jeudi 25 octobre 2012

Le mathématicien, l’économiste et la gauche

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Pierre Pestieau

Imaginons un mathématicien qui a le cœur et peut être le portefeuille à gauche. Il regarde les actualités du soir où on lui décrit dans le détail la détresse des travailleurs de Sanofi. Puis il lit dans son journal un compte rendu du dernier livre de Joseph Stiglitz qui traite de l’impudence de cette minorité des toujours plus riches qui depuis plusieurs décennies capturent l’essentiel des dividendes de la croissance. En toute logique, il ne peut qu’adhérer au projet de légiférer au plus vite pour interdire tout licenciement dans une entreprise qui fait des profits et à une reforme fiscale imposant une taxation de 75% sur les revenus du capital. Dans un appartement contigu, vit un économiste qui a le cœur tout aussi à gauche et dont le portefeuille n’est pas plus gonflé que celui de son collègue mathématicien. Il a entendu et lu les mêmes nouvelles et pourtant, il est vraisemblable qu’il ne réagira pas de la même façon. Certes, il ressent autant d’indignation devant les licenciements qui se multiplient et devant la croissance des inégalités mais tout à la fois il connaît, c’est son métier, les risques que peuvent faire courir à un édifice déjà fragilisé des mesures prises dans la passion et l’improvisation.

Que voulons nous dire par cet exemple ? Si être de gauche se résume à être aveuglement opposé aux licenciements économiques et en faveur d’une taxation élevée des revenus du patrimoine, alors il est vrai que notre mathématicien (ce pourrait être un philosophe ou un archéologue) est sûrement plus de gauche que notre économiste qui a les hésitations d’une vierge effarouchée. Mais si être de gauche implique une adhésion à certains objectifs de justice sociale tout en se rendant compte que pour les atteindre il faut utiliser tous les moyens mais aussi tenir compte de la réalité des contraintes économiques, alors il n’est pas certain que le clivage soit aussi clair.

L’économiste souffre d’une malédiction ; il lui est interdit de rêver ou s’il le fait, une petite voix lui souffle : Est-ce réalisable ? Est-ce soutenable ? Le non économiste ne souffre pas de ces empêchements de rêver en rond.

Un autre exemple est celui de l’allocation universelle. L’idée est simple, on donne a tout résident de plus de 16 ans un montant de 600€ par mois indépendamment de ses revenus et de sa richesse, de sa structure familiale ou de son âge. Quelle merveilleuse idée ! Mais ou trouver les fonds qui permettent de financer ce projet ?

Mais qu’en est-il dans la réalité? Il se pourrait que ces économistes de gauche, qui seraient forcés par leur propre discipline de trop souvent approuver des politiques restrictives n’existent pas, ou en tout cas soient rares. Une étude américaine apporte un début de réponse à cette question (1). Basée sur une vaste enquête auprès des enseignants universitaires, elle distingue les conservateurs et les progressistes (liberals)  et  donne les fractions suivantes pour quelques disciplines:


Progressistes
Conservateurs



Psychologues
84%
8%
Sociologues
77%
10%
Mathématiciens
69%
17%
Economistes
55%
39%


On le voit au moment de voter les économistes sont sans doute moins à gauche que les psychologues et les sociologues, mais ils le sont tout de même en majorité. Il est vraisemblable que si l’enquête portait sur l’extrême gauche, elle révèlerait des différences encore plus marquées. Mais une telle enquête aurait été surprenante aux Etats Unis.

