jeudi 30 janvier 2025

Armageddon

1 commentaire:

 Victor Ginsburgh

 

Armageddon est le lieu prophétique d’une réunion d’armées pour une bataille entre le bien et le mal qui marquerait la fin des temps. 

 

En 609 av. J.-C., le roi Josias du Royaume de Juda est vaincu et tué sur la colline fortifiée de Megiddo par un pharaon du joli nom de Nekao. Alors que le Dieu des défenseurs de Megiddo était censé les protéger, cette défaite est ressentie comme une catastrophe, et c'est en son souvenir que le terme Armageddon est ensuite employé pour qualifier une destruction totale (*). 


Rod Buntzen, auteur de « The Armageddon Experience », a publié un article (**) sur ce que serait une guerre nucléaire dont M. Poutine nous a menacé. Je dis bien « nous », parce que lancer une telle bombe sur l’Ukraine, c’est la lancer sur nous aussi. En 1958, Rod Buntzen a assisté à une détonation d’une arme nucléaire de près de 9 mégatonnes lancée sur un des fameux atolls, dont Bikini, où on s’amusait à expérimenter.  Soixante-trois ans après, il se rappelle de ce que c’était. Les effets du choc ont été immédiats et sont inimaginables. Le procédé de fission-fusion se produit en un millionième de seconde. « Je regardais », écrit-il, « à une distance de 30 kilomètres et voici des images que j’ai vues et de ce que nous pourrions voir. »

 



Il faut reconnaître que la beauté des photographies est exceptionnelle. Mais espérons que notre monde se débarrasse le plus vite possible des nuages atomiques en pensant au poème L’Etranger de Charles Baudelaire (***) qui se termine par

 

« Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?

J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages ! »

 

(*) Voir Armageddon, Wikipedia.

(**) Rod Buntzen, This is what it’s like to witness a nuclear explosion, The New York Times, March 27, 2022.

(***) Charles Baudelaire,  L’Etranger, dans Petits poèmes en prose, 1869.

jeudi 23 janvier 2025

Famille : entre amour et déchirement

Aucun commentaire:

Pierre Pestieau


Il existe de nombreux facteurs qui peuvent affecter le bien-être des personnes âgées en fin de vie. Parmi eux, les enfants peuvent effectivement jouer un rôle crucial, qu’il soit positif ou négatif. Leur implication et leur comportement influencent profondément la qualité de vie et l’état émotionnel des aînés durant cette phase de vulnérabilité.

La présence attentive et affectueuse des enfants peut apaiser les angoisses et offrir un sentiment de réconfort. Leur amour et leur écoute aident à réduire la solitude et les troubles émotionnels tels que la dépression ou l’anxiété. Les enfants peuvent apporter une aide précieuse pour les soins quotidiens, tels que l’hygiène personnelle, la prise des repas, ou les déplacements, ce qui améliore la qualité de vie et le sentiment de dignité.

Les enfants peuvent aussi agir comme intermédiaires entre la personne âgée et les professionnels de santé, en veillant à ce que les traitements soient suivis et que les décisions médicales respectent les souhaits du parent. En rendant visite régulièrement ou en partageant des moments significatifs, les enfants permettent aux aînés de rester connectés à la vie familiale et sociale, ce qui a un impact positif sur leur bien-être global.

Cette vision positive, quasiment idyllique, est présente dans nos imaginaires. Elle ne se vérifie malheureusement pas dans tous les cas. Consciemment ou pas, les enfants peuvent gâcher les dernières années, les derniers mois de leurs parents. Certains enfants, par manque de temps, de ressources ou d’intérêt, peuvent négliger les besoins des aînés. Cette absence d’attention peut accentuer le sentiment d’abandon et aggraver leur état de santé. Pire encore, les tensions ou désaccords entre enfants au sujet des soins ou des questions financières peuvent créer un environnement stressant, affectant négativement le bien-être de la personne âgée. Dans certains cas extrêmes, des comportements abusifs, qu’ils soient verbaux, émotionnels ou physiques, peuvent profondément nuire à la dignité et à la santé des personnes âgées.



Un exemple d’abus trop souvent répandu est l’insistance des enfant à placer leur père ou leur mère dans un Ehpad à bas coût afin de préserver un héritage sur lequel ils comptent avidement. Ils toucheront d’autant plus vite cet héritage que ce placement dans un mouroir risque de raccourcir davantage la vie de leur parent. Autre exemple, refuser à un parent souffrant une euthanasie pourtant réclamée au nom de principes religieux. Enfin, on citera le refus de la famille proche d’autoriser les visites d’amis de la personne en fin de vie.

Je recommande sur ce triste sujet le récent roman de Lionel Shriver (1) qui narre avec un humour grinçant l'histoire d’un couple qui considère mutuellement que leur vie n’en vaut plus la peine, sauf que leurs enfants en décident autrement.

Cerise sur le gâteau, la personne qui subit de telles maltraitances a tendance à se sentir coupable de ne pas avoir donné à ses enfants les bonnes valeurs. Ce qui accroit son désarroi.

En résumé, le rôle des enfants est déterminant pour le bien-être des personnes âgées en fin de vie. Une approche basée sur l’empathie, la communication et la collaboration est essentielle pour maximiser les impacts positifs. Si les enfants ne jouent pas ce rôle, il existe peu de recours. L’outil législatif est le plus souvent impuissant. La mise sous tutelle, par exemple, ne permet pas d’éviter ce qui relève de la maltraitance. Il est bien sûr évident que ces deux types de comportement, aimant et abusif, sont extrêmes. La réalité se situe le plus souvent entre les deux.




(1) Lionel Shriver, "À prendre ou à laisser" Belfond, Paris 2023.

jeudi 16 janvier 2025

Un simple changement chimique explique pourquoi les perroquets sont si colorés

1 commentaire:

Sarah Kuta, Long Mont, Colorado (Smart News, November, 2024).


