jeudi 10 juin 2021

La nef des fous

3 commentaires:

Victor Ginsburgh

L’évangéliste sioniste américain Mike Evans, un proche de Trump évidemment, condamne les Juifs qui ont enfin décidé de se débarrasser de Netanyahou (1). Il les compare à des chiens enragés qui veulent crucifier l’ex-premier ministre. Les membres du nouveau gouvernement israélien sont en train de « détruire tout ce que les évangélistes ont sacrifié. Dieu avait choisi Netanyahou, mais je n’ai pas entendu Dieu choisir ces fous ».

Pas l'air content, le Monsieur

« Vous avez trahi les principes fondamentaux d’une génération qui a donné son sang. Vous voulez dormir dans le même lit que les Musulmans et les gauchistes. Que Dieu ait pitié de votre âme ».

Le pasteur Evans se décrit comme un leader sioniste chrétien américain, qui aurait fondé le Musée des Amis de Sion à Jérusalem. Ce musée fait revivre l’histoire des non-Juifs du monde entier qui, par amour et héroïsme, ont soutenu le sionisme et se sont courageusement tenus aux côtés du peuple juif. 

« J’ai », écrit-il, « consacré 50 ans de ma vie à soutenir Israël. J’ai été ridiculisé, menacé et méprisé d’avoir soutenu cet Etat. Je vais consacrer le reste de ma vie à me battre et à mobiliser des millions d’évangélistes de se joindre à mon combat. Parce que, pour la première fois de ma vie, je comprends comment l’Holocauste a commencé. Les Juifs allemands ont passé leur temps à s’insulter, sans voir la fumée d’Auschwitz, parce qu’ils étaient plus Germaniques que Juifs ».

« Bibi est un homme mou, mais cet homme mou a été choisi par Dieu Tout-Puissant. Si vous lisez la Bible, vous apprendrez que tous étaient des hommes mous. L’un d’entre eux était le Roi David. Pourquoi ne l’ont-ils pas crucifié lui aussi ».

« Si je n’étais pas mieux informé, je serais prêt à croire que ces politicards strip-teaseurs étaient à la botte des Bernie Sanders, Elisabeth Warren et autres mollahs fous de Téhéran qui veulent diviser l’état d’Israël ».

« Benjamin Netanyahou vient de gagner une guerre avec Gaza et n’a pas sacrifié ses soldats. Et vous osez crier ‘Crucifiez-le’. Je suis trop vieux pour être séduit par des strip-tease, qui me rendent nauséeux. Mais je reste amoureux de la dame Israël et vais consacrer le reste de ma vie à une seule mission : détruire le pouvoir de ces fous avant qu’ils n’aient le temps de détruire la nation ».

Il y a aussi d’autres fous, en Israël même.

Le président du Parlement israélien, Yariv Levin, un membre du Likud dont Netanyahou est président a déclaré lundi lors de l’ouverture de la réunion de faction du Likud qu’un gouvernement « fondé sur une haine abyssale est sur le point d’être formé – une haine dirigée non seulement vers le Premier ministre mais vers toutes les valeurs que nous défendons. C’est un gouvernement qui sera impuissant vis-à-vis de l’Iran et qui arrêtera les implantations en Judée-Samarie » (2). Une députée du Likud compare les nouveaux arrivants à des terroristes kamikazes (3).

Moi qui pensais que la nef des fous était morte avec Jérôme Bosch.

Hieronymus Bosch, La Nef des Fous

(1) Voir Mike Evans, Israel’s political striptease show, Blog paru dans le Times of Israel, 4 juin 2021. Voir aussi Sam Sokol, Evangelical ex-Trump adviser says Lapid-Benett bloc to ‘crucify’ Netanyahu, blames Jews for Holocaust, Haaretz, June 6, 2021.

(2) Raoul Wootliff, Pour Yariv Levin, le gouvernement naissant se fonde sur une ‘haine abyssale’, The Times of Israel, 7 juin 2021.

(3) Times of Israel Staff, The Times of Israel, 7 juin 2021.