(1) Stanley Rothman, S. Robert Lichter, Neil Nevitte, Politics and Professional Advancement Among College Faculty, The Forum , vol. 3, 2005


Menace contre la démocratie : J’ai voté pour le Parti du Travail de Belgique (PTB)

2 commentaires:

Menace contre la démocratie : J’ai voté pour le Parti du Travail de Belgique (PTB)
Victor Ginsburgh

Alors que mon collègue blogueur Pierre Pestieau s’était lâchement enfui aux Etats-Unis pour éviter de voter aux élections communales belges du 14 octobre, j’ai voté pour ses homonymes Pestieau, membres du Parti du Travail de Belgique (PTB). Monsieur le Ministre Marcourt, un grand socialiste, Vice-Président de je ne sais pas trop quoi et Ministre de l’Economie, des PME, du Commerce Extérieur, des Technologies Nouvelles et de l’Enseignement Supérieur, excusez du peu, s’agite et se fâche contre moi.

Je ne suis pas un démocrate, m’explique ce Monsieur, mais un stalinien plus que teinté de léninisme, de marxisme, de trotskisme, de maoïsme et d’autres maladies à gros boutons rouges (évidemment) qui vont me faire trépasser dans les trois semaines. Pour le moment je me porte bien, merci Monsieur le Ministre. Pas du tout comme celui qui disait « Newton est mort, Einstein aussi, et moi je ne me sens pas très bien».

« Pourquoi une partie de notre électorat se détourne de nous pour privilégier l’extrême gauche » (1). Il faut oser dire ce que dit ce Sinistre Ministre socialiste.

Mais expliquez-moi, monsieur le Ministre de tout ce tas de falbalas dont vous êtes responsable, aurais-je dû voter

- pour le socialiste de ma commune, qui depuis plusieurs élections se défausse sur son second parce qu’il a mieux à faire ;
- ou pour la socialiste Madame la Vice-Première Ministre et Ministre des Affaires sociales et de la Santé publique, et aussi chargée des Institutions culturelles fédérales, qui avait annoncé qu’elle se ferait remplacer aussi sec si elle était élue, mais, pas de bol, elle n’a pas été élue ;
- ou pour le Premier Ministre socialiste tête de liste à Mons, mais qui reste premier Ministre ;
- ou pour le bourgmestre socialiste sortant de Seraing, le fils du « célèbre » Guy, souvent accusé, mais jamais condamné, Alain Mathot soi-même, inculpé en novembre 2011, parce qu’il a été soupçonné d’avoir reçu des pots-de-vin lors de l’attribution de la construction d’un incinérateur (2) et qui se permet de déclarer qu’il « préférerai[t] arrêter la politique plutôt que de [s]’allier avec un parti extrémiste ». Pensez-y avant de prendre votre décision, M. Mathot ; c’en serait fini des pots de vin ;
- ou pour ce bourgmestre socialiste qui, se prenant pour Louis Quatorze, trônait dans son fief local depuis une vingtaine d’années ;
- ou pour le bourgmestre socialiste de Herstal, magouilleur magouillant avec son père. Voici ce que dit de lui le site Wikipedia quand on clique sur Frédéric Daerden (3) : « La société [dont le père lui a cédé les rênes] a des contrats avec une trentaine d’intercommunales wallonnes dont dix-neuf ont leur siège social à Liège [la commune où Daerden est bourgmestre fait partie du ‘Grand Liège’]. Le bureau audite les comptes de dix-sept sociétés de logements sociaux dont quinze sont situés en province de Liège, notamment la société du logement du plateau d’Ans », commune dont Michel Daerden, le père, a été bourgmestre de 1993 à 2011.

Alors, M. Marcourt, c’est d’où que vient le danger ? Du fait que le PTB n’a aucun sénateur, aucun député, aucun bourgmestre, aucun échevin (4) ?

Heureusement, il y a tout de même un socialiste qui sauve l’honneur en renonçant à un strapontin de Ministre fédéral. Il devient bourgmestre de Charleroi pour, on l’espère en tout cas, y nettoyer les écuries d’Augias que le parti socialiste y a laissées depuis qu’il y règne, c’est-à-dire, depuis très longtemps.