Je me dois de vous avouer que je ne suis plus en force morale de guerre et de combats dans notre monde et ai décidé de parler sans me battre, sans vous tuer et sans me tuer. Je tâcherai de bavarder avec les oiseaux ou les fleurs, plutôt qu’avec la plupart de nos dirigeants. Même pas de Trumpette. A vrai dire, je préfère lire les vies des perroquets que celles des Trumpettes, de leurs mensonges et de leur faciès.

Le (presque) premier essai, indiquant qu’un simple changement chimique peut expliquer pourquoi les perroquets s’habillent sous des colorations très variées. Dans ma vie d’enfant en Afrique (1939-1957), j’étais très attiré par mes trois perroquets gris (qui avaient quand-même chacun une queue de plumes rouges) et j’étais loin de penser qu’il pourrait y en avoir d’autres. Deux d’entre les trois venaient dans mon lit quand je les appelais et se couchaient sur mon oreiller. J’observais par contre le troisième dont je ne devais pas m’approcher sans un sérieux coup de bec dans une de mes oreilles (au moins). 

Perroquet gris d'Afrique centrale

Aujourd’hui, on en sait un peu plus: les perroquets ont des plumes de couleurs rouges, jaunes, vertes, bleues et bien d’autres. Cette question a également laissé les scientifiques perplexes, mais les “psittologues” sont un peu plus près de résoudre le mystère dont je ne connaissais rien. Je n’ai pas pu y résister dans le blog qui suit, c’est bien plus amusant qu’une seule grande ou petite gueule. Un simple changement chimique explique pourquoi les perroquets sont si colorés.

Les “flamants roses” obtiennent leur teinte rose caractéristique en mangeant des crevettes tandis que les “pieds des fous”deviennent bleu vif en raison de leur régime alimentaire à base de poisson.


Un simple ajustement chimique régi par une seule enzyme détermine la couleur du plumage d'un perroquet, rapportent des chercheurs dans la revue Science en 2024. Leurs résultats aident non seulement à répondre à une question de longue date sur les perroquets, mais ils pourraient également offrir des informations plus larges sur l'évolution et la variation des couleurs dans le règne animal. “C'est un énorme pas en avant dans la génétique des couleurs aviaires”, déclare une biologiste évolutionniste terminant son doctorat à l'Université de Princeton. 

La plupart des oiseaux ne fabriquent pas leurs propres pigments de couleur. Au lieu de cela, ils les obtiennent de leur alimentation. Les cardinaux, par exemple, tirent leurs plumes rouges du grignotage de baies et de graines contenant des pigments naturels appelés “caroténoïdes”. Mais les perroquets n'ont pas besoin de manger des aliments colorés pour avoir des plumes colorées, car leur corps produit des pigments connus sous le nom de “psittacofulvines”.

Les scientifiques connaissent depuis longtemps les psittacofulvines, mais ils n'ont pas entièrement compris le fonctionnement de ces pigments. Pourquoi certaines plumes de perroquet sont-elles jaunes et d'autres rouges ? Et quel rôle jouent les psittacofulvines dans cette variation ?


Pour tenter de répondre à cette question, les chercheurs se sont tournés vers deux espèces de perroquets colorés : Pseudeos fuscata et Agapornis roseicollis. Ils ont examiné de plus près la composition chimique des “psittacofulvines”chez ces oiseaux qui sont constituées de chaînes d'atomes de carbone. Lorsque les scientifiques se sont concentrés sur les extrémités de ces chaînes, ils ont remarqué certaines différences chimiques qui semblent être corrélées à différentes teintes. Dans les plumes rouges, ces chaînes d'atomes de carbone se terminent par un composé organique appelé “aldéhyde”. Dans les plumes jaunes, les chaînes se terminent par une molécule différente appelée acide “carboxylique”.

Les plumes vertes, quant à elles, résultent de plumes jaunes surmontées de structures productrices de bleu. Les plumes noires, grises et brunes sont produites par un pigment entièrement différent appelé “mélanine”.

En conséquence, les perroquets ont de nombreuses façons de mélanger et assortir ces différents types de pigments pour obtenir des couleurs parfois inhabituelles.

Les chercheurs ont maintenant une meilleure compréhension des fondements chimiques et génétiques des plumes de perroquet. Mais de nombreuses questions restent néanmoins sans réponse. Par exemple, pourquoi les perroquets fabriquent-ils des “psittacofulvines”, plutôt que d'obtenir des “caroténoïdes” à partir d'aliments comme le font les autres oiseaux ? Et pourquoi ont-ils développé cette capacité ?

À l'avenir, les scientifiques pourraient également être en mesure d'utiliser leurs nouvelles connaissances pour en savoir plus sur la biologie et le mode de vie des perroquets, plutôt que de lire ou d’écouter Trumppette.

jeudi 9 janvier 2025

Love and Peace

5 commentaires:

Pierre Pestieau


J’ai passé la période de Noël aux États-Unis, dans la banlieue de Washington, où les devantures des maisons m’ont frappé par leur profusion d’ornements éclatants. Partout, des mots lumineux proclamaient « Love » et « Peace », tandis que les seuils croulaient sous des piles de colis Amazon, regorgeant sans doute de cadeaux destinés à célébrer les fêtes. Ce contraste entre les idéaux affichés et les pratiques observées m’a laissé perplexe. Incapable de trancher, j’ai décidé de consulter mon directeur de conscience attitré, le révérend Père ChatGPT, et de lui soumettre la question suivante :


« Noël ne serait-il pas porteur d’un paradoxe ? Nous brandissons des mots comme amour et paix, mais ces mots semblent perdre leur sens face à une frénésie consumériste alimentée par des produits issus de chaînes de production marquées par la violation des droits humains, l’exploitation des travailleurs et la dégradation de l’environnement. Qu’en pensez-vous ? »


Voici la réponse, réfléchie et incisive, qu’il m’a donnée dans sa grande sagesse :


Le paradoxe de Noël réside dans la coexistence troublante entre les idéaux que nous célébrons et les pratiques que nous perpétuons. Cette période de l’année se veut un moment d’amour, de paix et de bienveillance, un temps propice aux connexions humaines, à l’expression de gratitude et au renforcement des liens. Pourtant, ces nobles aspirations s’entremêlent avec une réalité où la consommation excessive règne en maître, souvent en contradiction flagrante avec les valeurs proclamées.


