’autant plus élevée que la taille du ménage est réduite.

Il n’est sans doute pas possible de mesurer avec exactitude les coûts multiples qu’entraîne le rétrécissement des ménages. Il est néanmoins possible d’en faire une évaluation approximative. A ma connaissance, cela n’a pas été fait. Une question sans doute plus importante est la question léniniste : que faire ? Ou plus précisément, peut-on faire quelque chose ? Le phénomène dont il est question a des causes multiples. L’éclatement de la famille traditionnelle cache différents comportement : le veuvage, l’émancipation précoce des enfants, le divorce. La baisse de la fécondité et la hausse de la longévité sont des phénomènes démographiques sur les quels il est difficile d’agir. On peut regretter le premier et se réjouir du second sans plus. On peut certainement songer à des formules incitatives encourageant l’habitat regroupé, à la manière des politiques encourageant le covoiturage. Mais généralement, on devine que sans une révolution copernicienne des mentalités, il sera difficile de retourner à la famille élargie et solidaire.

(1)Voir < http://www.plan.be/websites/tfdd_88/fr/r5fr_fichessite74.html>

(2)Voir < http://www.insee.fr/fr/themes/tableau.asp?reg_id=0&ref_id=AMFd1>

vendredi 10 février 2012

Brève de métro

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Pierre Pestieau

Il y a peu, je me trouvais dans le métro de Washington et mon attention a été attirée par une publicité ou plutôt un avis d’intérêt général. Je n’ai pas compris de suite ce dont il s’agissait. Le texte disait à peu près ceci: Attention aux mauvaises odeurs. Au-delà d’un certain niveau, il y a délit et tout citoyen respectable se doit de dénoncer le contrevenant auprès d’un agent de sécurité. J’ai eu le réflexe de prendre une photo ; malheureusement mon inexpérience du fonctionnement de l’iPhone a conduit à la photo tronquée que vous trouvez ci-dessus. Le cadran représente les niveaux d’odeur allant de fraîche à fétide. Dans un premier temps, j’ai cru qu’il s’agissait d’un canular ; puis d’un avis d’intérêt général. J’étais en cela influencé par plusieurs nouvelles lues dans le journal local relatant des cas de délations de fumeurs qui avaient caché à leur employeur qu’ils continuaient de s’adonner à leur “vice” chez eux. Ils auraient été aussitôt congédiés. A mon grand soulagement, j’ai pu lire dans le coin inférieur droit qu’il s’agissait d'une publicité de Gilette pour son nouveau déodorant.

Le lendemain je me jurais de faire une meilleure photo; mais la publicité avait disparu de toutes les voitures. La seule preuve qui me restait était cette photo tronquée. Aucune de mes connaissances ne l’avait remarquée. Bien sûr on peut en retrouver la trace sur la toile.

Le téléchargement illégal ne réduit pas la créativité des musiciens

3 commentaires:

Victor Ginsburgh

Le téléchargement, surtout lorsqu’il est illégal, réduirait la créativité des compositeurs et des musiciens puisque leurs créations ne sont plus rémunérées par le droit d’auteur. Donc à quoi bon créer ? C’est en tout cas ce que veulent nous faire croire les grands producteurs de CDs et de DVDs (Universal Music Group, Sony Music Entertainment, EMI Group et Warner Music Group, les quatre « majors » (1)) ainsi que, ne les oublions surtout pas dans nos prières, les sociétés d’auteurs, SABAM, SACEM et consorts.

En outre, disent aussi les producteurs américains, les lois contre le piratage sont censées leur assurer (aux producteurs, pas aux autres !) des revenus suffisants (2) pour leur permettre d’investir dans de nouveaux groupes musicaux et enregistrements. Le « vol » que constitue le piratage a, précisent-ils, mis au chômage des milliers d’artistes et a rendu plus difficile la signature de contrats par les producteurs (3).