(2) Je sais, je répète ce que j’ai écrit il y a quinze jours, mais c’est une chose qu’il faudrait rapporter tous les jours.
(4) Mais, Grand Dieu dirait Mao, tout de même 52 conseillers élus en Flandre, Wallonie et à Bruxelles.  Dangereux tout ça ! Merci à J.P. pour ces chiffres.

jeudi 18 octobre 2012

Fortis, l’assureur chinois Ping An, les frères du Zoute et les autres

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Victor Ginsburgh

L’assureur chinois Ping An, premier actionnaire de Fortis, a perdu quelque 2,8 milliards d’euros dans la débâcle de Fortis en 2007-2008. Il compte poursuivre le gouvernement belge sur base d’une convention signée entre l’Union Economique Belgo-Luxembourgeoise et la Chine qui prévoit que les parties s’engagent à ne prendre « aucune mesure dont l’effet serait de déposséder directement ou indirectement les investisseurs de l’autre partie de leurs investissements sur son territoire ». Le conflit est censé se résoudre par une procédure d’arbitrage, mais risque de coûter un petit paquet à la Belgique, qui sera, comme toujours dans ces cas, payé par nos impôts ou par ceux des générations qui nous suivront. On ne trouve pas, aujourd’hui, quelques milliards sous le sabot d’un cheval, fût-il brabançon.

Et pendant ce temps, les frères Lippens (dont Maurice, « celui par qui la faute est arrivée ») sont interviewés au golf club du Zoute en juin 2012 (1) et déclarent gentiment que « c’est vrai, la chance nous sourit. Peut-on nous en blâmer ? » en réponse à une question sur leur fortune. Maurice explique que ce n’est pas tout à fait de sa faute si Fortis a chuté. Qu’il aurait peut-être pu sauver la banque s’il avait été au courant de tout : « La seule chose qui me déçoive vraiment, c’est que certaines personnes en qui j’avais confiance n’ont pas eu le courage de dire tout ce qu’elles savaient. C’est… regrettable ».

Ces paroles ressemblent furieusement à ce que disait l’ex-ministre Dehaene dans le cas de la chute de la Banque Dexia dont il était Président : Ce n’est pas ma faute, je ne voulais pas en être, je l’ai fait pour faire plaisir. D’ailleurs, lors de l’assemblée générale qu’il présidait en mai 2012 et qui devait lui donner décharge de sa gestion, il bâillait, pendant que son acolyte français Mariani tapotait sur son Smartphone (2).

Il est d’autres lieux où la justice essaie d’enquêter et, s’il le faut, de poursuivre. Ainsi, le procureur général de New York poursuit une unité de la JPMorgan Chase pour déformation de la vérité en général (et pas dans un cas particulier) durant les années 2005 à 2007. Le cas est porté devant la Cour Suprême de l’Etat de New York (3).

Les autorités fédérales américaines essaient aussi  de comprendre pourquoi la même banque vient de perdre $6 milliards et le FBI pourrait très bien procéder à des arrestations dans les prochains mois. En attendant, les conversations téléphoniques, les emails, les notes prises par les employés durant des réunions, et les messages entre traders ont du être remis aux autorités par la banque et sont passés au peigne fin (4).

Les cas américains ne ressemblent pas nécessairement à ceux de Fortis et de Dexia. Mais peut-on admettre que rien ne soit entrepris, ou si peu ? Lippens paraderait peut-être moins au golf club de sa ville, Dehaene s’arrêterait peut-être de bâiller et le Smartphone de Mariani serait peut-être confisqué pour examen par les services de la sécurité financière (5), pour autant qu’elle existe. Mais elle est sans doute aussi invisible que l’autorité de régulation l’a été jusqu’ici.

(1) Voir Lippens versus Lippens, Sabato, Le Magazine du Week-End de l’Echo, 30 juin 2012.
(3) Mr. Schneiderman presents his case, The New York Times, October 2, 2012. Voir
(4) Ben Protess and Azam Ahmed, With tapes, authorities build criminal cases over JPMorgan loss, The New York Times, October 10, 2012. Voir http://finance.yahoo.com/news/tapes-authorities-build-criminal-cases-101604792.html
(5) Sans parler de ceux qui les ont précédés (Axel Miller et Pierre Richard, notamment) dans cette grande, mais pas très belle, aventure. Sur la chute de Dexia, voir l’ouvrage qui vient de sortir de presse de Pierre-Henri Thomas, Dexia, Vie et mort d’un monstre bancaire, Paris : Les Petits Matins, 2012.