 

Prenons l’exemple des cadeaux, véritable pilier de la fête. Leur échange, censé symboliser la générosité et l’attention portée à autrui, repose souvent sur une chaîne de production profondément injuste. De nombreux biens proviennent de pays où les protections sociales et environnementales sont quasi inexistantes. Les travailleurs y subissent des conditions d’exploitation : longues heures, rémunérations dérisoires et environnements dangereux. Derrière chaque paquet soigneusement emballé se cache potentiellement une histoire de souffrance, ternissant la magie de l’acte d’offrir.


À cette injustice sociale s’ajoute un lourd bilan environnemental. La production et le transport des biens de Noël laissent une empreinte écologique considérable. Extraction des matières premières, dépendance aux énergies fossiles, montagnes de déchets : cette mécanique festive contribue à la pression insoutenable exercée sur notre planète. Dans un contexte d’urgence climatique, il devient difficile de concilier l’idéal de « paix sur Terre » avec des pratiques qui détériorent les écosystèmes nécessaires à la vie.



Cette contradiction n’est pas nouvelle, mais elle est amplifiée par la mondialisation. Dans un monde où les chaînes d’approvisionnement sont de plus en plus visibles, ces incohérences deviennent flagrantes, nous incitant à questionner nos traditions. Sommes-nous capables de repenser nos célébrations pour les aligner avec les valeurs que nous chérissons ? Est-il possible d’imaginer des fêtes où le respect des droits humains, la durabilité environnementale et l’éthique remplaceraient l’excès matériel ?


Le paradoxe de Noël ne doit pas nous enfermer dans la désillusion. Au contraire, il peut servir de levier pour une transformation profonde. Cette tension entre idéaux et pratiques offre l’occasion de réinventer la manière dont nous célébrons cette période. En privilégiant les expériences partagées et les connexions significatives plutôt que l’abondance matérielle, nous pouvons combler l’écart entre les promesses de Noël et la réalité de nos choix. Le véritable esprit de cette fête pourrait alors se révéler, non pas dans l’excès, mais dans l’effort sincère de concilier amour, paix et respect pour l’humanité et notre planète.

 

jeudi 12 décembre 2024

208 millions d’Américains sont obèses ou en surpoids

Aucun commentaire:

 The Conversation, décembre 2024 

 

Aux États-Unis, l’épidémie de surpoids et d’obésité est en forte progression. Les enfants et les adolescents sont particulièrement touchés. Si rien n’est fait, plus de 80 % des adultes et près de 60 % des adolescents américains seront concernés en 2050.

 

En 2021, aux États-Unis, près de la moitié des adolescents et les trois quarts des adultes étaient, d’un point de vue clinique, en surpoids ou obèses, ce qui représente 208 millions de personnes. Si aucune mesure n’est prise, la tendance ne peut que s’aggraver.

Ces chiffres, publiés dans la revue médicale The Lancet, sont issus d’une étude menée par plus de 300 experts et chercheurs spécialisés dans l’obésité.

 

Une situation qui se dégrade

L’objectif des travaux était de rendre compte de l’évolution de l’obésité et du surpoids aux États-Unis entre 1990 et 2021, et d’élaborer des projections pour en estimer la progression jusqu’en 2050.


Pour les mener à bien, les autorités ont synthétisé et analysé les données d’indice de masse corporelle provenant de 132 sources différentes. Des recherches antérieures ont notamment démontré que l’obésité était responsable de 335 000 décès en 2021. L’obésité augmente en particulier les risque de diabète, de crise cardiaque, d’accident vasculaire cérébral, de troubles psychiques, et de bien d’autres problèmes. 

Les implications économiques de l’obésité sont également conséquentes. Un rapportpublié en 2024 par les membres républicains du Joint Economic Committee du Congrès des États-Unis, a estimé que les soins atteindront 9,1 milliers de milliards de dollars au cours de la prochaine décennie.

La progression de l’obésité chez les enfants et les adolescents est particulièrement préoccupante. Le taux d’obésité a plus que doublé parmi les adolescents de 15 à 24 ans depuis 1990. Les données d’une enquête nationale sur la santé et la nutrition révèlent qu’aux États-Unis, près de 20 % des enfants et adolescents âgés de 2 à 19 ans sont déjà obèses aujourd’hui.  

D’ici 2050, les résultats des prévisions suggèrent qu’un enfant sur cinq et un adolescent sur trois seront obèses. Or, on sait que dans ces deux catégories, l’obésité s’accompagne non seulement d’un développement précoce de maladies chroniques, mais aussi de troubles de santé mentale, ainsi que d’une dégradation des interactions sociales, et d’une dégradation des capacités physiques.

Ces recherches ont également mises en évidence d’importantes disparités géographiques dans la prévalence du surpoids d’un État à l’autre : les États du sud, par exemple, affichent les taux les plus élevés.

D’autres recherches menées sur l’obésité ont également souligné de grandes différences d’ordre socio-économique et ethnique. Ainsi les populations noires et hispaniques présentent des taux d’obésité plus élevés que les populations blanches.   

Quelles solutions ?

Parmi les interventions qui ont fait preuve de leur efficacité contre l’obésité, on peut notamment citer la taxation des boissons sucrées.

L’arrivée de nouveaux médicaments pourrait changer significativement la gestion de l’obésité. Mais il ne suffit pas de les mettre au point et de s’assurer que leurs effets seront d’une ampleur suffisante pour modifier les tendances des décennies à venir. 

