jeudi 3 mars 2022

Et si la Joconde pouvait être reproduite à l’identique et sans limite ?

2 commentaires:

Pierre Pestieau
(Réponse de Victor Ginsburgh à la fin de ce billet : "Pierre a raison, mais...")

Supposons qu’à un moment donné, qui pourrait être le temps présent, apparaisse une technologie qui permette à un cout modéré de reproduire parfaitement toute œuvre relevant des arts plastiques, particulièrement la peinture et la sculpture. La reproduction serait tellement parfaite qu’il ne serait pas possible de la distinguer de l’original. C’est bien sûr là une hypothèse, qui, par définition, est une proposition que l'on se contente d'énoncer sans prendre position sur son caractère véridique. Elle ne correspond pas actuellement à la moindre réalité mais pourrait le devenir dans un avenir plus ou moins proche. 

Ce qui m’intéresse c’est d’abord de voir les réponses que cette technologie pourrait apporter à trois questions : la manière dont on apprécie les arts plastiques existants changera-t-elle, comment les œuvres ainsi reproduites se distribueront dans l’espace et le bien-être social augmentera-t-il ? Un autre sujet d’intérêt serait d’analyser l’incidence que cette technologie aura à l’avenir sur la production et le marché des arts plastiques. 

Pour analyser l’effet que cette technologie peut avoir sur les œuvres existantes, il faut préciser deux aspects concernant les couts et l’éventuelle existence de droits de reproduction,. Dans un premier temps on supposera que les couts de reproduction sont faibles et que toutes les œuvres relèvent du domaine public. Prenons comme exemple La Jeune Fille à la perle, une toile mondialement connue, peinte en 1665 par Johannes Vermeer, et exposée à la Haye dans le musée Mauritshuis. Cette peinture qui a fait l’objet de nombreuses études et est admirée par une multitude d’amateurs d’art plus ou moins éduqués perdra-t-elle une partie de son pouvoir de séduction du fait qu’on la retrouve dorénavant dans des milliers de musées disséminés de par le monde? La réponse à cette question n’est pas évidente alors qu’elle le serait s’il s’agissait d’un bien tel qu’un appareil IRM (imagerie par résonance magnétique) que l’on pourrait reproduire á l’envi à un cout nettement inférieur à celui du marché. L’utilité d’un appareil IRM est indépendante de son nombre et de sa localisation. En revanche, le plaisir et l’émotion que ressent un visiteur du Mauritiushuis devant la toile de Vermeer dépend sans nul doute de la conscience qu’il s’agit d’un œuvre unique et de l’endroit où cette toile est accrochée, La Haye. 

A supposer que cette toile garde une grande partie de son attrait indépendamment de l’endroit où elle est exposée, on peut imaginer que de nombreux musées voudront l’acquérir pour autant que le cout de sa reproduction soit inférieur au gain financier et culturel que leurs gestionnaires en attendent. En s’appuyant sur la théorie de la localisation de biens publics locaux, on peut conjecturer que la distribution spatiale de ces reproductions dépendra du cout de reproduction et du cout de mobilité des éventuels visiteurs. Enfin, qu’en est-il du bien-être social global ? Il semble clair que cette possibilité de reproduction augmente le bien-être de tous ceux nombreux qui auront ainsi accès à une œuvre qui jusqu’alors ne leur était pas accessible. Les Hollandais quant a eux pourraient jouir d’un musée moins bondé. Le seul perdant serait le musée de La Haye qui perdrait un certain nombre de visiteurs.

Revenons sur les hypothèses qui permettaient de simplifier la discussion. Il y a d’abord celle du cout. Il est clair que plus le cout de reproduction est élevé, moins il y aura de reproductions. A la limite si ce cout devenait prohibitif, il n’y aurait aucune reproduction. Il y a ensuite l’hypothèse que la toile relève du domaine public. Si ce n’était pas le cas, si le musée qui possède l’original pouvait en interdire ou en restreindre la reproduction, il pourrait imposer un péage éventuellement différentié selon les musées qui en feraient la demande. Cela n’empêcherait pas les pays, qui ne reconnaissent ou n’appliquent pas les règles de propriété intellectuelle, d’échapper à tout paiement. 

