Pierre Pestieau
« Je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la
vie ». Cette célèbre phrase de Paul Nizan était précédée de « J’avais
20 ans » (1). A la suite de nombreuses études et d’articles de tout genre
consacrés au nouvel âge d’or que serait celui des septuagénaires, je serais plutôt
tenté d’écrire « J’avais 70 ans et ne laisserai personne dire… ».
Deux exemples de cet engouement pour les 70 ans. D’abord dans un article
récent, Le Monde (9 juillet 2013) commente
une enquête de
l'Observatoire de la révolution de l'âge réalisée par ViaVoice. Selon cette
enquête ; 89 % des personnes ayant 70 ans et plus se déclarent « heureuses ». Parmi elles,
37 % se disent « très
heureuses ».

Dans ce troisième âge, 44 % déclarent
apprécier avoir du temps à consacrer à leur famille et à leurs proches, et 38 % avoir du temps pour leurs activités de loisirs, culturelles ou associatives. Car pour
eux, la vieillesse est à séparer du grand
âge. Etre âgé, c'est surtout, pour près d'une personne sur deux, « un sentiment de déclin » physique ou moral. Et l'on devient vraiment âgé lorsqu'on « cesse d’être autonome dans son logement ».
Cette enquête confirme une tendance générale que plusieurs études avaient montrée: le bonheur croîtrait avec l’âge. C’est notamment la conclusion d’une large étude portant sur deux générations menée par la Florida State University et publiée dans Psychological Science (2) : le bonheur augmente avec l’âge, mais il est plus élevé pour les générations les plus jeunes, nées après 1925. En d’autres termes, la relation positive entre bonheur varie selon les générations. Elle ne serait pas la même pour celle de Charles Trenet, de Johnny Hallyday ou de Jean Jacques Goldmann.
Le bien-être est lié à de nombreux facteurs
et événements de la vie, dont la réussite familiale, relationnelle et
professionnelle et la santé. Mais même si l’on tient compte de critères comme
la santé, les médicaments, le sexe, l'ethnicité et l'éducation, le bonheur augmente
avec l’âge dans les 2 cohortes analysées.
Le bonheur et le bien-être déclarés par les générations nées au début du
20e siècle—qui ont vécu la crise de 1929 et la seconde guerre mondiale—sont
sensiblement plus faibles que ceux des générations qui ont pu grandir durant
les périodes de prospérité et qui ont profité de l'augmentation des
possibilités d'éducation et du développement des programmes sociaux au cours de
la seconde moitié du 20e siècle.
Malgré ce consensus des chercheurs, de nombreuses personnes âgées
pourraient légitimement rejeter l’équation
bonheur égale vieillesse. Elles pourraient dénier à nos journalistes et
chercheurs le droit de dire que 70 ans est le plus bel âge. Ce sont toutes
celles qui vivent dans la précarité, souvent seules, et celles qui vivent dans
la dépendance et la souffrance. Statistiquement, elles ne sont pas majoritaires
dans la population des plus de 70 ans mais leur parole vaut la peine d’être
entendue. Un seul indicateur, évoqué dans un blog précédent : l’espérance
de vie en bonne santé des femmes françaises a eu tendance à diminuer ces
dernières années.
Nous sommes ici à nouveau confronté à la tyrannie des moyennes statistiques
qui ont un goût amer pour ceux qui s’en trouvent exclus. Une information du
type « en dépit de la crise le revenu réel moyen des Belges a augmenté au
cours de la dernière décennie » doit paraître bien douloureuse pour ceux
nombreux qui n’ont pas connu cette embellie moyenne.
Nizan par qui j’ai commencé, c’est du lourd. Il est mort pour ses
convictions. Dans un répertoire plus léger, on pense à la magnifique chanson de
Barbara (1964) Le bel âge et à la non moins remarquable chanson de Serge
Reggiani Il suffirait de presque rien
(1970), qui devraient faire réfléchir ceux qui attendent leurs 70 ans avec impatience.
(1) Paul Nizan, Aden Arabie, Paris : Rieder, 1931.
(2) A. Sutin, A.
Terracciano, Y.
Milaneschi, Yang An, L.
Ferrucci, et A.
Zonderman, The effet of birth
cohort on well- being. The legacy of economic hard times, Psychological Science, 24 (2013), 379-385.
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