 

jeudi 5 décembre 2024

Alzheimer heureux. Plus qu’un oxymore

Aucun commentaire:

Pierre Pestieau

 

De temps à autre, au cinéma (1) autant que dans la réalité on est le témoin de personnes souffrant d’Alzheimer tout en restant, en tout cas paraissant, heureuses. Il existe de nombreuses études montrant que le fait d’avoir une vie épanouie réduisait le risque d’être affecté par cette forme de démence. Il en existe beaucoup moins visant à établir un lien entre Alzheimer et bonheur (2). On devine pourquoi.

 

Il semblerait qu’il soit possible de vivre avec la maladie d'Alzheimer et de connaître des moments de bonheur. Bien que cette maladie neurodégénérative entraîne une perte de mémoire et des altérations des fonctions cognitives, les personnes atteintes peuvent encore éprouver des émotions positives, ressentir de la joie, et vivre des moments heureuxLe lien émotionnel reste souvent intact. Même si la mémoire épisodique est affectée, la capacité à ressentir des émotions est souvent préservée. Les personnes atteintes d'Alzheimer peuvent éprouver de la satisfaction en présence de leurs proches, dans des environnements familiers, ou à travers des gestes de tendresse et de bienveillance.


 

Les personnes atteintes d’Alzheimer vivent souvent dans l’instant présent. Elles peuvent donc apprécier des activités simples, comme écouter de la musique, marcher dans un jardin ou interagir avec des animaux de compagnie, sans se soucier des aspects de la vie qui peuvent causer de l'anxiété. Un environnement sûr, apaisant et chaleureux, combiné à des soins adaptés, contribue considérablement à leur confort et à leur bonheur. Des professionnels formés ou des proches attentionnés peuvent aider à minimiser les sources de stress et à offrir des activités qui apportent du plaisir.

Des expériences sensorielles, telles qu’écouter des musiques familières, sentir des fleurs, ou toucher des textures agréables, peuvent susciter des émotions positives et favoriser des moments de bien-être, même si la mémoire consciente n'est pas active. À mesure que la maladie progresse, certaines pressions sociales ou responsabilités de la vie quotidienne sont souvent atténuées. Les personnes peuvent ne plus avoir conscience de certains problèmes qui préoccupent habituellement.



Parmi les quelques études sur le sujet, on citera celle de Person et Hansen (3) qui partent de l’hypothèse que les personnes atteintes de démence avancée peuvent encore profiter de la vie. Leur étude a adopté une approche indirecte : en raison du déclin de leur accès à la langue, il a été nécessaire de faire parler d'autres personnes en leur nom. L'analyse des résultats s'est appuyée sur une approche herméneutique inspirée de Ricœur (4). Les principales conclusions sont que toutes les personnes interrogées ont mis l'accent sur l'humour et l'interaction avec d'autres personnes comme source de bonheur. Il en ressort qu'il devrait être possible de créer des opportunités de bonheur et de plaisir dans les unités de soins spécialisées pour les résidents atteints de démence avancée grâce à des moments de convivialité et de partage d’humour et de joie. Le bonheur de ceux dont ils s’occupent doit être un objectif essentiel des soins infirmiers et, par conséquent, un défi majeur pour les infirmiers et autres soignants. 

Ces auteures ne sont assurément pas des économistes, car ma première réaction — dont j'ai honte — a été : Combien cela va-t-il coûter, surtout si l’on peine à trouver le personnel qualifié ? L’allongement de la durée de vie conduit à une augmentation du nombre de personnes nécessitant ce type de soins, tandis que le nombre de personnes actives capables de les fournir ou de les financer diminue suite à la baisse de la fécondité. Une perspective qui, malheureusement, invite au pessimisme.

Les prévisions de croissance pour la maladie d’Alzheimer sont en effet alarmantes, en raison du vieillissement démographique mondial. D'ici à 2050, le nombre de cas de démence, dont Alzheimer représente la majorité, pourrait tripler. En France, par exemple, les cas d’Alzheimer, qui concernent actuellement environ 1,2 million de personnes, pourraient dépasser 2 millions en 2050.

 



(1). Par exemple Le Fils de la mariée (El hijo de la novia) film argentin sorti en 2001 ou Floride, film français sorti en 2015. 

(2). Voir Lybb Shell (2015), The picture of happiness in Alzheimer's disease: Living a life congruent with personal values, Geriatric Nursing, 36, S26-S32.

(3). Person, M. et I, Hanssen, (2015), Joy, happiness, and humor in dementia care: a qualitative study,  Creat Nurs, 21(1):47-52.

(4). L’approche herméneutique  consiste en la recherche de la compréhension des phénomènes dans leur singularité.. Elle est l'art de retranscrire un discours afin d'en extraire les besoins des individus, une sorte de traduction des discours.

jeudi 28 novembre 2024

Comedian

1 commentaire:

(*) Oscar Holland, CNN, 21 novembre 2024 


L’artiste italien Maurizio Cattelan (né en 1960), est l’auteur, entr’autre, d’une œuvre d'art conceptuelle composée d'une banane collée au mur avec du ruban adhésif. L’oeuvre dénommée Comedian vient d’être vendue le 20 novembre 2024 pour un montant de $6,24 millions lors d'une vente aux enchères de Sotheby's à New York.

Comedian

La maison de vente aux enchères avait estimé l’oeuvre entre $1 et $1,5 millions. Les enchères ont commencé à $800 000.

Au cours de la vente, le commissaire-priseur Oliver Barker a décrit l'œuvre comme emblématique et perturbatrice, tout en plaisantant sur le fait que vendre une banane aux enchères était « des mots que je n'aurais jamais pensé dire ».

Peu de temps après la vente, Sotheby's a révélé que Justin Sun, un collectionneur chinois et fondateur d'une plateforme de crypto-monnaie, avait acquis l'œuvre.

