mardi 26 novembre 2019

Quatre mille et une années d’histoire méditerranéenne en 130 pages


Victor Ginsburgh

Boualem Sansal
Pour ceux qui n’ont plus envie de suivre les tribulations de Trump et de son alter ego Netanyahou, ou pour ceux qui n’ont pas le temps (ni l’envie) de lire l’Histoire de la Révolution Française en six volumes de 1 450 pages chacun, ou les 30 volumes de l’Histoire de Charleroi entre juillet 1815 et février 1816 écrits par un professeur honoraire d’histoire de l’Université libre de Bruxelles, voici ce dont ils ont un besoin urgent : le Petit éloge de la mémoire de Boualem Sansal (1).

Quatre mille et une années d’histoire méditerranéenne vues depuis la Numidie, pays berbère, dont l’auteur est originaire. Ses ancêtres viennent d’Egypte, centre du monde où ils avaient eux-mêmes immigré du pays de Cham, qui est aussi le nom d’un des fils de Noé devenu noir après avoir vu son père nu, et dont les trois fils, Koush, Misraïm et Pout peupleront l’Ethiopie, l’Egypte et l’Arabie.

L’Egypte ancienne est le sujet du chapitre 1 de 14 pages, le premier pays où a vécu Boualem Sansal. Les 110 pages suivantes sont vues de Numidie, que cela se passe à Rome, en Grèce, en Gaule, ou dans le pays des Hébreux, qu’il y soit question de Cléopâtre, ou de Sophonisbé, la reine numide née à Carthage. Même Corneille lui a dédié une tragédie, et ce rare nom est aussi celui d’une magnifique femme peintre de la Renaissance italienne, Sofonisba Anguissola.

Mais l’Egypte revient sur scène lorsque Rome devient puissante et « à la mémoire de sa royale épouse égyptienne, [Cléopâtre Sélené, fille de Marc Antoine], le [roi] Juba fit élever une monumentale pyramide … qui perdra son identité et ne sera à l’instar de nos immenses réalisations d’Egypte qu’un entassement de pierres n’ayant à défier que la pesanteur, les vents de sable et les touristes en masse » (Sansal, p. 60).

Sans oublier Massinissa et ses guerres puniques. L’homme « était jeune, il était beau, il était agile… Il a tout connu… Il fut proscrit, honoré et formula ce vœu en forme de cri resté célèbre : l’Afrique aux Africains, qui à ce jour n’est pas réalisé dans les faits, pas comme il le voyait, l’Afrique est bien aux Africains mais ses rois et ses raïs ont placé ses richesses en Amérique et leurs enfants les dilapident en Europe » (Sansal, p. 50).

Moïse et Jésus tous deux introduits brièvement, sont de passage, presque sans être nommés, et puis, de toute façon, selon Sansal (p. 66), Jésus « ne pouvait être qu’un Berbère, un véritable Amazigh, un Homme libre, un Fils de la Terre, [comme l’ont] pensé certains qui se souvenaient que leurs ancêtres étaient arrivés en Egypte et avaient bourlingué dans le pays des Hébreux ».

Leur vie était très semblable à la nôtre : « Les princes et les nobles [berbères] se rendaient à Rome ou à Athènes comme aujourd’hui nos raïs et nos vizirs vont à Paris ou à Genève se soigner, faire des affaires, leur marché, visiter des proches, mener grande vie. Et comme aujourd’hui, les pauvres se débrouillaient comme ils pouvaient pour le temps qui leur restait à vivre… Ah, quelle époque, je ne savais à quel saint me vouer » (Sansal, pp. 64, 67).

Et puis vient le temps des mystiques, celui des persécutions, un peu des poètes et des apologistes, le temps de la fin, du silence, du réveil, des zélateurs, des imams, des géants, du repli, de la course, de l’attente, de la saga et de la rupture, pour arriver au temps de la solitude et celui du présent en 14 pages, dans son Algérie (française) : « A en croire les journaux », écrit Sansal, « Alger ressemblait comme deux gouttes d’eau à sa jumelle Marseille, sans doute, mais certainement plus à Alger … Un îlot de misère dans un empire de prospérité. Ces braves gens avaient oublié quatre mille et une années de leur histoire … Ce temps lamentable et inique m’a apporté quelque chose de merveilleux que nous ne connaissions pas auparavant : le livre … Après un temps de panique, je suis tombé en admiration devant cet objet magique » (Sansal, pp. 126-128).

Ce petit ouvrage est un très grand livre d’histoire, un véritable objet magique qu’on ne peut s’arrêter de lire, de relire et devant lequel il est impossible de ne pas tomber en admiration pour les rappels du passé et leur liaison aux événements du présent.  


(1) Boualem Sansal (2007), Petit éloge de la mémoire, Paris : Gallimard Folio.



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