Ajouté le 25 octobre 2012


Je voudrais ajouter à ce blog que depuis qu’il a paru il y a une semaine, la Bank of America a été condamnée à une amende de 1 milliard de dollars pour avoir vendu « de façon impudente (brazen) » des produits financiers pourris à d’autres  banques (1).

Par ailleurs, l’ancien directeur de Goldman Sachs, Rajat Gupta, a écopé de deux ans de prison ferme pour avoir transmis des information’s confidentielles à un « fund manager » (2).

Par contre, L’Echo du 24 octobre titre « Pas d’inculpations à l’issue de l’instruction du dossier Fortis », mais le dossier est transmis au parquet.










Quand l’économie rencontre l’absurdie

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Pierre Pestieau
Il est frappant de voir la difficulté que les économistes éprouvent à résoudre des questions touchant à la crise financière, au chômage ou à la pauvreté et la facilité avec laquelle ils traitent de problèmes futiles. On les voit aborder et s’emparer à la hussarde de terres voisine. C’est ainsi qu’on les trouve envahissant les domaines de la psychologie, de l’histoire et de la biologie, faisant parfois la leçon à des gens qui y ont consacré toute leur vie.  
Voici un exemple de cette fuite de responsabilité qui dépasse tous les autres. Hugo Mialon, professeur à Emory University est comme tout économiste qui se respecte, un partisan de la théorie du choix rationnel. Il considère que l’homme, au niveau individuel, fait toujours le meilleur choix possible ou le moins désavantageux pour lui. Ce collègue pousse le raisonnement très loin en estimant qu’il n’y aurait pas de raison que l’acte d’amour échappe à cette rationalité, notamment le fait de simuler. Dans un article récent (1), qui reprend des éléments développés dans sa thèse soutenue en 2004, il construit un modèle théorique en s’inspirant de plusieurs postulats (ou résultats), tirés des recherches sur la sexualité : (a) la probabilité de simuler est plus grande pour les femmes que pour les hommes, même s’ils le peuvent aussi ; (b) les pulsions sexuelles des hommes sont au plus haut à la fin de l’adolescence et diminuent par la suite ; chez les femmes, elles augmentent petit à petit pour atteindre un pic à la fin de la vingtaine et redescendre ensuite ; (c) aux âges où l’envie sexuelle est à son sommet, hommes et femmes auraient moins tendance ou besoin de simuler.
Pour tester son modèle, Mialon utilise les données du 2000 Orgasm Survey, une étude faite par PsychTests, une entreprise spécialisée dans les statistiques en ligne, en se concentrant sur les réponses des hétérosexuels de plus de 18 ans. Selon cette étude, 72% des femmes ont simulé le plaisir au moins une fois lors de leurs récentes relations (24% des hommes), et 55% des hommes considèrent qu’ils sont capables de savoir quand leur partenaire ment.
Il obtient des résultats qui correspondent aux prévisions de son modèle théorique. Les hommes d’âge moyen ou âgés sont plus susceptibles de simuler que les jeunes, les femmes jeunes et âgées sont plus susceptibles de le faire que les femmes d’âge moyen. En outre, plus on est amoureux, plus cela peut pousser à simuler. L’amour est vu en économie comme appartenant au principe du don. Mialon ajoute à cet altruisme, la volonté d’être ensemble. Il apparaît économiquement rationnel de simuler pour faire plaisir à l’autre, ce qui a pour effet de renforcer le couple et du coup améliorer son bonheur personnel. A l’inverse, quand on apprécie peu quelqu’un, on a moins tendance à faire semblant. De plus, la probabilité que le partenaire comprenne que l’on simule, diminue les tentatives de tricher.
Tout cela est assez désolant et déprimant. Plutôt que de retrouver sur la toile les travaux de ce cher collègue, je vous suggère de revoir le film Quand Harry rencontre Sally et la séquence ou Sally joue à simuler l’orgasme au milieu d’un restaurant.
 (1) Hugo M. Mialon, The economics of faking ecstasy, Economic Inquiry 50(1), January 2012, 277-285 http://userwww.service.emory.edu/%7Ehmialon/Ecstasy.pdf