« Ce n'est pas seulement une œuvre d'art », a déclaré Sun dans le communiqué de presse. « Il représente un phénomène culturel qui fait le lien entre les mondes de l'art, des mèmes et de la communauté des crypto-monnaies. Je crois que cette œuvre inspirera plus de réflexion et de discussion à l'avenir et fera partie de l'histoire ».

En tant qu’adjudicataire gagnant, l’acheteur-collectionneur recevra un rouleau de ruban adhésif et une banane, ainsi qu'un certificat d'authenticité et des instructions officielles pour l’installation de l'œuvre. 

Le monde de l'art était divisé sur les mérites de l'œuvre, bien que certains critiques l'aient considérée comme enracinée dans la tradition des oeuvres conceptuelles – remontant au célèbre Urinoir monté de Marcel Duchamp – qui remettent en question la valeur de l'art lui-même. Les foules se sont rapidement formées, les participants à la « foire de l'histoire », faisant la queue pour voir l'installation virale.







jeudi 21 novembre 2024

La triple peine

2 commentaires:

Pierre Pestieau

Outre le fait de manquer de tout, les pauvres perdent leur autonomie et meurent bien avant les plus nantis. Cette triple peine met en évidence un aspect troublant des inégalités : leur impact sur la santé et l’espérance de vie. La pauvreté n’est pas seulement un désavantage économique ; elle a des effets profonds sur l’ensemble du parcours de vie d’une personne, y compris sur sa santé et sa longévité. Les personnes pauvres, limitées par des ressources restreintes, ont souvent un accès réduit à une alimentation nutritive, aux soins de santé, à des environnements de vie sûrs et à une éducation de qualité. Cette privation systémique entraîne des résultats de santé moins favorables, davantage de maladies chroniques et des taux de handicap plus élevés, ce qui mène, en fin de compte, à une espérance de vie plus courte.

L’expression inégalité face à la mort est particulièrement poignante, car elle saisit comment l’inégalité ne se limite pas seulement aux conditions de vie mais s’étend jusqu’à la fin de la vie. Des études montrent de manière constante que les déterminants sociaux comme le revenu, l’éducation et les conditions de travail sont aussi cruciaux pour la santé que les facteurs génétiques ou liés au mode de vie, voire davantage. Les populations pauvres, surtout dans les pays à revenu élevé, vivent en moyenne plusieurs années de moins que leurs homologues plus aisés, et ces années sont souvent marquées par des problèmes de santé importants ou un handicap.

Cette inégalité face à la mort souligne l’importance de politiques sociales globales visant à réduire les inégalités de revenus, à améliorer l’accès aux soins de santé et à traiter les déterminants sociaux plus larges de la santé. Cela traduit le besoin d’un engagement sociétal pour créer des conditions permettant à tous de vivre non seulement plus longtemps, mais en meilleure santé et de manière plus épanouissante.

Le niveau de diplôme illustre bien cette inégalité devant la mort comme l’illustre une étude récente portant sur la France (1). Plus on est diplômé, plus on vit longtemps. Chez les hommes, l’écart est colossal : un diplômé de l’enseignement supérieur vivra en moyenne 8 ans de plus qu’un homme sans diplôme. Chez les femmes, l’écart est de 5,4 ans. Les mêmes écarts se retrouvent si l’on compare les durées de vie en bonne santé. Le diplôme apparaît ainsi comme un véritable bouclier contre la précarité et les risques sanitaires. Malgré des progrès, l’espérance de vie en France reste profondément marquée par les inégalités sociales. Les ouvriers et les non-diplômés continuent de vivre moins longtemps et en moins bonne santé que leurs homologues cadres et diplômés. Une fracture sociale qui persiste génération après génération.

 

Un des effets de cette inégalité face à la mort est qu’elle donne lieu à des études statistiques  biaisées sur la pauvreté des personnes âgées. En effet dans la mesure où les pauvres ont une espérance vie plus faible que les autres, ils sont sous-représentés quand on calcule le taux de pauvreté chez les personnes âgées. En d’autres termes, si les pauvres avaient la bonne idée de vivre aussi longtemps que les nantis, ce taux serait plus élevé. 

 

En France, 1,2 million de personnes âgées de 60 ans et plus vivent sous le seuil de pauvreté, soit 8,9% de cette tranche d'âge. Ce taux serait sensiblement plus élevé si la longévité des pauvres venait à égaler celles des classes plus aisées.




(1). Blanpain N., « L’espérance de vie par catégorie sociale et par diplôme jusqu’en 2020-2022 – méthode », Documents de travail no 2024-17, Insee, juillet 2024.

jeudi 14 novembre 2024

Le Rubik’s Cube a 50 ans, et je n’ai jamais réussi à arriver à le « remettre en place » mais ne suis probablement pas le seul...

2 commentaires:

Victor Ginsburgh (*)


Les mathématiciens comme les amateurs se sont amusés pendant un demi-siècle à explorer les 43 milliards de milliards de permutations (plus précisément 43 252 003 274 489 856 000 et sans doute du même ordre de grandeur que tous les grains de sable dans le monde) du fameux Rubik’s Cube, inventé en 1974 par un certain Erno Rubik, qui a donné son propre nom au cube. Il suffit de voir ce qu’est ce cube auquel beaucoup d’entre nous sommes probablement tous heurtés (un sur sept, dit-on) et n’avons que difficilement, voire jamais réussi à mettre les petits cubes de six couleurs (noir, blanc, vert, jaune rouge et bleu) de façon à obtenir une seule couleur sur chaque face du « grand » cube, comme celui qui n’apparaît pas dans l’image ci-dessous.

Le Rubik's cube

Une compétition du championnat du monde de la World Cube Association a eu lieu à Melbourne, Australie, en 2019. Pendant qu’un « connoisseur » parlait, plusieurs membres du public se sont précipités sur scène à son invitation et se sont mis au travail pour essayer de trouver l'une des 2 184 solutions du puzzle. Plus précisément, quel est le nombre minimum de mouvements nécessaires pour résoudre même les positions les plus brouillées ?