Il n’y a aucun doute que l’internet et l’affaiblissement du droit d’auteur ont largement pénalisé les majors. Mais ceci a été le cas lors de chaque révolution technologique ou musicale :l’industrie n’a jamais été capable de voir venir les chocs, ou a préféré les ignorer, pour se plaindre par la suite (4). Dans les années 1920, les majors de l’époque ont ignoré la radio, le jazz et le blues. Durant les années 1950, elles se sont laissées surprendre par les 45 et 33 tours et la musique rock qui a fait le bonheur de petites firmes nouvellement créées. Durant les années 1990, préoccupées par la mode des fusions et acquisitions, elles ont omis de s’intéresser à l’internet, et ont finalement compris en 1999, avec l’arrivée de Napster, que quelque chose se passait qui n’allait pas vraiment leur convenir.

Mais ce qui nous intéresse ici ce ne sont pas les heurs ou malheurs de l’industrie ou des sociétés d’auteurs, mais bien l’effet présumé négatif de l’affaiblissement du droit d’auteur sur la créativité. Parce qu’une réduction de la créativité des musiciens les affecte bien sûr eux-mêmes, mais elle affecte aussi les consommateurs dont les choix, et donc le bien-être, s’en trouvent réduits. Une récente étude d’un des spécialistes de la question, Joel Waldfogel (5), montre qu’il n’en est rien.

Waldfogel démontre en effet que l’offre musicale définie de façon très subtile, parce que le nombre de titres ne rend pas suffisamment compte de l’offre et de sa diversité : un titre qui ne se vend pas n’augmente pas la diversité— ne s’est pas réduite après l’apparition de Napster. Il attribue cette apparente contradiction avec les larmes de désespoir versées par les majors, au fait que de nombreux nouveaux producteurs,indépendamment des majors,se sont emparés d’une plus grande part du marché qui est passée de 50% dans les années 1990 à 60% par la suite (6). Cette augmentation est due :

(a) à une baisse substantielle des coûts de production des enregistrementsavec l’arrivée du digital : on peut transformer un PC en petit studio d’enregistrement avec un software Pro Tools qui coûte quelque 500 euros (7) ;

(b) et à une baisse tout aussi substantielle des coûts de distribution due à l’internet : on peut distribuer une chanson (un « single ») en payant $9,99 dollars à Tune Core (8).

Il n’est donc plus nécessaire de passer par une des quatre majors pour lancer une chanson.

Un document du 30 novembre 2011 (9) du Département fédéral de justice et police de la Confédération suisse va exactement dans la même direction. Il indique que les nouvelles habitudes de consommation dues à l’internet « ne devraient pas avoir de conséquences négatives sur la création culturelle [et] que le cadre juridique actuel permet de répondre de manière adéquate au problème des utilisations illicites d’œuvres ». Ce sont, dit le rapport, les grandes sociétés de production qui pâtissent de ces nouvelles habitudes de consommation, et elles doivent s’y adapter.

Seul et amer regret, la disparition des disquaires. Et sans doute, dans peu de temps, des libraires.


(1) Dont il n’en reste plus que trois—ce qui augmente encore leur pouvoir—puisque EMI vient d’être racheté par Universal et Sony. Voir le New York Times 11 novembre 2011.

http://www.nytimes.com/2011/11/12/business/media/emi-is-sold-for-4-1-billion-consolidating-the-music-industry.html

(2) Les sociétés de production ont évidemment perdu pas mal de rentrées. Entre 1999 et 2008, leur revenu annuel est passé de 12,8 milliards de dollars en 1999 à 5,5 milliards en 2008 aux Etats-Unis et de 37 milliards en 1999 à 25 milliards en 2007 dans le monde. Il faut reconnaître que c’est raide!

(3) Voir http://www.riaa.com/physicalpiracy.php?content_selector=piracy_details_online

(4) Voir à ce sujet P. Tschmuck (2006), Creativity and Innovation in the Music Industry, Dordrecht : Springer.

(5) J. Waldfogel (2011), Bye, bye Miss America Pie ? The supply of new recorded music since Napster, NBER Working Paper 16882.

(6) Voir par example Nate Chinen, Despite the odds, a jazz label finds a way to thrive, The New York Times, 17 August 2011, http://www.nytimes.com/2011/08/17/arts/music/pi-recordings-a-jazz-label-finds-a-way-to-thrive.html

(7) http://www.avid.com/FR/products/family/pro-tools (publicité non payée).

(8) http://www.tunecore.com/ (encore une pub non payée).