jeudi 11 octobre 2012

Hypocondrie planétaire

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Pierre Pestieau

Notre planète me fait souvent penser à ce personnage qui confierait à chacun de ses amis le terrible mal dont il souffre. Chaque ami serait le confident d’un mal spécifique. Pour le premier, ce serait un cancer du colon, pour le deuxième, une insuffisance rénale; pour le troisième, un emphysème pulmonaire aigu, pour le quatrième, un delirium tremens, etc.… Si d'aventure ces différentes personnes venaient à se rencontrer et à discuter de leur ami commun, elles concluraient à la perspective de se retrouver prochainement à ses funérailles, ou plus vraisemblablement d’avoir affaire à un hypocondriaque, dont on sait cependant qu’il méritera un jour l’épitaphe « Vous voyez bien que j'avais raison de m'inquiéter! ».

En l’espace d’une semaine, j’ai rencontré une série de gens qui ont focalisé mon attention sur un des maux mortels dont souffre notre société. Chaque fois, il s’agissait d’un mal différent. Mais le diagnostic était toujours le même : fatal. Le premier donnait une conférence qu’il avait intitulée : Une génération d’abuseurs d’enfants. C’était à Dresde, une ville pourtant davantage connue pour ses musées et les bombardements dont elle a été l’objet que pour sa pédophilie. En réalité, le thème de sa conférence était la dette gigantesque, ingérable, explicite mais surtout implicite, que les économies occidentales laissent à leurs enfants. Le lendemain, un autre ami m’explique que nos sociétés se meurent de leurs maladies mentales qui ont noms dépression, anxiété, insomnie, démence. Près de 30% de la population en souffriraient et pire, ces maladies sont traitées par des médicaments prescrits à des patients de plus en plus jeunes. Puis ce fut le tour des inégalités croissantes et du délitement de l’Etat providence, de la surpopulation, de la gestion des ressources naturelles, de l’intolérance religieuse.

N’allez pas croire que je me moque de ces Cassandre tous hyperspécialisés. Je crois qu’ils ont tous raison. Sans doute certains de ces maux sont plus alarmants que d’autres mais tous sont sérieux. La question du « que faire » se pose à deux niveaux, individuel et collectif. Au niveau individuel, on peut certainement faire des efforts mais déjà là, ce n’est pas facile. Je connais par exemple peu de gens qui réussissent à aborder le problème de la protection de l’environnement avec cohérence. Le plus souvent, vous avez des enragés du recyclage et des adeptes de l’énergie solaire, qui circulent en 4x4. Il y a aussi ceux qui ne prennent que les transport en commun ou leur bicyclette pour se déplacer mais qui utilisent leur sèche-linge même s’il fait plein soleil et climatisent leur appartement pour le transformer en chambre froide. Ceci dit, même si nous étions tous vertueux au niveau individuel, il n’est pas sûr que collectivement nous prendrions les bonnes décisions. Il est tellement humain de faire payer la facture aux pays voisins ou aux générations futures. 

Tout ceci pour dire que tous ces problèmes et bien d’autres sont sérieux, graves, urgents… mais qu’il faut bien vivre et choisir ceux qui nous empêcheront de dormir, mais pas trop. Pour ma part, je me spécialise dans la pauvreté et les inégalités sociales. Mais je respecte les autres raisons de désespérer de notre planète.