Un certain Dr Rokicki a entrepris de calculer cette quantité et a trouvé la réponse : vingt. Son obsession actuelle est d'identifier toutes les positions des nombres de Dieu qui sont extrêmement rares, et vraiment difficiles à trouver, a-t-il déclaré. Pendant qu'il parlait, trois ordinateurs de sa maison se sont mis à la tâche. Leurs 336 gigaoctets combinés creusent environ 100 000 positions de distance par jour (**). Jusqu'à présent, Rokicki dispose d'une base de données d'environ 100 million de personnes. Ce sont des joyaux mathématiques, dit-il.

Maria Mannone, physicienne théoricienne et compositrice italienne, a inventé le CubeHarmonic, qui est un Rubik's Cube où, sur chaque face, il y a des accords musicaux, une note sur chaque facette. En brouillant le cube, les accords musicaux sont aussi, devinez, … brouillés.

M. Rubik a ajouté qu'il n'aimait pas tellement les puzzles conçus simplement pour être des puzzles. Il dit qu’il « aime le contenu déroutant de la vie et de l'univers tel qu'il est. »





(*) Basé sur Siobhan Roberts, The Rubick’s Cube turns 50, The New York Times, July 1, 2024.
(**) A vrai dire, je ne comprends pas trop bien ce qui se passe là.


jeudi 7 novembre 2024

Alcool, drogues et armes à feu. Comment ne pas faire de vieux os chez l’oncle Sam ?

2 commentaires:

Pierre Pestieau


Un tout nouveau rapport (1) examine comment les décès liés à l'alcool, aux drogues et aux armes à feu ont réduit l'espérance de vie aux États-Unis et ont contribué à creuser l'écart d'espérance de vie entre les États-Unis et d'autres pays à revenu élevé. Si ces décès évitables étaient éliminés (et que les autres causes de décès restaient inchangées), l'espérance de vie à la naissance aux États-Unis augmenterait de 1,6 an, réduisant de moitié l'écart actuel d'espérance de vie, selon le rapport. 

Malgré un investissement énorme dans les soins de santé, l'espérance de vie aux États-Unis en 2022 (77,6 ans) était nettement inférieure à celle des pays à revenu élevé comparables (en moyenne 80,6 ans). En 2022, les États-Unis ont connu plus de 48 000 décès liés aux armes à feu, près de 108 000 décès liés aux drogues et plus de 51 000 décès dus à l'alcool. Ces décès évitables ont touché de manière disproportionnée les enfants et les jeunes adultes, contribuant à une réduction de l'espérance de vie à la naissance. L'espérance de vie a été fortement corrélée avec les facteurs démographiques, géographiques, sociaux et économiques. Les États du Sud ont généralement des espérances de vie inférieures à celles des autres régions du pays. Les personnes à faibles revenus ont tendance à avoir une espérance de vie inférieure à celles aux revenus plus élevés ; d'autres facteurs tels que l'éducation, le mode de vie, la génétique et l'environnement peuvent également avoir un impact sur l'espérance de vie.


Ce rapport nous apprend que les décès liés aux drogues représentent le plus grand nombre d'années potentielles d'espérance de vie perdues. Si ces décès n'avaient pas eu lieu, l'Américain moyen pourrait s'attendre à vivre près d'un an de plus (0,9 an). Les États-Unis ajouteraient en moyenne 0,4 an et 0,3 an d'espérance de vie si les décès dus aux armes à feu et à l'alcool, respectivement, étaient éliminés. Dix États verraient une augmentation de plus de 2 ans d'espérance de vie si les décès dus à l'alcool, aux drogues et aux armes à feu n'avaient pas eu lieu, allant de 2,0 ans en Caroline du Sud à 3,0 ans au Nouveau-Mexique. Certains sous-groupes raciaux/ethniques connaîtraient des augmentations dramatiques de l'espérance de vie si les décès liés à l'alcool, aux drogues ou aux armes à feu n'avaient pas eu lieu.

Le rapport conclut qu’il est possible de s'attaquer aux causes de ces décès grâce à des interventions de santé publique ciblées, à des traitements des troubles mentaux et de la toxicomanie, ainsi qu'à des services sociaux renforcés. On peut trouver cette conclusion naïve. Il semble en effet que pour réduire ces trois types de décès, il faille réformer structurellement le fonctionnement de la société américaine. Dans leur ouvrage " Morts de désespoir. L’avenir du capital ", Anne Case et Angus Deaton (2) montrent bien que la surmortalité qui frappe les blancs « non hispaniques » peu diplômés est liée à la manière dont le capitalisme américain les traite.


Enfin pour finir avec plus de légèreté, on notera que nombre de séries et films américains perdraient de leur saveur si la drogue, le crime et l’alcool venaient à disparaître. Les gens de ma génération se souviennent d’Eddie Constantine et de sa chanson : Cigarette et whisky.




(2). Anne Case et Angus Deaton, Morts de désespoir. L’avenir du capitalisme, PUF, 2021

jeudi 31 octobre 2024

Y a-t-il encore des sécrétions anales de castor qui finissent dans nos desserts à la vanille?

Aucun commentaire:

Clémentine Ambald (*) et Ruth Schuster (**)


L'engouement autour du castoréum a presque fait disparaître l'animal au Moyen Âge, Mais aujourd’hui cela pourrait aussi arriver. Voici le charmant petit animal musqué, dit castor.

Un castor "musqué"

La vanille, cet arôme simple qui rappelle un peu l'enfance… Quand on y pense, on imagine la gousse de vanille bourbon de nos placards. Or, ce n'est pas celle-ci qui est utilisée dans la plupart des aliments que nous consommons de nos jours.

