Victor Ginsburgh
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Le docteur h.c. (presque) diplômé |
La campagne de désinformation menée par les communautaristes juifs belges
pour essayer de torpiller l’attribution d’un doctorat honoris causa au cinéaste Ken Loach que l’Université libre de
Bruxelles (mon université) honore aujourd’hui, a été trumpienne, au sens où
elle a accumulé mensonge sur mensonge : Ken Loach serait antisémite et négationniste
(la Shoah n’aurait pas existé), alors que, comme beaucoup de Juifs le sont heureusement aussi, il est tout « simplement » indigné par ce qui se passe en
Israël.
[Parenthèse.
Je le sais pour l’avoir vécu, c’est une position qu’on ne peut pas avoir
sans être taxé d’antisémitisme, même si l’on est soi-même Juif. En allemand, ma
langue maternelle, l’expression est d’ailleurs consacrée depuis le 18ème
siècle : on parle d’un selbsthassender
Jude, un Juif qui se déteste lui-même. Mais comment ne pas finir par détester
sa judéité, quand on entend un membre du Parlement israélien dire « qu’on
aurait dû loger une balle dans la peau, ou au moins dans la rotule » d’Ahed
Tamimi (1), la jeune palestinienne qui avait, il y a quelques mois, giflé un
soldat israélien (2).
Fin de parenthèse.]
Les autorités de mon université ont soigneusement évalué ce que Ken Loach
avait dit (ou écrit), ont jugé qu’il n’y avait pas de problème et le conseil
académique a été unanime à le recevoir comme docteur honoris causa. Ces mêmes autorités ont néanmoins été forcées de demander
à Ken Loach, ce qu’il en était de son antisémitisme et de son négationnisme.
Voici sa réponse (3) :
« L'Holocauste
est un événement historique aussi réel que la Seconde Guerre mondiale et ne
peut pas être mis en doute. Je connais l'histoire du déni de l'Holocauste et sa
place dans les politiques d'extrême droite et imaginer que je pourrais avoir
quoi que ce soit en commun avec de telles prises de position est méprisable. Le
journal qui a fait ces fausses allégations a refusé d'imprimer ma réponse
complète. En outre [...] me dépeindre comme
antisémite simplement parce que j'ajoute ma voix à ceux qui dénoncent la
détresse des Palestiniens est grotesque. Je trouve choquant et profondément
offensant d'être amené à faire cette déclaration ».
Une belle dernière phrase. Relisez-la, vous comprendrez pourquoi.
La réponse de Ken Loach n’a pas empêché le moins du monde le Comité de Coordination
des Organisations Juives de Belgique
(CCOJB) de poursuivre ses critiques insultantes en se disant non convaincu.
J’ai envie de dire merdre.
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Le baron |
Mais je dois aussi reconnaître que ce qui m’a choqué le plus est l’opinion
d’un certain baron Jacques Brotchi, ancien professeur de neurochirurgie dans la
même Université de Bruxelles, collègue de notre actuel recteur lorsqu’ils
étaient tous deux dans la même Faculté de Médecine. Le baron est, depuis lors, devenu
sénateur. La violence de ses propos contre son ancienne université était
débridée (4) et je n’ai pas pu m’empêcher de lui écrire la bafouille suivante :
« Cher Monsieur le Sénateur et ancien Collègue,
Vous avez été professeur à l’ULB, moi aussi,
mais je suis sans le moindre doute moins « célèbre » que vous. Cette
« célébrité » ne devrait pas vous permettre d’attaquer votre propre
université comme vous l’avez fait en racontant n’importe quoi sur Ken Loach, et
en mettant en difficulté notre Recteur qui était dans la même
Faculté que vous.
Je vous conseille de lire plus souvent Haaretz,
comme je le fais tous les jours, et l’article que vient de publier dans Le Soir, Jean-Philippe Schreiber (5), professeur
dans notre université, Juif comme vous, comme le Recteur, et comme moi. Cela
pourrait vous déciller les yeux.
Mais à voir votre attitude, je crains fort que
vous ne lirez ni l’un ni l'autre et que même si vous les lisiez, vous ne
changeriez pas d’avis.
Il n’est par conséquent pas surprenant que s’installe
l’antisionisme ou plus simplement la pensée de
l’attitude inqualifiable d’Israël que, malgré votre âge et votre intelligence,
vous confondez avec antisémitisme et négation de la Shoah.
Ne vous étonnez donc pas qu’il y ait dans le
monde de plus en plus d’antisémites, hélas. Vos propos ne peuvent que leur
donner une partie du souffle insupportable qui les anime.
Sur votre site sénatorial, vous suggérez de ne
jamais ‘hésiter à vous contacter pour partager des idées’.
