Victor Ginsburgh
Mon titre est celui d’un ouvrage écrit par un philosophe très
érudit, grand
spécialiste de la philosophie de la musique, mais qui a aussi écrit sur le beau,
le désir sexuel et qui a composé deux opéras : Roger Scruton (1). Et qui,
lorsque je l’ai rencontré il y a quelques années, buvait autant de vin que moi,
mais connaissait, bien mieux que moi, ce que nous dégustions.
L’ouvrage est sérieux tant sur le plan œnologique que sur le plan
philosophique, mais il est aussi souvent très drôle. Il commence d’ailleurs par
un jeu de mots qui, comme souvent, est difficile à traduire. Je le cite en
anglais en priant ceux qui ne le comprennent pas bien de m’excuser :
« By thinking with wine you can learn not merely to drink in thoughts, but
think in draughts » (2).
Mais je veux surtout faire des citations de l’appendice de son ouvrage où
au lieu d’expliquer, comme dans les livres de cuisine, quel vin se marie bien à
quel plat, il remplace
« plat » par « philosophe ». A tout seigneur, tout
honneur, et le titre de son ouvrage incite évidemment à se pencher sur ce qu’il
faut boire en compagnie de Descartes :

« La dernière fois que j’ai compris ce que le mot ‘attribut’ de Spinoza
voulait dire, c’était avec un verre de Mercurey rouge, Les Nauges 1999.
Malheureusement, j’ai bu un autre verre avant de coucher mes pensées sur papier
et je n’ai jamais pu les retrouver. »
« Quant à la Critique de la Faculté
de Juger, je me surprends à essayer plusieurs vins, sans jamais me
rapprocher de ce que Kant veut prouver, à savoir que le ‘jugement de beauté est
universel mais subjectif’ ».
« Bien que nous devions boire à la santé de Nieztsche, auteur de La Naissance
de la Tragédie, ce doit être une potion diluée d’hypocondriaque, peut-être
un doigt de Beaujolais, dans un verre rempli d’eau gazeuse ».
« L’œuvre magistrale de Sartre, L’être
et le Néant introduit le Néant (‘nothingness’) qui hante tout ce qu’il a
écrit et dit. Si je devais le relire, je chercherais un Bourgogne 1964 pour
noyer le poison. Peu de chance d’en trouver, cependant. Voilà donc un grand
écrivain que je ne relirai plus jamais, et j’en remercie le ciel».
« Quelle potion pour accompagner Heidegger, le philosophe qui nous a appris
que « le rien n’est rien » ? Portez un verre vide à vos lèvres et
sentez-le descendre, rien, rien, rien tout le long de votre œsophage. Voilà
sûrement une expérience qui plaira au véritable connaisseur ».
Sur base de mon blog de la semaine dernière (La semaine des prix Nobel), je
conseille à mes collègues économistes de faire un travail similaire sur les
Prix Nobel d’Economie. Mais j’ai aussi un post
scriptum, que j’aurais d’ailleurs du mettre en ante scriptum :
Post scriptum. Je me rallie
entièrement à l’avis exprimé par Etienne Wasmer dans Libération (3) : Jean Tirole, Prix Nobel d’Economie 2014 est
un homme que l’on peut « résumer en trois mots : rigueur, modestie et
pédagogie. [Le prix attribué à un] seul
récipiendaire, représente un formidable symbole. Quand [il] récompense
l’analyse du pouvoir des marchés et la régulation des marchés, le symbole est
encore plus marquant ».
.
(1) Roger Scruton, I Drink Therefore I am. A Philosopher’s
Guide to Wine, London : Continuum International Publishing Group,
2009. Traduit en français sous le titre Je
bois donc je suis, Paris : Stock, 2011.
(2) Le texte dans l’ouvrage en
français est bien moins drôle et se lit : « En pensant avec le vin, on n'apprend pas
seulement à boire en pensant, mais aussi à penser en buvant ».
(3)
Etienne Wasmer, Jean Tirole, un économiste de la complexité des marchés, Libération, 13 octobre 2014.
Je vais boire un petit coup.
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