Jusqu'à présent, j’ai fait l’hypothèse qu’il n’y avait qu’une œuvre à reproduire. Il en existe bien sûr un grand nombre allant des plus emblématiques aux illustres inconnues. Les possibilités de reproduction s’appliqueraient à toutes celles qui peuvent drainer suffisamment de visiteurs pour couvrir les couts de reproduction et d’exposition. On pourrait ainsi avoir des musées qui se spécialisent dans l’œuvre d’un artiste ou d’une école et d’autres qui préfèrent présenter un florilège des œuvres les plus connues. Enfin, je n’ai pas abordé le problème qui se poserait aux collectionneurs privés. Il leur serait bien sur loisible de garder dans des coffres sécurisés les œuvres dont ils veulent préserver l’unicité et la valeur. En effet, dès lors qu’ils les exposent, la reproduction à l’identique deviendrait possible et de ce fait leur patrimoine serait sérieusement entamé. 

Dernière question. Quel sera l’effet de cette technologie de reproduction sur la production artistique future ? Si on garde l’hypothèse de faibles couts de reproduction et d’absence de droits de propriété intellectuelle, le peintre ou le sculpteur se trouvera devant un horrible dilemme. Soit il exerce son art mais n’en tire aucune source de subsistance. Après tout, c’est ce que fit Van Gogh et bien d’autres. Soit il renonce à pratiquer son art. Naturellement ce dilemme se résoudrait si les couts de productions étaient prohibitifs ou s’ils existaient des droits de propriété intellectuelle.

Pierre a raison, mais... 

Victor Ginsburgh 

A vrai dire, mon ami Pierre a raison, puisque la multiplicité est reine dans beaucoup de cas : le livre, la musique, le film, mais pas dans les arts plastiques. Mais je pense surtout qu’il veut de la contradiction. Ma seule contradiction sera basée sur l’émotion

Il y a peu, j’étais comme souvent, stupidement, dans ma voiture. Mais par chance, j’y écoutais les Goyescas, une suite de pièces pour piano que le compositeur espagnol Granados avait composées en 1911. Il a joué la première de son œuvre au Palais de la Musique Catalane à Barcelone et cette première a été imprimée sur un rouleau, seul moyen à l’époque de « conserver » le bruit, la parole et la musique. Ce rouleau probablement presque inaudible, devrait sans aucun doute m’émouvoir. J’aimerais entendre cette première des Goyescas en arrivant dans les salles du Musée du Prado à Madrid, où sont exposées les Peintures Noires de Goya, un choc comme peu en sont, lorsque je les ai vues. Ces peintures sont exceptionnelles, et je les vois mal ailleurs que dans une ambiance espagnole, par exemple au Musée de Hong Kong. 

Francisco Goya. Le Sabbat des Sorcières

Francisco Goya. La bataille des triques

Si on peut trouver les livres importants traduits dans un grand nombre de langues et dans presque tous les pays, il reste quelque part, dans une bibliothèque, un musée ou chez un collectionneur, le manuscrit. Ce qui, me direz-vous, est en train de disparaître avec l’omniprésence de l’ordinateur, encore que l’on pourrait imaginer que le livre et l’ordinateur sur lequel le livre a été composé, soient conservés ou collectionnés. 

La chose sans doute plus éphémère est sans doute la musique, puisqu’il n’y a pas de disque ou de CD où l’on voit jouer Bach, Beethoven, voire même plus récemment, Mahler. On est donc très heureux de pouvoir écouter leurs œuvres. Mais il y a, conservé dans des bibliothèques, ce qu’on a pu retrouver de leurs partitions d’origine. Donc aucune objection, d’autant plus qu’Alfred Brendel (qui vit encore, à 91 ans) a peut-être été meilleur pianiste que Beethoven. 

Les vieux films du temps de Méliès ou Lumière sont précieusement préservés dans des cinémathèques, et, il faut bien le reconnaître, n’intéressent plus grand monde, si ce n’est des érudits. Ils sont parfois copiés pour les rares fanatiques, et je le comprends très bien, mais à tout prendre, voir la première bande du film m’intéresserait davantage, et j’irais la voir à Paris si j’avais vraiment envie. 