Le pourquoi est simple: cela coûte trop cher et prend trop de temps à préparer (pauvre petite bête). Mais alors, d'où vient le goût vanille des desserts que nous achetons? Une rumeur enfle sur les résauts réseaux sociaux: les industriels se serviraient du « jus de glande anale de castor », ou castoréum.


Une part de vérité


Au début du XXe siècle, le castoreum était un produit plébiscité par les parfumeurs, grâce à son odeur musquée et vanillée. Les entreprises du secteur alimentaire se servaient allègremet dans les mallettes des parfumeurs à l'époque, finissent par intégrer la substance dans l'alimentation. On en trouvait dans les gâteaux, les glaces et les desserts, mais aussi dans les cigarettes. Cela donnait un arôme décrit comme distingué et luxueux.

Deux castors "musqués"

Dans les années 1960 et 1970, si le castoréum a bien été intégré à l’industrie agro-alimentaire pour rehausser les arômes de fraise, de framboise et bien, entendu de vanille, il n'a jamais remplacé l’arôme directement du petit castor. Étant une substance très chère à produire, et qui nécessitait soit d'abattre l'animal, soit de manipuler manuellement la glande, il n'y avait qu'une infime quantité dans les produits.

Enfin, à partir des années 1980, son utilisation a fortement baissé, jusqu'à presque disparaître du secteur de l’alimentation et les castors on tune paix moins lourde aujourd’hui.

Ce produit est connu depuis l'Antiquité. Il était alors vu comme un médicament, qui aurait la capacité de guérir de nombreux maux, de l'épilepsie à la piqûre d'araignée en passant par la constipation, explique l'historienne Nadia Berenstein. Des femmes pensaient même qu'inhaler les fumées produites une fois la substance consumée, pouvait jusqu’à provoquer des avortements.

L'engouement autour du castoréum a presque fait disparaître l’animal au Moyen Âge, avant que l'Europe ne découvre son existence en Amérique. Cette découverte s'accompagne, entre autres, de celle des castors américains, et signe le retour de l'exploitation de l'espèce, traquée pour ses glandes et sa fourrure.

De nos jours, une bonne centaine de kilos de castoréum reste quand même produite chaque année aux États-Unis, pour diverses utilisations. Mais cela reste réduit, par rapport aux 9 tonnes de vanille récoltées à partir des gousses il y a quelques années.

(*) et (**) Jamais je n’aurais osé mettre mon nom (Victor Ginsburgh) comme auteurs de ces article. Merci, c’est drôle et bizarre, et j’aime la vanille, d’où qu’elle vienne. Voirfile:///Users/vicky/Desktop/BLOGS%20since%20october%202024/2.%20October%202024-%20castor/A%20History%20of%20Flavoring%20Food%20With%20Beaver%20Butt%20Juice.html ethttps://www.slate.fr/stor/242267/secretions-glandes-anales-castor-castoreum-desserts-vanille-fraise-framboise-aromes.



jeudi 24 octobre 2024

Les deux étapes de la vieillesse

1 commentaire:
Pierre Pestieau

Au soir de sa vie, Baumgartner, le héros du dernier roman de Paul Auster, s’interroge sur l’avenir qui lui reste.
« Car le temps compte désormais, et il n’a pas la moindre idée de combien il lui en reste. Pas seulement combien d’années avant de passer l’arme à gauche, mais plus précisément, combien d’années de vie active et productive avant que son esprit ou son corps ou les deux ne commencent à le lâcher et qu’il ne se change en idiot incompétent, perclus de douleurs, incapable de lire ou de penser, de se rappeler ce qu’on lui a dit quatre secondes plus tôt ou de rassembler assez d’énergie pour bander, chose horrible qu’il ne souhaite pas envisager. Cinq ans ? Dix ans ? Quinze ans ? Les jours et les mois filent devant lui de plus en plus vite à présent, et le temps qui lui reste passera de toute façon en un clin d’œil. »

Cette incertitude constitue une des différences entre la jeunesse et la vieillesse. On peut assez précisément distinguer l’enfance de l’adolescence. En revanche, la durée des deux étapes de la vieillesse, celle de bonne santé et d’autonomie et celle de dépendance et de divers handicaps, ne peut l’être. Certes on peut dire qu’en moyenne, dans un pays donné et à une période donnée, à partir de 65 ans, la première étape dure 10 ans et la seconde 8 ans. Mais ce ne sont que des moyennes statistiques. Individuellement, la durée de la vieillesse et le partage entre ces deux étapes varient énormément. Certains peuvent perdre toute autonomie dès 65 ans et ne vivre que quelques années et d’autres rester autonomes pendant plusieurs décennies et ne connaitre qu’une courte période de dépendance.


Il est clair que cette vision binaire de la vieillesse est discutable. Selon cette vision, la première phase voit les individus garder une bonne santé physique et mentale, conserver un haut degré d'indépendance et participer activement à des activités sociales, récréatives et peut-être même professionnelles. Ils n'ont que des problèmes de santé mineurs, voire aucun, et les gèrent efficacement avec des examens réguliers et un mode de vie sain. Ils s'engagent souvent dans des exercices physiques, maintiennent une alimentation équilibrée et possèdent un réseau social solide. Ils continuent souvent à profiter de leurs loisirs, à voyager, à faire du bénévolat et à participer à des engagements familiaux. Les fonctions cognitives restent vives.

La seconde phase est marquée par des problèmes de santé significatifs, une diminution des capacités physiques et cognitives, et une dépendance accrue envers les autres pour les activités quotidiennes et les soins. Les maladies chroniques, les problèmes de mobilité et le déclin cognitif (comme la démence) deviennent plus fréquents. La personne âgée peut avoir des visites médicales fréquentes, des hospitalisations et nécessiter une gestion continue des médicaments. Sa participation aux loisirs et activités sociales précédents peut diminuer considérablement. Un soutien significatif est nécessaire, allant de l'aide aux activités quotidiennes (se laver, s'habiller, manger) à des soins à temps plein. Ce soutien peut provenir de membres de la famille, de soignants professionnels ou de résidences de soins assistés.

