Victor Ginsburgh

C’était déjà une plaisanterie à l’époque où les monnaies
étaient différentes, puisque le cours du change entre les deux monnaies a
rarement fluctué de 10% ou plus, et que le cours pouvait fluctuer dans les deux
sens alors que la tabelle ne fluctuait pas : elle restait irrémédiablement
au désavantage de la Belgique.
Mais elle l’est d’autant plus aujourd’hui, puisque les droits
de douane ont disparu et que les euros français ou belges sont les mêmes depuis
janvier 2002 (si ce n’est la face d’Albert sur les uns et celle de Macron,
bientôt sans doute, sur les autres).
M. Moller a fait de savants calculs lors de la récente
foire du livre de Bruxelles, pour montrer combien il était dangereux de supprimer
la tabelle en réduisant de 10 à 15% le prix de quelque 60% des livres français vendus
en Belgique. Dangereux pour l’équilibre de la profession de libraire belge,
bien sûr. Tout économiste sérieux vous dira en effet que réduire le prix d’un
livre de 23 euros à 20 euros (15%) ne peut pas réduire la demande pour le
livre. Mais pour M. Moller ce n’est pas comme ça. Je n’avais jamais entendu des
çonneries aussi percutantes. Je le cite :
« Le vrai débat [c’est] la suppression de la
tabelle. Et là, je suis sérieusement inquiet quant à la viabilité des libraires
d’ici 5 à 10 ans. Car leur équation économique est intenable à terme. Les coûts
salariaux et autres ont sensiblement augmenté, le prix moyen du livre est passé
de 10,75 à 10,25 euros et le marché recule chaque année de 1 à 2%. Comment dans
ce contexte rentabiliser des librairies tout en diminuant le prix du livre de
10% [c’est-à-dire, de la tabelle]. On risque de faire tomber tout un système
pour une baisse d’un euro par livre et de supprimer 200 emplois, soit ce que
représentent les centres de distribution comme le nôtre.
« Leur marge d’exploitation se situe en moyenne
entre 1 et 2%. Diminuer le prix de vente de 10% sur 60% [part de Dilibel] est
intenable. Pourquoi ? »
Et ici arrive l’ineffable dans la démonstration de
M. Moller :
« Car leur marge va baisser proportionnellement, ce
qui risque d’entraîner leur disparition ».
On se demande (i) comment les libraires français,
non-soumis à la tabelle, ont pu résister jusqu’à ce jour avec des marges de 6%
(10% de 60%) moins élevées qu’en Belgique et (ii) comment une réduction de 6%
sur la marge de 1 à 2% pourrait faire disparaître les libraires belges. Il
faudrait que les 10% de réduction sur un livre conduisent à 0% de demande
supplémentaire. Ce que tout à coup M. Moller oublie, ou pire, ne sait pas.
Il ajoute cependant que :
« Nous assurons la livraison des librairies dans les
48 heures. Ce service a un coût. Or, l’avenir de la chaîne du livre en
Belgique, c’est sa capacité d’arriver dans tous les foyers dans un délai de 48
heures ».

Quel blagueur ce M. Moller… A défaut d’autre chose, il
nous a bien fait rire.
(1) Jean-François Sacré, Interview de Patrick
Moller, Dilibel : « La nouvelle législation sur le prix du livre
menace les librairies », L’Echo,
23 février 2018.
La tabelle, c'est une escroquerie qui persiste ! Comment est-ce possible ?
RépondreSupprimerBravo Victor! Mais cette tabelle, dans la poche de qui aboutit-elle? Si c'était celle des libraires, ça se saurait!! Comment se fait-il que l'Union Européenne n'ait jamais crossé ce système qui équivaut à une barrière douanière? Marc.
RépondreSupprimerEt quid du "prix unique du livre" (en France mais aussi en Belgique, si j'ai bien lu) dans tout cela ?
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