Mais je suis certain que je ne serais pas ému par une visite de la (ou une) copie du Louvre à Hong Kong (je suis cependant prêt à lui laisser la Mona Lisa, qui ne m’inspire et ne m’émeut guère), ou la copie du Kunsthistorisches Museum de Vienne (y compris les nombreux Brueghel l’Ancien qui y sont accrochés) à Kinshasa, ou la copie du British Museum à Bruxelles. 

Ce qui ne veut pas dire qu’on ne peut pas faire de copies, mais il doit être précisé qu’il s’agit d’une copie. Mais je ne me déplacerai pas à Tokyo pour voir une copie de Rembrandt, comme je ne n’irai jamais m’incliner devant la copie exacte du Parthénon à Nashville, Tennessee. 

Les œuvres devraient être « attachées » à leur pays de naissance, comme nous le sommes. Les œuvres volées (en grande partie par les Européens) devraient être rendues à leurs pays d’origine. Et nous avons aujourd’hui, la chance de pouvoir, à travers notre ordinateur, voir à peu près n’importe quelle œuvre et le courant des non-fungible tokens rendra les choses encore plus faciles sans aucun doute. 

Mon émotion me dit que jamais je n’irais voir un musée des copies, et j’ai le sentiment que les musées sont peu prêts à laisser copier leurs œuvres et à ne plus savoir, après le copiage, si l’œuvres qu’il possède est vraie ou une copie. 

J’ai aussi eu la chance de voir Lascaux avant que sa copie (très précise) ait été faite, parce que le public abîmait la véritable grotte. Jamais je n’irai voir cette copie, parce que jamais une visite à la copie ne pourrait m’émouvoir comme la vraie Lascaux que je garde en moi. 

Je suis sans doute vieux jeu, mais cela ne m’embarrasse guère de dire que je n’aime pas les copies, surtout si, comme Pierre le propose, on ne sait pas ce qui est vrai ou ce qui est copie. Au moins sur mon ordinateur, je sais qu’il s’agit d’une copie. Mais je n’aimerais pas être floué par une copie sur les murs d’un bon musée et j’ai des doutes que les musées qui sont propriétaires de l’original risquent d’échanger celui-ci pour une copie, sans le savoir.


jeudi 24 février 2022

Mouroir ou ubasute (1)

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Pierre Pestieau 

(Voir la réaction de Victor Ginsburgh à l'actualité ci-dessous)

La première réaction que le spectateur de La Ballade de Narayama peut avoir est un rejet radical à l’égard de l’ubasute (2), jugé barbare et contraire à nos valeurs. Il est vrai que cette pratique qui oblige le fils ainé à porter un parent âgé de plus de soixante-dix ans sur une montagne pour le laisser mourir paraît condamnable comme l’est toute forme de géronticide. 

Une fois passé ce sentiment d’horreur, il est bon de se poser quelques questions et de remettre la question de la fin de vie en perspective. 

La première question qui vient à l’esprit est : ferions-nous autrement si nous étions dans la même situation que ces villageois ? Soumis à cette loi d’airain d’une terre qui ne peut nourrir qu’un certain nombre de personnes. Faut-il que tout le poids de la régulation démographique pèse sur la natalité ? 

La pratique de l’ubasute peut aussi être interprétée comme une forme d’euthanasie pour celui ou celle qui n’a plus l’envie de vivre. C’est le thème du récent roman d’Isabel Gutierrez (3) qui narre l’histoire de Marie, mourante, qui demande à son fils de la porter dans la montagne pour la déposer sous le grand rocher. 

Dans certaines sociétés traditionnelles, on observe des pratiques qui sont proches de l’ubasute sans être liées à un manque de ressources mais plutôt à l’idée acceptée que la vie ne vaut plus la peine d’être vécue (4). C’est ainsi que l’on observe dans certains pays africains la légende du cocotier. Selon celle-ci, la personne âgée qui ne peut plus atteindre le sommet du cocotier en tombe et se donne ainsi la mort.  L’abandon du vieillard sur la banquise est une autre variante de l’ubasute, comme par exemple dans le Grand nord sibérien et sur l’île d’Hokkaido où le vieux gèle sur place ou marche jusqu’à épuisement. L’abandon se pratique aussi chez les Siriono de la forêt bolivienne ou chez les Ojibwa du lac Winnipeg, proches des Iroquois. Et pourtant, dans ces sociétés traditionnelles la personne âgée est bien plus respectée que dans les sociétés modernes. Il y a là quelque chose de paradoxal, que nous avons du mal à comprendre. On peut dans ces sociétés vénérer le vieux sage et tuer le vieux usé sans trouver cela contradictoire. 