Acheter son élection

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Victor Ginsburgh

« Acheter son élection » est le titre d’un éditorial du New York Times (1) qui commente la campagne publicitaire relative aux élections présidentielles américaines.

Lors de l’élection qui a opposé Gerald Ford et Jimmy Carter en 1976, chaque candidat avait reçu l’autorisation de dépenser quelque $35 millions. Mitt Romney et  Barack Obama ont chacun $1 milliard à leur disposition, soit 30 fois plus. Ce n’est pas vraiment la même chose, même si l’on tient compte de l’inflation. Et ces montants sont obtenus à coup de $5.000 au maximum par donateur, y compris les entreprises.

Mais ceci est sans compter ce qu’on appelle les Super Pacs (et les 501(c)4s), introduits par la Cour Suprême américaine en 2010 dans son jugement Citizens United v. Federal Election Commission. Ce jugement a déclaré illégales les lois qui interdisent aux firmes (ou aux individus) de financer indirectement et de façon indépendante des campagnes électorales par des associations distinctes des candidats (les PACs, ou Political Action Committees, qui peuvent mener campagne pour ou contre des candidats politiques). C’est ce qui a par exemple permis à Sheldon Adelson de donner $10 millions (2) pour une campagne soutenant Romney contre Obama.

Selon l’article du NYT, l’idée vient d’un certain Jim Bopp Jr., pour lequel les limites mises aux dépenses électorales violent la Constitution, ce que la Cour Suprême qui n’est pas particulièrement à gauche, a volontiers admis. Et Bopp se prend pour un défenseur de la démocratie, dit l’article, puisque la raison qu’il invoquait était que « la plupart des citoyens ne savent même pas qui est leur député ». Et que, bien sûr, si les dépenses publicitaires des candidats pouvaient être plus importantes, on pourrait mieux connaître leur tête.

C’est indécent. Mais, supposons…

Supposons que durant les deux ou trois derniers jours de la campagne pour les élections communales belges (14 octobre), nous fassions de même. On a tout de même envie de voir la tête du bourgmestre actuel de Charleroi, la commune la plus corrompue de Belgique, avant de voter pour P. M. Et puis de voir leur tête à tous deux après la victoire de l’un ou de l’autre. Il est vrai que le bourgmestre en fonction avec son revenu mensuel de €12.630 (3) plus un autre mandat rémunéré ne doit pas être sensible à la corruption. On aurait aussi envie de voir la tête des bourgmestres de Namur et de Mons avec leurs €9.812 par mois et respectivement quatre et trois autres mandats rémunérés, ou encore celle d’Alain Mathot (fils du « célèbre » Guy, souvent accusé, mais jamais condamné), bourgmestre de Seraing, €8.139 de salaire public, quatre mandats rémunérés et une inculpation en novembre 2011, parce qu’il a été soupçonné d’avoir reçu des pots-de-vin lors de l’attribution de la construction d’un incinérateur (4), dont la photo serait elle aussi amusante à voir.

Et celle du bourgmestre de la charmante commune de Daverdisse qui perçoit €2.784 de salaire mensuel. Pour gérer une commune de 1.405 habitants en plein bled wallon. Mais lui au moins, même s’il est candidat et remporte l’élection, va faire son boulot, pas comme le font bon nombre de ses collègues, qui annoncent très fièrement qu’ils se feront remplacer dès qu’ils sont élus, parce qu’ils ont mieux à faire que d’être bourgmestre.


