mercredi 26 juin 2019

Repenser la gauche. Inégalités, précarité et mobilité sociale. Deuxième partie*.


Pierre Pestieau

Aujourd’hui on ne parle plus d’ascenseur social, mais plutôt de déclassement (1). Notre société ne réussit plus à surclasser les individus méritants ; elle leur donne au contraire l’impression de les déclasser. Or il semblerait que plus l’impression d’ascension sociale est faible, plus les individus revendiquent une intervention proactive de leurs gouvernements. C’est assez intuitif, on peut se montrer patient devant une situation de statu quo si l’on sait qu’elle est passagère. En revanche si on la perçoit permanente, on perd son calme.

On cite fréquemment cette panne de l’ascenseur social comme facteur expliquant l’insatisfaction grandissante des classes moyennes, le vote populiste et le mouvement des gilets jaunes. Se posent deux questions. Tout d’abord, que peut-on dire de la mobilité sociale ? A-t-elle vraiment diminué et est-elle plus faible chez nous que chez nos voisins ?  Seconde question ? Ce qui importe c’est ce que les gens perçoivent. Peut-on dire que la perception de la mobilité sociale diffère de sa réalité ?

Dans un blog précèdent (15 mai), j’ai mentionné l’étude de l’OCDE (2) qui indique que la mobilité sociale a fortement diminué au cours des dernières décennies. Il y apparaît que les Etats Unis seraient dans la moyenne, avec donc une mobilité plus élevée que la France. Cela semble contredire deux articles récents (3) que l’on doit à des économistes de Harvard. Ces articles montrent que le degré de mobilité intergénérationnelle américain est inférieur à celui de quelques autres pays européens dont la France. La probabilité qu’un enfant né dans le quintile le plus bas de la distribution des revenus aux Etats-Unis parvienne à se hisser dans l’un des deux plus hauts quintiles est de 20 %, alors qu’elle est de 24 % en France et de 28 % en Suède. Ces différences de résultats s’expliquent par la méthodologie et l’échantillon qui ne sont pas les mêmes d’une étude à l’autre.
L’intérêt de ces articles est qu’ils contrastent réalité et perception. En dépit d’une mobilité plus faible, les Américains sont convaincus que la mobilité intergénérationnelle est plus forte dans leur pays qu’en Europe. Au contraire, les Français ont tendance à surestimer la proportion d’enfants nés dans le plus bas quintile de la distribution des revenus qui ne réussiront pas, une fois adultes, à sortir de la pauvreté. Cette proportion est de 29,2% en France alors qu’elle passe à 32,2% aux Etats Unis. En revanche, la proportion perçue tombe à 30,6% aux Etats Unis et s’élève à 35,3% en France. On retrouve les mêmes retournements de situations pour toutes les (im)mobilités envisageables. Ainsi donc contre toute évidence, le rêve Américain resterait vivant.

Les chercheurs de Harvard reconnaissent cependant que cet écart entre réalité et perception tend à diminuer, ce qui pourrait expliquer une certaine demande de redistribution que l’on retrouve dans les programmes de tous les candidats démocrates à la présidence.

D'une génération à l'autre, les perspectives de mobilité sur l'échelle des revenus sont généralement moins favorables dans les pays caractérisés par de fortes inégalités de revenu, et plus favorables dans les pays où les inégalités sont peu marquées. Les pays nordiques conjuguent mobilité élevée sur l'échelle des revenus et inégalités faibles, contrairement à certaines économies émergentes où la mobilité est faible alors que les inégalités sont prononcées. Cette corrélation positive entre les inégalités dans un pays et l'élasticité intergénérationnelle des revenus  porte le nom de "courbe de Gatsby le Magnifique" ("The Great Gatsby curve"). Elle fut ainsi nommée par Alan Krueger, un économiste de Princeton, qui vient de décéder tragiquement. Elle est basée sur les travaux du canadien Miles Corak (4).