Dans La ballade de Narayama, le film de 1958, il y a l’idée de la résignation du « vieux ». En effet, la mère de soixante-dix ans, transportée en silence sur le dos de son fils vers la montagne de Narayama accepte son sort. Le fils acquiert là le statut d’un fils digne et dévoué offrant à sa mère une mort traditionnelle bénie des Dieux.

La grande différence entre les deux types de société est sans nulle doute démographique. Dans les sociétés traditionnelles, le septuagénaire était exceptionnel ; dans les sociétés contemporaines il représente près de 20% de la population. Aujourd’hui la personne âgée n’est plus autant respectée et est souvent considérée comme un fardeau. Bien sûr, ce fardeau on ne l’abandonne pas au sommet d’une montagne. On est civilisé et on préfère l’abandonner dans les mouroirs que sont devenus certains Ehpad (5).

Certes toutes les personnes âgées n’ont pas une fin de vie si misérable qu’elles préfèreraient en finir. Les trois clefs d’une fin de vie heureuse ne sont pas données à tout le monde, à savoir, des ressources suffisantes, une famille et une bonne santé. Celles qui n’en disposent pas ont parfois un fin de vie sans doute plus lamentable que cette vieille femme sur le sommet du Narayama. Quand on voit la manière dont les seniors ont été traité pendant la pandémie, on se demande où sont les valeurs que l’on invoque si facilement pour condamner la pratique de l’ubasute. 

 

(1). Suite de mon blog du 27 janvier : Narayama, un vaisseau spatial.
(2).
Littéralement, ubasute veut dire « abandonner une vieille femme ».
(3).
Isabel Gutierrez (2021) Ubasute, La fosse aux Ours, Lyon.
(4).
Helene Rozay-Notz (2004) Prise en charge des personnes âgées dans les sociétés traditionnelles, Etudes sur la Mort, 2004-2, 26, 27-36.
(5).
Victor Castanet (2022) Les fossoyeurs, Fayard, Paris.

 

Mokusatsu

Victor Ginsburgh

Je suis jaloux de mon co-blogueur Pierre, qui ne parle plus que le japonais dans ses blogs : Nayarama, ubasute. Voici Mokusatsu (1), (2).

Mokusatsu est la réponse japonaise à la Déclaration de Potsdam du 26 juillet 1945, qui demandait au Japon de se rendre. En réalité, il y avait un bon bout de temps que le Japon était décidé à se rendre, mais manifestement les Alliés n’avaient rien compris, ou avaient plutôt compris l’inverse, ou étaient prêts à penser l’inverse. Les Japonais avaient envoyé un de leurs hauts dignitaires en Russie pour demander que Staline intercède auprès des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne, de façon à améliorer les relations avec les alliés. 

En juillet 1945, Truman, Churchill, Staline et Tchang Kai-chek avaient déclaré qu’ils espéraient que le Japon serait prêt à se soumettre. Comme l’était la grande majorité des membres du cabinet japonais tout à fait enclins à signer un Traité de Paix, mais se sentaient un peu gênés d’accepter trop vite, et mécontenter davantage leur population qui avait, elle aussi souffert de la guerre.

Les Japonais ont répondu aux alliés par le mot très malheureux de Mokusatsu, qui a trois significations : rester silencieux, s’abstenir de commentaires, ignorer. La signification la plus vraisemblable dans la langue japonaise est « rester silencieux », mais ce n’est pas tout à fait cela que les Truman, Churchill, Staline, Chiang Kai-chek et autres l’ont compris. Et Staline n’a pas ou a mal répercuté aux autres trois larrons que cela pouvait aussi signifier « rester silencieux », tout en ne refusant pas la paix. 

Ce qui a entraîné ce que vous savez tous, deux bombes atomique américaines lâchées sur Hiroshima et Nagasaki les 6 et 9 août 1945. 