(1) Joe Nocera, Buying the élection, The New York Times, October 8, 2012. Voir
(2) Le journal israélien Haaretz va jusqu’à parler de $100 millions. Voir Merav Michaeli, Fighting Adelson’s battle, Haaretz, October 10, 2012.
(3) Les rémunérations proviennent d’un article dans L’Echo du 9 octobre 2012.

jeudi 4 octobre 2012

L’instituteur

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Victor Ginsburgh

Peu après la réception de son Prix Nobel de Littérature en 1957, Albert Camus écrit les mots qui suivent à Louis Germain, l’instituteur algérois qu’il avait eu 30 ans plus tôt (1) :

« J'ai laissé s'éteindre un peu le bruit qui m'a entouré tous ces jours-ci avant de venir vous parler de tout mon cœur. On vient de me faire un bien trop grand honneur, que je n'ai ni recherché ni sollicité. Mais quand j'en ai appris la nouvelle, ma première pensée, après ma mère, a été pour vous. Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j'étais, sans votre enseignement, et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé. Je ne me fais pas un monde de cette sorte d'honneur. Mais celui-là est du moins une occasion pour vous dire ce que vous avez été, et êtes toujours pour moi, et pour vous assurer que vos efforts, votre travail et le cœur généreux que vous y mettiez sont toujours vivants chez un de vos petits écoliers qui, malgré l'âge, n'a pas cessé d'être votre reconnaissant élève. Je vous embrasse de toutes mes forces ».

Une recherche récente (2) réalisée aux Etats-Unis donne pleinement raison à Camus. Le bon enseignement dès le plus jeune âge a son prix, et pas seulement en euros. Un bon instituteur à partir de la quatrième primaire (3), dit cette recherche, vaut à l’étudiant une augmentation de la probabilité de poursuivre des études universitaires et lui rapporte en moyenne 20.000 euros de plus au cours de sa vie d’adulte que s’il avait eu un instituteur « normal ». Un mauvais instituteur a sur l’élève le même effet qu’une absence de 40 pour cent durant l’année scolaire et les parents dont les enfants sont dans cette classe auraient intérêt à offrir à pareil instituteur une « prime de départ » de quelque 80.000 euros.

Cette étude a fait l’objet d’un débat tumultueux, mais celui-ci ne porte pas sur les effets qu’un bon ou un mauvais instituteur peut avoir sur les élèves. Tous les élèves, y compris ceux que nous avons été, ont ou ont eu leur avis sur leurs enseignants : il en était qui étaient exceptionnels, et d’autres qui l’étaient bien moins. Le débat aux Etats-Unis (4) porte sur la justesse des critères d’évaluation des instituteurs (dont font partie les notes obtenues par les élèves) et le risque couru de pénaliser à tort ceux qui sont jugés comme étant « inférieurs à la moyenne ». De plus, utiliser les classements pour se débarrasser des mauvais instituteurs peut entraîner des effets secondaires négatifs, tels que laisser les élèves tricher de façon à augmenter les notes, ou faire du lobbying pour attirer les bons élèves dans sa classe.

Mais minimiser l’importance des évaluations quelles qu’elles soient, sous prétexte qu’elles sont fausses, incomplètes, ou qu’elles ne mesurent pas tout à fait ce qu’elles prétendent mesurer est bien connu et entraîne aussi des effets secondaires. Nos universités, par exemple, rechignent à tenir compte des classements, ceux de Shanghai, comme ceux des revues dans lesquelles leurs chercheurs publient, et ceux des chercheurs et enseignants sur base de leurs publications dans les revues bien classées. Nos universités ne montrent pas particulièrement le « bon » exemple.

Cet aveuglement risque fort de mener à un enseignement, quel qu’il soit, à deux vitesses. Il y aura celui qui tient compte des évaluations, ne fût-ce qu’en partie, et celui qui les rejette. Le premier groupe deviendra meilleur et finira, dans un monde qui manque cruellement de ressources publiques, par se privatiser et augmenter le prix des inscriptions, que seul les plus riches pourront se payer. Et leurs enfants bénéficieront d’un meilleur enseignement, avec les conséquences qu’il est inutile de décrire longuement. C’est exactement ce qui arrive aux Etats-Unis où l’écart d’éducation entre riches et pauvres s’accentue, aussi bien parmi les blancs que parmi les noirs (5).