Cette relation positive entre mobilité sociale et égalité des revenus est à prendre avec prudence pour deux raisons. D’abord, les comparaisons internationales de telles données sont discutables. Ensuite, il apparaît que les instruments qui contribuent à réduire les inégalités de revenus peuvent aussi réduire la mobilité sociale.

Les Américains sont donc excessivement optimistes et les Européens excessivement pessimistes quant à la mobilité intergénérationnelle. Ces points de vue peuvent expliquer les différences d’attentes que les uns et les autres peuvent avoir vis-à-vis de l’Etat et de sa politique redistributive. Le manque de perspectives que l’on ressent pour soi et pour ses enfants peut expliquer en partie la fracture sociale et ses conséquences politiques. La classe moyenne inferieure a le sentiment d’être bloquée dans une spirale de déclassement (5) aux effets dévastateurs. La fracture sociale n’est en effet pas une réalité statique. Pour une partie de la population la croissance des inégalités, la mobilité descendante, l’écrasement du pouvoir d’achat des salaires face à l’augmentation des prix des biens immobiliers, la paupérisation de cohortes entières de jeunes surdiplômés et la globalisation financière forment un ensemble explosif. Cet ensemble la pousse a une exaspération devant laquelle les pouvoirs publics semblent désarmés.

Les enquêtes d’opinion qui ont suivis les élections récentes dans de nombreux pays sont claires à ce sujet. Les partis populistes recueillent la majorité de leurs voix chez de électeurs qui n’ont pas confiance dans l’avenir, qui se sentent privés de perspectives pour eux et pour leurs enfants. Comme le montre une étude du CEPREMAP sur la dernière élection présidentielle française, le mal-être et le pessimisme constituent la clef d’explication du vote extrême (6).


Ce sentiment de déclassement vécu par tant de personnes est un concept pluriel et multicausal. On ne pourra le traiter qu’en tenant compte de cette complexité. Ce qui nécessite de cerner le problème et d’adopter un ensemble de politiques nouvelles, mais ne veut pas dire qu’il faut jeter aux oubliettes les outils classiques de l’Etat providence que sont la politique sociale, l’assurance maladie  et l’assurance chômage, les régimes de retraite et d’invalidité.
Il faut dans doute  aborder de front la question de la mobilité sociale. Deux voies, parmi d’autres, pourraient conduire à éviter la reproduction sociale actuelle et contribuer à davantage d’égalité des chances. Ce sont la fiscalité des transmissions intergénérationnelles et un système d’éducation réellement démocratique.

Mobilité sociale et droits de succession.
Les travaux récents de Thomas Piketty et ses collègues ont souligné à quel point malgré un modèle social protecteur, la redistribution par l’impôt est défaillante. Depuis plusieurs décennies les inégalités de richesse augmentent et dans cette évolution, les héritages jouent un rôle de plus en plus important. On serait entré dans une société où le vecteur de réussite serait l’héritage bien plus que le succès professionnel.
En France, le nombre de successions (près de 600 000 décès par an) et la valeur totale qu’elles représentent (environ 20 % du revenu disponible net des ménages aujourd’hui, contre 8 % au début des années 1980) sont de plus en plus importants. Cette évolution qui contribue à figer la société ne semble pas pouvoir être freinée par les droits de succession qui sont inopérants et de surcroît impopulaires.
Bien qu’une minorité de Français bénéficient de donations ou de legs, 87 % souhaitent voir diminuer l’impôt sur l’héritage pour permettre aux parents de transmettre le plus de patrimoine possible à leurs enfants. Cette opinion gagne du terrain. Fait remarquable, le niveau de revenu et la richesse n’affectent pas les résultats. Les individus qui ont peu de patrimoine ou peu de chances d’hériter ne sont pas plus favorables à un niveau élevé de taxation des transmissions. Cette fiscalité est impopulaire, quel que soit le niveau de revenu.
Il semblerait que le pessimisme propre aux Français, dont il a été question plus haut, disparaisse quand il s’agit de transmissions. Car les faits eux sont irréfutables. Seule une minorité s’acquitte de droits de succession et la majorité bénéficie des recettes auxquelles ils donnent lieu. En outre, il apparaît que les Français surestiment largement la fiscalité des transmissions.  Ils sont, par exemple, une majorité à croire que le taux d’imposition effectif moyen sur les actifs transmis en ligne directe (aux enfants et aux petits-enfants) est supérieur à 10 % alors qu’il s’élève à 3 % (7).
On retrouve le même schéma paradoxal dans les autres pays, à savoir une demande de mobilité sociale et un refus de toute atteinte à la liberté de tester.
Mobilité sociale et système éducatif.  
Selon l’étude PISA de l’OCDE, les enfants de milieu défavorisé risquent en moyenne trois fois plus que les autres d'avoir un niveau scolaire en dessous de la moyenne. La France et la Belgique se situent bien en deçà de cette moyenne déjà inquiétante.