N’y-a-t-il pas quelque chose de similaire dans ce qui est train d’arriver entre l’Ukraine, la Russie et les puissances occidentales ? Faudrait qu’ils aillent tous plancher sur ce que signifie guerre ; que beaucoup de journalistes et sans doute les dignitaires des régimes papotent un peu trop ; d’après ce qu’on lit dans la presse cette nouvelle guerre semble de plus en plus vraisemblable et ne sera pas très amusante....

Ne dites jamais Mokusatsu à quelqu’un, même s’il n’est pas Japonais, il pourrait se fâcher. Mais vous pouvez dire que La Maison Blanche qualifie les manoeuvres russes d’invasion.

N’oubliez pas que les mots et les tournures de phrases sont dangereux. Rappelez-vous de la traduction de la Résolution 242 des Nations-Unies concernant les territoires occupés par Israël après la guerre de 1967 entre arabes et israéliens. En français, le Résolution parle « des territoires occupés », alors qu’en anglais les mots sont « from territories occupied », ou encore « de territoires occupés ». Les mots « des territoires occupés » auraient dû être traduit, » « from all the territories ».

 

(1). Kazuo Kawai (1950), Mokusatsu, Japan’s response to the Potsdam declaration, Pacific Historical Review 19, 409-414.
(2). Voir aussi Mokusatsu : One world, two lessons https://www.nsa.gov/portals/75/documents/news-features/declassified-documents/tech-journals/mokusatsu.pdf

jeudi 17 février 2022

Reforestation et déforestation 400 000 Ha contre 3 millions d’Ha

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Victor Ginsburgh 

Non ce n’est pas du père ni de son fils Bernard-Henri Levy qui ravageaient les forêts africaines de la Côte d’Ivoire, du Cameroun et du Gabon que je veux vous parler aujourd’hui. De toute façon, il n’y a plus de forêts dans ce coin-là. Le père et le fils les ont détruites (1). 

Vous reconnaîtrez facilement ce bel homme
Et c'est bien lui
 

En l’an 2007, les leaders africains ont mis en route un projet de reforestation qui consiste à planter une bande d’arbustes et d’arbres de quelque 15Km de large le long de la côte du Sénégal, jusqu’à Djibouti sur la Corne de l’Afrique, une route de 9.000 Km d’un point à l’autre, mais bien plus si l’on passe plus près de la côte ! Pas un mince projet, (dénommé le Grand Mur Vert), dans lequel La Banque Mondiale et 12 pays africains ont investi 1 milliard de dollars (2). 

 

Une nouvelle plantation d'acacia au Niger

En 2020, 400.000 hectares étaient plantés, essentiellement au Niger. Et le miracle a eu lieu : la qualité du sol s’est sensiblement améliorée, et les paysans ont commencé à cultiver. C’est très peu 400.000 hectares sur la superficie totale du projet, mais il faut bien commencer. 

Par contre, en Amazonie le déboisement, alimenté par la production de cuir destinée à nos sacs et aux sièges des voitures de luxe, continue de plus belle. Ben quoi, faut bien transformer la forêt primaire en pâturages si on veut du cuir. 

 

Au Brésil : Bétail paissant en 2020 sur les forêts vierges qui n'en sont plus

Le Brésil contribue à hauteur de 20 pour cent des exportations de cuir tanné en 2020, dont 40 pour cent se retrouvent en Chine et 36 pour cent en Italie. Ce cher Bolsonaro, président du Brésil, a fait couper une superficie d’arbres aussi grande que la Belgique, 3 millions d’hectares en deux ans. 

400.000 hectares replantés en Afrique et 3 millions d’hectares coupés au Brésil, mais soyons confiants, LVMH vient d’annoncer un don de 11 millions de dollars pour réduire les « feux de forêt » en Amazonie. H&M et VF Corporation, propriétaires de Timberland et de Vans ont promis qu’ils arrêteront les achats du cuir brésilien, « à l’exception de ceux qui ne proviennent pas de la déforestation ». 

Faudra être malin pour distinguer un cuir « foresté » d’un cuir « déforesté ». 

