Pierre Pestieau
Une réflexion, suite à la
lecture de deux travaux de recherche. Le premier est consacré à la sociologie
des prénoms (1) et le second à l’impact des accents régionaux sur le marché du
travail (2). Il semblerait que tant la réussite scolaire que professionnelle
serait plus élevée pour ceux qui s’appellent Apolline ou Garance que pour ceux
qui portent le prénom d’Allan ou Steven. Il semblerait aussi qu’avoir un accent
régional entraîne une pénalité en termes de salaire, pénalité aussi forte que
celle dont souffrent les femmes. La pénalité est dès lors double pour les
femmes qui ont un accent.

La
question intéressante est ailleurs ; elle peut se formuler de façon
lapidaire par un: « Est-ce que ça marche ? » Cela nous ramène
à la signification de ces recherches, par ailleurs intéressantes en soi. On commencera
par les prénoms. Il est indiscutable que le choix d’un prénom cache un milieu socio-économique
particulier. Le grand bourgeois qui donne à sa fille le prénom de Garance lui
donne bien plus que cela : une éducation poussée, un réseau de relations,
une assurance dans sa vie, ensemble de facteurs qui jouent un rôle essentiel
dans sa réussite professionnelle. L’immigré marocain qui donne à sa fille le prénom
d’Apolline ne peut lui donner tous ces atouts.
Quant à
l’accent, le constat n’est pas différent, même si les auteurs de cette
recherche nous assurent que grâce a une variété de stratégies d’estimation, ils prétendent passer d’une simple
corrélation à une relation de causalité. Leur étude porte sur l’Allemagne, un
pays où les dialectes régionaux varient considérablement. Il est difficile de
penser qu’un Bavarois ou un Souabe qui a l’accent du terroir ne véhicule pas d’autres
caractéristiques dont tient compte l’employeur.
Dans le même registre de
causalité trompeuse, je me souviens d’un séminaire où j’expliquais le grand
écart de longévité entre les gens du Nord et ceux du Sud-Est français. J’ai eu
beaucoup de mal à expliquer à l’un des participants, qui était relativement âgé
et qui vivait à Lille, que déménager à Toulouse ne le ferait pas vivre plus
longtemps.
Pour conclure, il faut bien
admettre que ce sont là des moyennes statistiques. Dans une société où
l’ascenseur social fonctionnerait, un enfant doué et travailleur devrait
grimper l’échelle sociale en dépit de son accent et de son prénom. Ces success stories sont malheureusement
trop rares.
(1). Blog de Baptiste Coulmont : http://coulmont.com/blog/. Voir son
ouvrage : Sociologie des prénoms. La
Découverte, pp.128, 2011
(2). Grogger, Jeffrey,
Steinmayr, Andreas and Winter, Joachim, The Wage Penalty of Regional Accents
(January 2020). NBER Working Paper No. w26719. Available at SSRN: https://ssrn.com/abstract=3530690
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