Voilà, c’est chose faite ».
Et ce n’est pas parce que trois barons belges,
dont deux professeurs de l’Université de Bruxelles, et trois autres professeurs
qui ne sont pas (encore) barons, ont apposé leur signature parmi 644 autres dans
un article paru hier (6), article qui s’oppose à la recevabilité de Ken Loach,
que je changerai d’avis.
(1) Israeli lawmaker : Palestinian teen Tamimi
‘should have gotten a bullet, at least in the knee’, Haartez, April 22, 2018.
(3) Accusé
d’antisémitisme, Ken Loach se défend : J’ai toujours combattu toutes les
formes de racisme, Le Soir, 23 avril
2018 http://www.lesoir.be/152879/article/2018-04-23/accuse-dantisemitisme-ken-loach-se-defend-jai-toujours-combattu-toutes-les http://www.lesoir.be/152879/article/2018-04-23/accuse-dantisemitisme-ken-loach-se-defend-jai-toujours-combattu-toutes-les
(4) Jacques Brotchi ne veut pas de Ken Loach comme
docteur honoris cause : ‘Il me sera impossible de pardonner à l’ULB’, Le Soir, 23 avril 2018.
(5) Jean-Philippe Schreiber, Accusations contre Ken
Loach : Une double défaite de la pensée, Le Soir, 23 avril 2018 http://plus.lesoir.be/152813/article/2018-04-23/accusations-contre-ken-loach-une-double-defaite-de-la-pensee
(6) Collectif de
signataires, Ken Loach ne doit pas être honoré par l’ULB, L’Echo, 24 avril 2018.
Eclairant. Merci Victor.
RépondreSupprimerMerci pour Ken Loach, grand cinéaste qui nous ouvre les yeux avec humour, sur la réalité sociale.
RépondreSupprimerAvis partagé. Je crains qu'il ne soit pas entendu par ceux qui confondent l'antisémitisme avec la position humaniste qui condamne la politique israélienne vis-à-vis des Palestiniens.
RépondreSupprimerIsaac
Quelle merde ! Devoir supporter l'avis de vieux cons comme ce "baron" et d'autres m'insupporte. Entretenir cette confusion entre antisémitisme et rejet de la politique israélienne est pour le moins malhonnête. Certes, ce rejet alimente l'antisémitisme mais il faut continuer à lutter contre cette confusion.
RépondreSupprimerCeci dit, le recteur de l'ULB a été parfait ce matin sur les ondes de La Première.
RépondreSupprimerMerci Victor pour cette très convaincante explication et prise de position
RépondreSupprimerBruno
Merci M. Ginsburgh
RépondreSupprimermichel allé m'a demandé de publier un commentaire qu'il m'a envoyé; le voici:
RépondreSupprimerLe blog de Victor Ginsburgh a plein de mérites dont celui de la lucidité.
J’étais loin de l’Europe lorsque la polémique relative à l’attribution d’un doctorat honoris causa à Ken Loach a éclaté. L’ayant découverte à mon retour et, curieux de savoir et comprendre, comme doit l’être un libre-exaministe, examinée depuis son origine, j’ai constaté que si, ces derniers jours, la polémique s’est concentrée sur l’attitude de Ken Loach vis-à-vis de « Perdition », pièce de théâtre antisioniste de Jim Allen, comme l’illustre le texte du Collectif de signataires publié dans l’Echo du 24 avril, dans les premiers jours, les reproches principaux faits à Ken Loach étaient ses engagements pro-palestiniens et son soutien au mouvement de boycott académique et culturel d’Israël BDS.
Je comprends le caractère profondément émotionnel pour beaucoup de juifs, dont beaucoup d’amis, de la Shoah, du négationnisme et de l’anti-sémitisme. Et certains non-juifs, comme moi, ressentent aussi à cet égard beaucoup d’émotions. Il n’empêche, les sujets étant tellement sérieux, il importe ici, plus que jamais, d’éviter tout amalgame ou confusion.
Le raisonnement, sous-jacent ou exprimé, est que l’opposition à la politique actuelle de l’Etat d’Israël et le soutien à la cause palestinienne, allant jusqu’au boycott individuel d’Israël, seraient de nature à nourrir l’antisémitisme voire constitueraient des preuves d’antisémitisme. Ce raisonnement est spécieux. N’aurions-nous plus le droit d’exprimer une opinion politique quant à l’attitude actuelle de l’Etat d’Israël, dont la dimension coloniale est assumée, ou d’exprimer notre solidarité vis-à-vis des palestiniens et en particulier de ceux désireux de vivre en paix sur les terres où ils sont nés tout comme leurs ancêtres, sans être taxés d’antisémitisme ou de nourrir l’antisémitisme ?