 

(1). Gerome, BHL : L’homme qui exploitait la forêt africaine mais ne voulait pas que cela se sache Voir http://www.notreterre.org/article-bhl-l-homme-qui-exploitait-la-foret-africaine-mais-qui-ne-voulait-pas-que-cela-se-sache-106262290.html, 2 juin 2012. Voir aussi Nicolas Beau et Olivier Toscer, Une imposture française, Paris : Les Arènes, 2006.
(2). Raul Roman, Lauren Kelly, Rafe Andrews and Nick Parisse, Can we turn a desert into a forest ? The New York Times, January 23, 2022.
(3). Whitney Bauck, Did your handbag help destroy de rainforest ? The New York Times, February 5, 2022.

jeudi 10 février 2022

Les fossoyeurs et les orfraies

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Pierre Pestieau

La récente parution du brûlot de Castanet (1) sur la maltraitance dans les Ehpad (2), particulièrement celles gérées par la multinationale ORPEA a donné lieu à d’assourdissants cris d’orfraie. Comme ceux qui se poussent chaque fois qu’une embarcation d’immigrés sombre dans la Méditerranée. Comme si on ne le savait pas. Depuis des décennies, des rapports et des articles sont publiés çà et là sur ces maltraitances, qui révèlent non seulement les défaillances du marché et de l’État, mais aussi celles de la famille.

Deux remarques liminaires sur le sujet. Ce qui choque dans ce livre, c’est d’abord de découvrir que ces maltraitances se produisent dans des Ehpad de luxe et touchent des personnalités que l’on connaissaient dans des situations plus favorables. Ensuite, il faut éviter de penser que cela n’arrive que dans les Ehpad privés français. On trouve des cas de maltraitance aussi intolérables dans des Ehpad qui relèvent du non marchand et dans d’autres pays (3). On en trouve même au sein des familles, mais celles-là sont beaucoup plus difficiles à détecter (4).

Les différents acteurs mis en cause dans ce scandale sont impliqués dans un service dont il est difficile de quantifier la qualité et dont le bénéficiaire est une personne fragile, voire même incapable d’expliciter sa souffrance. Commençons par la famille. Les enfants devraient se faire l’interprète de ces mises en danger, mais trop souvent ils ont d’autres chats à fouetter. Ils prennent pour des caprices ou des anecdotes ce qui relève d’une véritable souffrance. En plaçant leur parent, ils ont en quelque sorte refilé la patate chaude aux Ehpads avec la bonne conscience que donne le prix élevé dont ils s’acquittent. Ajoutons à cela qu’une partie des résidents de ces Ehpad n’ont même pas une famille qui pourrait défendre leurs intérêts.

Venons-en au marché. La première réaction serait de dire que ce service ne devrait pas être confié au marché dont l’objectif premier est le profit et non pas le bien-être des consommateurs. Certes mais pour une multitude de biens, le consommateur trouve son compte avec le marché. Ce qui diffère dans le cas présent est d’une part que le marché des Ehpads n’est pas concurrentiel mais oligopolistique et que le service en jeu n’est pas un bien quelconque mais un bien complexe pour lequel des asymétries d’information sont manifestes. Le marché de la restauration ou de l’hôtellerie a des similitudes avec celui des maisons de retraite à la différence qu’il est davantage concurrentiel et que les usagers peuvent au travers de divers canaux signaler la qualité du service reçu.

Étant donne la nature du service d’hébergement de personnes âgées et dépendantes, il semble évident que l’État devrait jouer un rôle essentiel de régulation. Il appert qu’en l’espèce il ne l’a pas fait. Incompétence, manque de moyens, voire même corruption déguisée, les causes de cette intolérable faillite sont multiples. L’ignorance ne peut en être une, car la situation était connue de toute personne concernée par les activités des Ehpad.

Cette régulation est possible. Les chercheurs qui ont travaillé sur les dysfonctionnements dont il est question dans Les Fossoyeurs, ont utilisé une batterie d’indicateurs qui pourraient être récoltés périodiquement pour que l’on puisse évaluer et éventuellement classer les différents Ehpad.

Depuis la parution de cet ouvrage et surtout suite à la couverture médiatique dont il a bénéficié bien au-delà de l’hexagone, de nombreux témoignages ont été publiés dans la presse belge montrant que la maltraitance était un mal qui nous touchait aussi.