 

jeudi 3 juin 2021

Les super-centenaires et l’immortalité

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Pierre Pestieau.

Avant la Première Guerre mondiale, le Royaume Uni comptait moins de 100 centenaires. En 1917, lorsque le roi George V a envoyé les premiers télégrammes de félicitations pour le 100e anniversaire de ses sujets, Buckingham Palace n'en a envoyé que 24. En 1990, ils étaient 4.062, l'année dernière, 15.834 et en 2050 ils devraient être quelques 55.000. Ce sont les Français qui comptent le plus de centenaires en Europe, près de 20.000. En 2050, il y aura environ 98.000 centenaires en France. Si on s’intéresse au club très fermé des supercentenaires, soit les plus de 110 ans, l’Europe en compte aujourd’hui 112 dont près de la moitié (50) vivent en France. Plus modestement, la Belgique a aussi sa super-centenaire, âgée de 110 ans et liégeoise. Elle a ainsi connu deux guerres mondiales et son lot de maladies. Elle a en effet contracté la grippe espagnole, mais également et plus récemment, la Covid-19.

Le nombre de centenaires et de supercentenaires ne cesse d’augmenter mais tout à la fois l’âge maximum de vie ne semble pas augmenter aussi rapidement. Le record est détenu par la Française Jeanne Calment, qui s'est éteinte à l'âge de 122 ans en 1997. Les femmes sont nettement majoritaires parmi les supercentenaires. Sur les 112 supercentenaires européens, on ne compte que 4 hommes. L'homme le plus âgé dont l'âge a été vérifié est le Japonais Jiroemon Kimura, qui mourut en 2013 à l'âge de 116 ans. Dans la liste des personnes ayant vécu le plus longtemps, il occupe la 20ème place.

En dépit du plafonnement de la longévité, les hommes rêvent de reculer l’âge de la mort aussi loin que possible. C’est l’objectif des transhumanistes qui visent à améliorer la condition humaine à travers des procédés techniques d'amélioration de la vie, ayant pour but l'élimination du vieillissement et l’augmentation des capacités intellectuelles et physiques de l’homme. Dans cette mouvance, on trouve Google qui fonde en 2013 l'entreprise Calico avec comme défi la lutte contre le vieillissement et les maladies associées avec le projet de Tuer la mort.

On ne peut aborder cette volonté de tuer la mort qu’avec prudence. Outre le côté Frankenstein et Prométhée de l’entreprise, elle conduit à une société plus duale encore que celle que nous connaissons. Il faut en outre rappeler que vivre plus longtemps que les autres n’a pas que des avantages. Si Mathusalem avait vraiment vécu les 969 ans qu’on lui attribue, il aurait dû vivre privé de ses contemporains et enterrer une trentaine de générations de descendants.

Les écrivains se sont intéressés de tous temps à la malédiction de l’immortalité, stade ultime de la lutte pour la mort de la mort. On citera Borges qui dans sa nouvelle, L’Aleph (1), narre les mésaventures d’un légionnaire romain qui trouve la source de l’immortalité mais très vite déchante et cherche à tout prix à retrouver son statut de mortel. De manière moins tragique, Saramago (2) nous décrit un pays frappé du jour au lendemain par l’impossibilité de mourir, ce qui conduit au désespoir toute une série de corps de métiers, dont celui des croque morts. Les malheureux ne peuvent même pas se suicider.

Il est difficile, sinon impossible, de prédire l’avenir. Mais je ne puis cacher mon irritation quand j’entends ces futurologues nous annoncer que la science n’a pas de limites et que la médecine régénératrice devrait permettre à l’homme de vivre quasi-éternellement (3). Affirmation d’autant plus ridicule que la Terre, elle, n’est pas éternelle.


(1). Borges, J-L.  L’Aleph (Imaginaire), Paris, Gallimard, 1977.

(2). Saramago, J.  Les Intermittences de la mort, Paris, Le Seuil, coll. « Cadre Vert », 2008

(3). Voir là-dessus Kahn, A. et F. Papillon, Le secret de la salamandre ; la médecine en quête d'immortalité, Pocket Best #12894, 2007.