En général, on ne passe pas d’une phase à l’autre brusquement. Le plus souvent à moins d’un épisode comme un AVC, la transition est progressive. Le déclin physique et cognitif peut être lent, quasiment imperceptible. Il existe des échelles, typiquement celle de Katz (1) largement utilisée, qui permettent de déterminer le degré de dépendance d’une personne et donc d’évaluer si l’on se trouve ou pas dans la seconde phase de la vieillesse.

Il est important de noter que si on n’est pas capable de connaître le moment où une personne âgée bascule dans la dépendance lourde, on est encore moins capable d’évaluer le moment où elle passerait d’un état de bien-être à un état de tristesse. J’ai déjà eu l’occasion dans un blog précèdent (2) d’indiquer que l’on peut être lourdement dépendant et pourtant heureux et en parfaite santé et malheureux. Or n’est-ce pas cela qui compte ?


(1). L’échelle de Katz permet d’évaluer le degré de perte d’autonomie ou de dépendance de la personne âgée. L’évaluation se fait sur la base de différentes variables permettant de déterminer le niveau de dépendance de la personne. Les critères d’évaluation concernent les domaines suivants:
  • se laver
  • s’habiller
  • transferts et déplacements
  • aller à la toilette
  • continence
  • manger
(2). Bonheur, santé et autonomie, jeudi 1er juin 2023

jeudi 17 octobre 2024

Pauvre Beethoven, pourquoi est-il devenu sourd ?

2 commentaires:

Victor Ginsburgh 

Beethoven (Bonn 1770-Vienne 1827) a sans doute été torturé pendant une bonne partie de sa vie. 

Durant le dix-neuvième siècle, on s'est mis à penser que le compositeur avait une trace de « race » noire (cheveux noirs rudes, nez épaté, peau plutôt brune). L'idée était un peu étrange. Sa mère était flamande mais un ou une de ses propres ancêtres aurait pu « côtoyer » des espagnols qui sont passés par la Flandre et qu'un de ces espagnols aurait, à son tour, côtoyé des « maures » ... Voilà, pensait-on d’où serait venu le sang africain du musicien. Cette légende apparaît cependant bien après sa mort et n'a donc pas dû le déranger beaucoup de son vivant. Mais c’est resté néanmoins, et ce jusqu’à nos jours, une légende…


Son péché mignon était bien plus grave. Il buvait avec grande joie et ce, jusqu'à la fin de sa vie, un bon Bordeaux, du Champagne, du Bourgogne et du Tokay hongrois, quand il avait un peu d'argent ou quand on voulait le rendre heureux. Ce qui était sans doute assez rare. D'habitude, ce qu'il buvait était plutôt des vins de bas de gamme.

Bien plus tard, au cours du 20ème siècle et plus près de nous, au 21ème siècle, les férus de Beethoven ont lentement compris pourquoi le compositeur était devenu sourd si jeune. Sa surdité qui augmentait au fil du temps provenait probablement des quantités de mauvais vin qu’il buvait. On a récemment pu redécouvrir ses cheveux qui ont été consciencieusement analysés (*). Les ADN analysés et découverts par des médecins ou des biologistes dans ces cheveux ont rendu probable que les doses soutenues de plomb dans les vins de l’époque qu’il buvait allègrement, ont sans doute causé sa surdité précoce. En effet, à cette époque, les vins venaient à maturation dans des cuves en plomb et les bouchons des bouteilles étaient trempés dans du sel de plomb.

Mèches de cheveux de Beethoven

Voici un de ses vins qu’il aimait sans doute « particulièrement », en espérant que de nos jours, il n’est plus plombé ! Il buvait aussi du vino semi secco, mais on peut penser qu’en ces temps, ce vin ne s’appelait pas Beethoven.

Bouteille de Vino Semi Secco de Alemania

Anton Schindler, son secrétaire et biographe l'a vu mourir. Il aurait rapporté que le combat avec la mort du compositeur a été terrible à voir, mais il a continué à boire du vin Rüdesheimer, boire si on peut dire, parce qu’il n’était plus capable de tenir son verre et réclamait sa goutte de vin dans une cuillère. 

Son Ode à la Joie (Neuvième Symphonie, opus 125) n’est, contrairement à ce que beaucoup d’entre nous pensent, pas tout à fait la dernière œuvre du maître mais il l’a lui-même dirigée le 7 mai 1824 trois ans avant son décès au Kärntnertortheater de Vienne, devant une audience de quelque 1.800 personnes. Le premier mouvement commence avec des timbales que l’assistance applaudissait chaudement. Mais « Beethoven ne réagissait pas aux applaudissements à samusique. Il se tenait dos au public, battant la mesure. Un soliste saisit sa manche et le retourna pour voir l’adulation qu’il ne pouvait guère entendre. Une humiliation de plus pour un compositeur qui avait dû être mortifié par sa surdité commencée au début de ses trente ans » (**).



(*) Quelque récents articles scientifiques relatifs à la source de la surdité de Beethoven :
  • Begg, Tristan et al. (2023), Genomin analysis of hair from Ludwig van Beethoven, Current Biology, April 24, 1431-1447.
  • Nader, Rifal et al. (2024), High lead levels in 2 independent and authenticated locks of Beethoven’s hair, May 6. https://doi.org/10.1093/clinchem/hvae054
  • Reiter, Christian (2007), The causes of Beethoven’s death and his locks of hair: a forensic-toxicological investigation, Beethoven Journal. 22-1, 2-5.
  • Wesseldijk, Laura et al. (2024), Notes from Beethoven’s genome, Current Biology, March 25, 233-234. 
(**) Gina Kolata, Locks of Beethoven’s hair offer new clues to the mystery of his deafness, The New York Times, May 6, 2024.