Pour conclure, il faut se rendre à l’évidence. On ne peut supprimer les Ehpad ; ils sont indispensables. Pour deux raisons majeures. D’abord, de nombreuses personnes âgées ne peuvent rester chez elles car elles ne peuvent disposer de l’aide informelle que leur apportent la famille et les amis. Ensuite, dans des cas de dépendance extrême, le tribut que doivent payer ces aidants naturels est trop lourd sur le plan financier et surtout sur le plan de leur santé.


(1). Victor Castanet "Les Fossoyeurs", Fayard, 2022.
(2). L’acronyme Ehpad (Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes) est la forme de maison de retraite médicalisée la plus répandue en France. En Belgique, on parlerait de MRS (maison de repos et de soin) et aux États-Unis de nursing home ou assisted living facility.
(3). Voir sur Netflix, I care a lot. Ou encore John Cawley, David C. Grabowski & Richard A. Hirth, 2004. "Factor Substitution and Unobserved Factor Quality in Nursing Homes," NBER Working Papers 10465.
(4). Voir notamment Maltraitance des personnes âgées, aider les aidants, L’Observatoire, #55, novembre 2007.


jeudi 3 février 2022

J’aurais souhaité…

1 commentaire:

Victor Ginsburgh 

Il suffit d’entendre comment Netanyahou a menacé le Premier ministre actuel, lorsqu’il a réalisé qu’il perdait son poste. C’est le premier ministre actuel qui le dit dans une récente interview (1) : « Ecoute, m’a dit Netanyahou. Si je comprends bien ce que tu vas faire, tu dois savoir que je vais tourner l’armée contre toi, tout en faisant de grands gestes qui imitaient un avion en position d’attaque : J’enverrai des drones contre toi ». Un vrai compliment de gentleman. Malheureusement, le nouveau premier ministre Bennett ne fait pas beaucoup mieux. Et pourtant j’aurais tant souhaité. 

Je commence par une photographie prise cette semaine dans les territoires occupés, par Ta’ayush (coexistence en hébreu), une organisation de volontaires israéliens et arabes palestiniens qui a vu le jour en 2000 et qui est toujours debout 22 ans plus tard. La photographie et le texte m’ont été envoyés par un ami de Tel Aviv, membre de l’organisation. 

La photographie a été prise à Sheikh Jarrah, un quartier de Jérusalem Est, la Jérusalem qui était palestinienne, mais qui ne l’est plus depuis l’annexion des territoires dits occupés après la guerre de 1967. 

Des dizaines de militaires israéliens ont investi une maison qui appartenait à la famille Salehiya. Six personnes ont été réveillées par l’armée israélienne, en pleine nuit. La température était inférieure à zéro degré. Le terrain a été confisqué par les soldats. 

Un policier israélien en jeep a tout simplement écrasé et tué Haj Suleiman Hadhalin dans son village de Umm Al Kheir. 

Des colons israéliens masqués et armés de hampes métalliques ont envahi plusieurs champs palestiniens. Des soldats israéliens qui étaient dans le voisinage ont à peine regardé ce qui se passait, mais ne sont pas intervenus. Pire ils ont tout simplement déclaré le champ comme étant une zone militaire. 

Des colons, menés par le maire-adjoint de Jérusalem ont « visité » la famille Salem, l’ont évincée de sa propriété et l’ont clôturée. 

Un tracteur israélien, protégé par des soldats a délicatement déraciné des arbres fruitiers sur des terres privées (qui étaient jusque à ce jour) palestiniennes. Des soldats israéliens sont entrés dans une école palestinienne, ont vandalisé une salle de classe, et arrêté les élèves. Ce sont quelques événements (je devrais écrire « petites histoires ») de la semaine. En réalité, j’en avais cinq pages à lire… 

D’ailleurs Netanyahou, qui était quand même accusé très sérieusement et poursuivi par la Cour Suprême israélienne est en négociation de plaidoyer de culpabilité. Il sera sans aucun doute blanchi, re-couronné et j’ai peu de doute qu’il reviendra en politique. 

 

(1). Yossi Verter, Settler violence, Netanyahu’s Trial and Covid: Haaretz Interview with Prime Minister Bennett, Haaretz, January 28, 2022.