(9) http://www.ejpd.admin.ch/content/ejpd/fr/home/dokumentation/mi/2011/2011-11-30.html

vendredi 3 février 2012

Notes de lecture III

1 commentaire:

Victor Ginsburgh

En écrivant, il y a quelques semaines, mon blog sur les parlementaires européens, je ne savais pas trop ce qui se passait dans le reste de l’antre de l’administration européenne. Même s’il est tardif, voici un vrai cadeau de Noël sous forme d’un livre indigné et pas cher (€ 7,50 chez Gallimard, le prix d’un Poche) de Hans Magnus Enzenberger, habituellement romancier et poète allemand, mais qui, ici, décrit l’administration de l’Union Européenne. Il devait avoir le cœur bien lourd pour perdre son temps à écrire ce petit ouvrage, si loin de ce qu’il écrit si bien d’habitude (1).

Il y a d’abord, explique l’auteur, le président du Conseil européen, à ne pas confondre avec le président du Conseil de l’Union européenne. Le premier Conseil se compose des chefs d’Etat et de gouvernements des 27 Etats, avec un président élu pour deux ans et demi, alors que le deuxième est élu pour 6 mois seulement, « mais n’assiste pas à toutes les séances du premier conseil qui se réunit assez fréquemment sous dix formes différentes, dont les principales sont, sous leurs sigles anglais : FAC, ECOFIN, JHA, COMP, ENVI, EXC, TTE et CAP ; par égard pour le public allemand, on utilise aussi JI, BeSoGeKo, WBF et BJKS, tandis que le Français préfèrent JAI, EPSCO, EJC et PAC. La coordination est prise en charge par le GAC [GAG aurait été plus approprié], encore appelé RAA [sûrement pas soleil égyptien, mais plutôt râle dans la gorge] ou CAG où sont représentés les ministres des affaires étrangères des Etats membres, qui se retrouvent aussi dans le cadre du RAB, CRE ou FAC où siège aussi le Haut Représentant de l’Union pour la politique étrangère (PESC), qui en assure la présidence, mais sans avoir le droit de vote ».

La Commission Européenne (composée de 27 commissaires, en fait des ministres dont le nombre augmente quand un pays se rajoute) est bien évidemment présidée par un Président, qui nomme 7 vice-présidents, dont l’un est en même temps président du FAC (voir plus haut). Ce président est assisté d’un secrétariat général et a autorité sur des directions générales, dont la EAC, la RTD, la ENTR, la TAXUD, la MOVE, la ECFIN, la ECHO, la ENER, la ELARG, la BUDG, la SANCO, la JUST, la DGT, la HOME, la INFSO, la CLIMA, la AGRI et la SCIC. « Il va de soi, ajoute Enzenberger, que chaque direction est subdivisée en directions et en bureaux ; car sinon, le directeur général ne serait qu’un simple directeur ».

Il y a aussi des agences répandues sur tout le continent, et dont le nombre croît au cours du temps. « Chaque agence a sa personnalité juridique propre. A sa tête se trouve un CA d’au moins 16 membres, [mais] la plupart des agences ne se satisfont pas de cet effectif minimal. Le pompon est décroché par la EU-OSHA qui s’occupe de la sécurité et de la protection sanitaire au travail. Elle n’emploie que 64 collaborateurs, mais son CA compte en revanche 84 membres ».

La Cour de justice européenne (CJE) ou plus simplement Cour de justice, à ne pas confondre avec la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE), sont toutes deux localisées à Luxembourg. Chacune compte 27 juges et dispose de 8 chambres où siègent 3 à 5 juges. La première compte aussi 8 avocats généraux, la CJUE doit s’en passer. Chaque cour est « munie » d’un président élu pour 3 ans et de directeurs administratifs précieusement appelés chanceliers. S’ajoute à cela le Tribunal de la fonction publique (TFP) dont les justiciables sont les fonctionnaires européens ; il compte 7 juges et une chancelière.

Le fruit du fonctionnement de ces institutions a résulté en 85.000 pages de normes, règlements, et directives (en 2004, sûrement bien plus maintenant). En 2005 estime Enzenberger, le Journal Officiel de l’UE pesait plus d’une tonne et sa traduction française atteignait 62 millions de mots. Sur le plan juridique, il existe une base de données consultable gratuitement. Elle contient 1,4 millions de documents.

