Pierre Pestieau

Entre
l’argument qu’une obligation d’entraide est due à tous universellement, y
compris aux étrangers cherchant à immigrer, et le point de vue que les
compatriotes ont priorité et que les obligations envers les étrangers sont
limitées, on aurait pu penser que John Rawls (1), le philosophe de la justice
qui a eu tant d’influence sur les économistes, pencherait pour le premier. Or,
même s’il est discret sur le sujet, cela ne semble pas être le cas. Pour Rawls,
si un peuple est lui-même responsable, par son incurie, des facteurs qui
poussent ses membres à immigrer, cette irresponsabilité ne peut être transférée
sur le dos d’autres populations sans leur consentement. Seuls les réfugiés pour
cause de guerre, de famine ou de catastrophe naturelle constitueraient un
problème de justice pour les éventuels pays d’accueil. Cet argument fondé sur
la nation est parfois complété par un impératif d’aide aux pays défavorisés
dont sont originaires les migrants potentiels.

Deux remarques sur ce débat entre une vision universaliste et une vision
restrictive. La vision universaliste est éthiquement la plus séduisante et
devrait être un objectif à atteindre. Ceci dit dans le contexte politique que
nous connaissons aujourd’hui imposer la vision restrictive serait déjà un
exploit. Ensuite, pour l’économiste public que je suis, le point de vue
restrictif de Rawls est sans doute le plus parlant puisque son espace de
référence est celui de l’Etat nation. Or ce sont les gouvernements nationaux
qui peuvent agir.
On ne peut évoquer ce sujet sans songer à ce que le Danemark vient de
connaître. La social-démocratie vient d’y remporter une victoire aux prix de
graves renoncements. Elle a en effet adopté le programme de l’extrême droite sur les
questions d’immigration : fermeture des frontières, expulsions systématiques,
saisie des bijoux et espèces des réfugiés, placement en détention... Certes, les sociaux-démocrates ont aussi promis la fin
des coupes budgétaires et davantage d’investissements dans les secteurs de
l’éducation, de la santé et de la protection sociale. Mais cela ne méritait pas
qu’ils vendent leur âme.
(1) Rawls John, [1971] 1999, A Theory
of Justice, Cambridge, MA : Belknap Press of Harvard University Press.
(2) Carens Joseph H., 1987, Aliens and Citizens : The Case for Open Borders,
Review of Politics, vol. 49, n° 2 :
251-273. Pour une version en français : 2007, Étrangers et citoyens : un plaidoyer
en faveur de l’ouverture des frontières, Raisons
politiques, vol. 2, no 26 : 11-39.
Merci pour la réflexion.
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