Albert Camus était né dans une famille pauvre, comme il l’écrit lui-même. Il faudrait beaucoup de Camus qui viennent nous expliquer que les bons enseignants font infiniment mieux que les autres, que leur rôle que nous avons tendance à oublier, est fondamental, qu’ils devraient être bien mieux respectés et rémunérés qu’ils ne le sont dans notre société et que les pauvres ont besoin d’eux tout autant que les riches (6).

(1) Cette lettre est reproduite dans les annexes de son livre posthume, Le premier hommeParis : Gallimard, 1994.
 (2) Ray Chetty, John Friedman and Jona Rockoff, The long-term impact of teachers : teacher value-added and students outcomes in adulthood, NBER Paper 17699, December 2011
 (3) Il y a huit années « primaires » aux Etats-Unis.
(4) Et qui alimente entre autres la grève des enseignants à Chicago depuis le 10 septembre 2012.
(5) Sabine Tavernise, Education gap grows between rich and poor, studies say, The New York Times February 9, 2012.
(6) Voir aussi Chester Finn, Young, gifted and neglected, The New York Times, September 18, 2012.

Le coût du travail

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Pierre Pestieau

Un article récent d’Orley Ashenfelter (1) donne un éclairage intéressant sur une comparaison internationale des salaires réels. La mesure qu’il utilise est simple et originale; elle est donnée par le salaire horaire d’un employé de McDonald (McWage) divisé par le prix d’un Big Mac. Il trouve que ce « salaire réel » va de 3,09 au Japon et 0,35 en Amérique Latine et en Inde. Les pays industrialisés ont des salaires réels assez proches, oscillant entre 2 et 3. Ce qui veut dire que dans ces pays les travailleurs gagnent entre 2 et 3 Big Mac par heure. Heureusement ils sont payés en monnaie sonnante et trébuchante et pas en hamburgers. Un cauchemar pour qui a vu le film Super Size Me, ce documentaire de 2004 dont le personnage central se nourrit exclusivement chez McDonald pendant un mois à raison de trois repas par jour. Il prend ainsi plus de 11 kilos et souffre de nombreux problèmes de santé.

Plus sérieusement, avec les fermetures d’entreprises et les délocalisations, il est important de savoir quel est le coût du travail dans nos pays. Comment le calcule-t-on ? Le plus souvent, on utilise le coût horaire du travail, obtenu en divisant le salaire brut (y compris les cotisations sociales patronales) par le nombre d'heures travaillées. Dans l'Union européenne, le coût horaire moyen dans les entreprises de plus de 10 salariés, s’élevait en 2011 à €23,1 (2). Les disparités entre pays sont cependant fortes : €3,5 en Bulgarie, €7,1 en Pologne, mais €44,2 en Norvège, par exemple. La France est dans le groupe des pays à coût élevé (€34,2), mais elle n'est pas la plus chère. La Belgique est à €39,3. L'Allemagne est bien moins chère (€30,1), mais reste dans le peloton de tête.

Trois remarques sur ces chiffres. D’abord, dans la production des biens, il n’y a pas que le travail. Dans l’industrie automobile par exemple, la main d’œuvre a un rôle assez réduit. Ensuite ce sont des moyennes ; il faut aussi voir la distribution selon secteurs et les niveaux de qualification. Enfin, et c’est là le paradoxe inquiétant en Belgique, on peut lire dans les mêmes journaux que le coût du travail est sans doute un des plus élevés au monde mais que le pouvoir d’achat des travailleurs belges est un des plus faibles parmi les pays ayant la même structure économique. C’est tellement vrai que pour de nombreux travailleurs un Big Mac peut devenir un objet de luxe inabordable.

(1) Orley Ashenfelter, Comparing Real Wages, NBER Working Paper No. 18006,  2012.
(2) Eurostat
<http://www.bdm.insee.fr/bdm2/choixCriteres.action;jsessionid=C82D4D255FDC973878528D0772433B65?codeGroupe=697>