En conclusion, je ne peux m’empêcher de retourner, deux fois, l’argument et d’inciter beaucoup de mes amis à réfléchir sur l’affirmation suivante qui concerne des états et non des individus : « La politique actuelle de l’Etat d’Israël ne nourrit-elle pas l’antisémitisme tout comme la politique de nombreux Etats arabes ou musulmans ne nourrit-elle pas le racisme vis-à-vis des arabes et musulmans ? »
Le blog de Victor Ginsburgh a plein de mérites dont celui de la lucidité.
RépondreSupprimerJ’étais loin de l’Europe lorsque la polémique relative à l’attribution d’un doctorat honoris causa à Ken Loach a éclaté. L’ayant découverte à mon retour et, curieux de savoir et comprendre, comme doit l’être un libre-exaministe, examinée depuis son origine, j’ai constaté que si, ces derniers jours, la polémique s’est concentrée sur l’attitude de Ken Loach vis-à-vis de « Perdition », pièce de théâtre antisioniste de Jim Allen, comme l’illustre le texte du Collectif de signataires publié dans l’Echo du 24 avril, dans les premiers jours, les reproches principaux faits à Ken Loach étaient ses engagements pro-palestiniens et son soutien au mouvement de boycott académique et culturel d’Israël BDS.
Je comprends le caractère profondément émotionnel pour beaucoup de juifs, dont beaucoup d’amis, de la Shoah, du négationnisme et de l’anti-sémitisme. Et certains non-juifs, comme moi, ressentent aussi à cet égard beaucoup d’émotions. Il n’empêche, les sujets étant tellement sérieux, il importe ici, plus que jamais, d’éviter tout amalgame ou confusion.
Le raisonnement, sous-jacent ou exprimé, est que l’opposition à la politique actuelle de l’Etat d’Israël et le soutien à la cause palestinienne, allant jusqu’au boycott individuel d’Israël, seraient de nature à nourrir l’antisémitisme voire constitueraient des preuves d’antisémitisme. Ce raisonnement est spécieux. N’aurions-nous plus le droit d’exprimer une opinion politique quant à l’attitude actuelle de l’Etat d’Israël, dont la dimension coloniale est assumée, ou d’exprimer notre solidarité vis-à-vis des palestiniens et en particulier de ceux désireux de vivre en paix sur les terres où ils sont nés tout comme leurs ancêtres, sans être taxés d’antisémitisme ou de nourrir l’antisémitisme ?
En conclusion, je ne peux m’empêcher de retourner, deux fois, l’argument et d’inciter beaucoup de mes amis à réfléchir sur l’affirmation suivante qui concerne des états et non des individus : « La politique actuelle de l’Etat d’Israël ne nourrit-elle pas l’antisémitisme tout comme la politique de nombreux Etats arabes ou musulmans ne nourrit-elle pas le racisme vis-à-vis des arabes et musulmans ? »
Merci Michel, pour ta belle intelligence et ta sage attitude au-dessus de la mêlée, toute en rationalité, sans haine ni mépris.C'est devenu si rare! Belle conclusion, en particulier. Gigi.
SupprimerJe n'ai pas pu suivre toute la polémique. A priori, ayant vu quelques films de Ken Loach, je ne pouvais adhérer à cette accusation d'antisémitisme.
RépondreSupprimerJ'approuve entièrement le raisonnement de Victor et les réactions suscitées auprès de ses amis.
Le style c'est l'homme dit-on et tes billets, cher Victor, sont toujours, pour les lecteurs comme moi, un modèle de clarté en exprimant ces orientations limpides, courageuses. Celles de ces étranges personnages vindicatifs, alourdis par les titres, n'ont de noble que la culotte: c'est surtout ça qui est très clair...
RépondreSupprimerLa vraie noblesse se bat au milieu du champ, pas contre les barbelés.
Le style c'est l'homme dit-on et tes billets, cher Victor, sont toujours, pour les lecteurs comme moi, un modèle de clarté en exprimant ces orientations limpides, courageuses. Celles de ces étranges personnages vindicatifs, alourdis par les titres, n'ont de noble que la culotte: c'est surtout ça qui est très clair...
RépondreSupprimerLa vraie noblesse se bat au milieu du champ, pas dans les barbelés.
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
RépondreSupprimerDepuis longtemps nous admirons votre courage et votre lucidité, cher Monsieur Ginsburgh! Ces deux qualités sont encore plus précieuses à l'heure où Trump installe son ambassade à Jérusalem au mépris des palestiniens qui vivent dans la ville et la région. Au mépris des vies enlevées au seul prétexte d'empêcher les manifestations.
RépondreSupprimerNous espérons que vous continuerez à ouvrir les yeux et les consciences, vos articles sont un espoir! Merci!