Sans parler de l’administration qui traduit chaque document dans les 22 autres langues (bientôt 23, avec l’arrivée du croate). Le plus grand service de traduction dans le monde, explique fièrement le site que le service se consacre à lui-même. Et c’est sans compter les services d’interprétation (2).

En dépit de toute cette administration, les finances publiques, l’Euro, la confiance et la sympathie des citoyens européens pour ces institutions majestueuses sont en chute libre. Il y a 222 ans, on prenait la Bastille, faudrait peut-être remettre ça avec le Berlaymont, les deux Parlements, les trois Palais de Justice, les quatre présidents, les 27 commissaires et les 44.000 fonctionnaires—dont 17.500 à Bruxelles, qui gagnent en moyenne 6.500 euros par mois—pour lesquels la Commission Européenne demande une augmentation des salaires de 1,7% pour 2012 (3).

(1) Hans Magnus Enzenberger, Le doux monstre de Bruxelles ou l’Europe sous tutelle, Paris : Gallimard, 2011. Lisez de lui Hammerstein ou l’Intransigeance, Paris : Gallimard, 2010, sur l’histoire du général allemand Hammerstein et de ses enfants communistes qui se sont opposés à Hitler.

(2) Je ne résiste pas à vous recommander d’acheter et de lire l’ouvrage de V. Ginsburgh and S. Weber, How Many Languages Do We Need. The Economics of Linguistic Diversity, Princeton University Press, 2011.

(3) RTBF, 29 décembre 2011. http://www.rtbf.be/info/belgique/detail_les-etats-membres-en-justice-contre-l-augmentation-du-salaire-des-eurocrates?id=7307413

Kafka et Frankenstein, deux grands Européens

1 commentaire:

Pierre Pestieau

Les « Notes de lecture III » de Victor m’ont beaucoup amusé dans un premier temps. Cette accumulation d’acronymes que l’on verrait volontiers proférés par le capitaine Haddock du haut de dunes sahariennes est hilarante. Mais rapidement le sérieux revient au galop et je m’interroge. Est-ce spécifique à l’Europe? J’ai déjà lu des remarques semblables à propos de nombreuses autres bureaucraties : la France jacobine et ses 37000 communes ; la Belgique fédérale et ses multiples gouvernements et parlements ; les Etats-Unis et leur administration tentaculaire. Après tout, Courteline et Kafka n’étaient plus de ce monde lorsque cette Europe fut créée. Qu’est-ce à dire ? Il faudrait comparer les coûts et les performances de ces différentes bureaucraties et éviter les clichés. On se gausse souvent des lourdeurs de nos systèmes publics de santé ; et pourtant ils sont plus efficaces et moins coûteux que leurs équivalents privés. A voir donc.

Plus sérieusement, on peut reprocher à l’administration européenne de s’être développée en un temps où les travaux des politologues, économistes et gestionnaires des administrations étaient connus. Les travaux de Crozier et de Niskanen, par exemple, auraient pu inspirer les pionniers de l’Europe. Certains d’entre eux mènent d’ailleurs une vie schizophrénique : libéraux et critiques de la bureaucratie côté cour et jouissant de rentes juteuses côté jardin.

Le problème de l’Europe est sans doute ailleurs ; il réside dans le déficit démocratique qu’elle affiche de plus en plus. Les élargissements successifs de l’Union européenne n’ont pratiquement jamais été approuvés par les populations. Lorsqu’en cette période d’austérité et de restrictions, on entend parler d’une augmentation de revenu des eurocrates, il y a lieu de s’inquiéter. Non pas nécessairement de cette augmentation, mais bien de l’absence de tout contrôle démocratique. Pour me résumer, je pourrais accepter que l’Europe offre le caractère kafkaïen que Victor décrit si elle était davantage soutenue et contrôlée par la population des ses 27 pays membres. Malheureusement il y a sans doute un lien entre les deux.

Plus qu’à Kafka, l’Europe fait parfois penser à Frankenstein, ce monstre que ne contrôlent plus ses créateurs.