La France se distingue par une inégalité d'accès à l'éducation qui reste parmi les plus élevées du monde. C'est en France que le niveau social explique le mieux le niveau scolaire selon l'OCDE. C'est aussi en France que l'écart de niveau en sciences entre riches et pauvres est le plus élevé : 118 points alors que la moyenne est de 88 dans l'OCDE. L'école française qui croit tant dans le mérite et l'égalité semble toujours incapable de traiter ses élèves avec équité. D'année en année, le même constat se répète sans qu'on distingue les progrès réels que certains pays voisins, eux, peuvent faire.

L’école belge ne fait pas beaucoup mieux, surtout du côté francophone. Là aussi le système scolaire correspond plus à un modèle de réussite par l’héritage que par le mérite. Le taux de redoublement à l’âge de 15 ans est cinq fois plus élevé dans les familles modestes que dans les familles aisées.
Le taux d’égalité des chances de l’enseignement varie beaucoup d’un pays à l’autre. Le Canada est les pays avec le taux le plus élevé (80%). À l’inverse tant la Belgique que la France figurent tout en bas de classement. Cette forte dispersion entre pays démontre qu’il n’y a pas de fatalité sociale. Plus fondamentalement, Kristof De Witte et Jean Hindriks  (8) montrent que l’égalité des chances est meilleure lorsque les inégalités scolaires sont faibles. Ces auteurs trouvent aussi que l’excellence favorise l’égalité des chances à l’école


* Suite de mon blog du 15 mai 2019.
(1) Maurin, Eric (2009) La peur du déclassement. Une sociologie des récessions, Seuil, coll. « La république des idées », 93 p.
(2) OCDE (2018), A Broken Social Elevator ? How to Promote Social Mobility, OCDE Paris
(3) Kuziemko, Ilyana, Michael Norton, Emmanuel Saez et Stefanie Stantcheva, (2015),  How Elastic are Preferences for Redistribution : Evidence from Randomized Survey Experiments, American Economic Review n° 105/4.
Alesina , Alberto, Stefanie Stantcheva  and Edoardo Teso (2018), Intergenerational Mobility and Preferences for Redistribution, American Economic Review, 108/2.
(4) Corak, Miles, (2016), Inequality from Generation to Generation: The United States in ComparisonIZA Discussion Papers 9929, Institute for the Study of Labor (IZA).
(5) Louis Chauvel, La spirale du déclassement, Essai sur la société des illusions, Paris: Seuil, 2016
(6) Yann Algan, Elizabeth Beasley et Claudia Senik (2018), Les Français, le bonheur et l’argent, Opuscule du Cepremap, #46
(7) France Stratégie (2018), La fiscalité des héritages. Connaissances et opinions des Français.
(8) De Witte, Kristof et Jean Hindriks (2017), L’école de la réussite, Itinera Institute.


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire