jeudi 16 décembre 2021

Ce que les Juifs Américains pensent d’Israël, mais Israël s’en fout

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Victor Ginsburgh 

 

Ce qui suit date d’un article de Haaretz de juillet 2021 (1) à la suite d’un nième bombardement de Gaza en mai 2021. Il est possible que les choses aient changé depuis et surtout depuis que Netanyahou a été déménagé de son siège de premier ministre qui a duré quelque douze années. J’ai moi-même un peu changé d’avis depuis lors, mais trouve que c’est important de savoir ce que les Juifs Américains pensaient, et pourraient repenser. 

Voici les résultats bruts d’une enquête menée aux Etats-Unis sur l’électorat juif. Trente-quatre pourcent pensent que « le traitement des Palestiniens est similaire au racisme américain » (2), 25 pour cent acceptent l’idée qu’Israël « est en état d’apartheid », 22 pour cent acceptent l’idée que les Israéliens « commettent un génocide contre les Palestiniens », 38 pour cent disent qu’ils ne sont pas « émotionnellement attachés à Israël », et 9 pour cent acceptent qu’Israël « n’a pas le droit d’exister ». Dur, dur, décidément, je n’oserais jamais dire « oui » à la dernière question. 

La solution à deux états séparés est acceptée de façon positive par 61 pour cent des interviewés ; 58 pour cent pensent qu’il serait utile de réduire l’aide américaine, de façon à ce qu’Israël ne puisse plus se permettre d’en utiliser une partie pour aider les colonies juives en Palestine. 

On ne peut que se réjouir de ce que les juifs américains pensent, il n’en reste pas moins que la violence des colons en Palestine occupée continue d’augmenter.

Construction d’une nouvelle colonie
 

Un récent rapport de B’tselem, le centre israélien d’information pour les droits humains, indique que quelque 30 Km carrés viennent d’être volés au Palestiniens. Et ceci n’est qu’un début puisque le leader de l’Amana qui promeut le développement de nouvelles colonies estime qu’il vient de gagner quelque 200 Km carrés (6 fois la superficie des 32 Km carrés de Bruxelles). 

Les dommages infligés aux Palestiniens vont de l’abattage des oliviers, aux entraves aux constructions, destruction de maisons et de citernes, coupures de l’alimentation d’eau, déportations, expropriations. Le gouvernement israélien reste impassible.

Pendant ce temps-là, heureusement, un professeur de littérature de Gaza, enseigne la poésie israélienne (3) et une de ses élèves dit que cette poésie a changé quelque chose, « c’est comme si nous avions quelque chose en commun ». Mais elle s’arrête là, écrit le New York Times : « Il y avait une limite de montrer trop d’empathie pour une nation dont les avions ont bombardé Gaza durant onze jours cette année-ci ».

La classe où le professeur fait son
cours de littérature à Gaza
 

(1). Ron Kampeas, Israel ‘is apartheid state’ a quarter of U.S. Jews say in a new poll, Haaretz, July 13, 2021.
(2) Les phrases mises entre parenthèses sont les questions posées dans l’enquête.
(3) Patrick Kingsley, In Gaza, a contentious Palestinian professor calmy teaches Israeli poetry, The New York Times, November 17, 2021.

jeudi 9 décembre 2021

Faut-il une économie de guerre pour améliorer notre bien-être ?

2 commentaires:

Pierre Pestieau

 

Il est frappant de voir à quel point la société américaine bénéficie de l’économie de guerre. En d’autres termes, les situations de guerre semblent conduire les américains à des avancées qui seront utiles en cas de retour à la paix.

Quelques exemples illustrent ce propos. Après la guerre du Vietnam qui causa la mort de plus de cinquante mille jeunes américains mais aussi de nombreux blessés avec des handicaps physiques et mentaux de tout genre, le gouvernement fédéral obligea toutes nouvelles constructions privées et publiques à adopter des installations permettant l’accès de personnes handicapées : ascenseurs, rampes, indications en braille, … En Belgique, 90% des bâtiments publics ne sont pas accessibles aux chaises roulantes. 

Pendant la seconde guerre mondiale, le Congrès instaura un vaste programme de crèches avec le but de permettre à davantage de femmes de travailler dans les usines qui manquaient cruellement de main d’œuvre. Cette initiative se termina en eau de boudin dès que les républicains revinrent au pouvoir.

L’utilisation généralisée de la pénicilline pendant la seconde guerre mondiale a conduit à des progrès considérable dans la capacité thérapeutique de cet antibiotique. Sans cette guerre, il aurait certainement fallu attendre avant que de tels progrès ne soient réalisés.

A plusieurs reprises, les besoins de réarmement des présidents républicains ont permis de relancer une économie en récession et de retourner au plein emploi avec réduction de la violence et de la pauvreté. Reagan a parfois été qualifié de président keynésien « malgré lui ». 

Tout récemment, les États Unis ont démontré leur capacité à résoudre des problèmes jugés ailleurs insurmontables. Ce fut le cas à l’occasion de la récente pandémie, que les Américains abordèrent comme une guerre, comme ils l’avaient fait cinquante ans plus tôt en envoyant les premiers hommes sur la lune. Par l’entremise de la fameuse agence DARPA (1), ils mirent le paquet pour que le plus rapidement possible un vaccin soit trouvé et ce fut le cas. En donnant les moyens aux entreprises pharmaceutiques et en les mettant en concurrence, ils ont réussi à placer sur le marché deux vaccins qui firent rapidement leurs preuves. 

On notera que cette économie de guerre réussît beaucoup mieux aux Américains que les guerres qu’ils conduisent depuis 50 ans. Que faut-il en conclure pour nous Européens ? Simplement souhaiter que sans entrer en guerre nous puissions, lorsqu’un problème majeur se présente, mobiliser toutes les énergies des 27 États membres pour lui trouver une solution. 

Dans un ouvrage récent, Philippe Aghion et ses coauteurs (2) abondent dans ce sens. Ils montrent qu’à des époques différentes, la France et le Japon ont amélioré leur système éducatif à la faveur d’une rivalité militaire. Pour eux, la sécurité sociale française telle qu’elle existe aujourd’hui n’aurait pas vu le jour sans la seconde guerre mondiale. 

 

(1). Cette agence (Defense Advanced Research Projects Agency), fondée en 1958, relève du Département de la Défense des États-Unis et est chargée de la recherche et développement des nouvelles technologies destinées à un usage militaire.
(2). Aghion, Ph., C. Antonin et S. Bunel, Le pouvoir de la destruction créative, Odile Jacob, 2021.

jeudi 2 décembre 2021

Comment argumenter avec un(e) anti-vax qui croit défendre sa noble mission

3 commentaires:

Myke Bartlett (1), traduit par Victor Ginsburgh  


La détresse de cette femme est réelle. J’ai, durant plusieurs heures, suivi son pas, et l’ai laissée jurer et transpirer, comme si elle était terrorisée par un diagnostic fatal ou par la perte d’un de ses proches.  

L’instinct humain, est de conforter et j’essaie, mais je sais déjà que c’est partie perdue […]. Elle est outrée par quelque chose qui n’est jamais arrivé.  

Le fait que je puisse facilement démonter ses arguments ne fait que renforcer le sens qu’elle a d’être parmi les rares qui peuvent voir l’horrible vérité.

J’ai subi un lavage de cerveau et conspire avec l’Etat, le big-pharma et les media les plus courants. Elle est une croisée et sa mission est sainte. Elle est aussi, bien-entendu, anti-vax.  

J’ai abandonné l’idée que les faits seuls pourraient changer la pensée d’une zélote. Comme si j’avais abandonné la notion qu’être une personne bonne, décente et intelligente peut immuniser contre une paranoïa conspiratrice.  

Le fait que je sois forcé de rencontrer des dévots anti-vax m’a fait comprendre qu’ils ne sont pas tous des excentriques d’extrême-droite.  

Bien sûr, il y a ceux qui sont à droite, et exploitent ceux qui pensent que le monde n’est pas comme il est, mais beaucoup de ceux avec lesquels j’ai parlé sont horrifiés que je puisse les croire de droite. Ils s’identifient aux LGBTQI+ et alliés, ils sont favorables à des actions contre le changement climatique et ils croient honnêtement qu’ils informent les autres de manière correcte […]. C’est bien ce qui rend frustrante la discussion avec eux.  

Dès qu’un fait est accepté comme étant vrai, la discussion s’égare vers un autre système de valeurs […]. Ceci est une forme de fondamentalisme qui fait que ce à quoi vous croyez n’est pas aussi important que ce à quoi vous ne croyez pas. Ce qui arrive, n’arrive pas. Quelle que soit la réalité, les anti-vax y sont opposés. Ce qui, à mon avis, rend ce mouvement extrêmement dangereux.  

En regardant les images de ce qui s’est passé à Melbourne [ou à Rotterdam, Vienne et ailleurs] durant ces derniers jours, il est difficile d’accepter que ceux qui protestaient étaient des gens honnêtes. Mais ceci est précisément la clé du problème. Être une personne honnête excuse tellement au nom d’une noble cause.

Ils se croient être en guerre, et cela justifie leurs actions extrêmes. Ils peuvent nous harceler, ils peuvent nous abuser, ils peuvent répandre des demi-vérités au nom de leur mission sacrée. Ils font cela pour nous. Ils luttent contre une injustice que personne d’autre ne peut voir. J’entends souvent « Mais, enfin, comment se fait-il que personne ne peut faire quelque chose ? ».

Ce dévouement à une cause s’accompagne d’un investissement émotionnel important. Leur noble mission—qu’il s’agisse d’être anti-vax ou anti-mesure de confinement—fait partie intégrante de leur identité.   

Manifestant anti-vaxx à Bruxelles

Être obligé de recevoir un vaccin entraîne une injure psychique. Comment pourriez-vous encore être anti-vax si vous avez été vacciné (et que vous avez survécu) ? […].

Ces idéologues sont néanmoins nos collègues, nos amis, notre famille. Nous serons sans doute nombreux à passer la Noël avec eux, comme si de rien n’était.  

Je ne sais pas comment cela pourra continuer […]. Si nous devons protéger, voire reconstruire notre démocratie libérale, nous devons comprendre comment elle fonctionne. L’élection de Trump en 2016 a renforcé les conspirateurs en légitimant leur ignorance. J’ai peur de penser à ce que pourrait être sa réélection en 2024.  

A moyen-terme, ce problème finira par disparaître. La majorité de nos concitoyens sont vaccinés, sans grand impact si ce n’est d’alléger le poids de la pandémie. Nombreux seront ceux qui continueront de croire ou de dire qu’il n’y a pas eu de pandémie, comme ceux qui continuent de croire que l’on n’a pas mis pied sur la lune.  

A court-terme, comment éviter de mettre le feu à l’arbre de Noël ? Il peut être important d’aider ceux que nous aimons, plutôt que de penser à leurs arguments. Une conversation n’est pas nécessairement une bataille pour qui gagne ou perd, mais une possibilité de trouver un point commun […]. Nous ne sommes pas obligés d’être d’accord pour nous comprendre. 

[…]  

Il y a une leçon que les parents finissent par comprendre. Ils peuvent dire à leur enfant qu’il n’y a pas de monstre sous son lit, mais il est impossible de l’arrêter de croire qu’il y en a un. La seule chose que vous puissiez faire est d’allumer la lumière, lui laisser le temps de réfléchir, et espérer qu’elle ou lui arrivera à la bonne conclusion.  

 

(1). Myke Bartlett, How do you argue with anti-vaxxers who believe they’re on a noble mission, The Guardian, November 20, 2021. Myke Bartlett est un journaliste et un écrivain australien. Traduit avec autorisation de l’auteur.