mercredi 28 mai 2025

Le Titanic

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Pierre Pestieau

Il y a plusieurs décennies, l’économiste Kenneth Boulding comparait la Terre à un vaisseau spatial. Aujourd’hui, elle évoque plutôt un Titanic dystopique. À peine embarqués, les passagers apprennent que le navire fait cap vers une catastrophe inévitable. Elle surviendra dans quinze jours, sans espoir de survivants. Aucun retour en arrière n’est possible. Comment réagiraient-ils face à une telle condamnation annoncée ?

Dans une situation aussi extrême que désespérée, les réactions seraient probablement aussi variées que les personnalités à bord. Certains sombreraient dans le déni, d’autres dans la panique, la résignation ou la spiritualité.

Sous le choc, beaucoup refuseraient d’accepter la réalité. Ils chercheraient à vérifier l’information, espérant une erreur ou un miracle de dernière minute. D’autres céderaient à la panique, manifestant leur angoisse de façon désordonnée, dans une quête frénétique de solutions inexistantes. La peur de la mort imminente pourrait engendrer des comportements irrationnels, parfois violents, souvent désespérés.


Certains, plus lucides ou fatalistes, accueilleraient leur sort avec calme. Ils chercheraient à vivre leurs derniers instants avec dignité, en paix, se rapprochant de leurs proches pour des adieux empreints d’émotion. D’autres encore se réfugieraient dans la prière ou la méditation, puisant du réconfort dans la foi. Des rassemblements spirituels naîtraient spontanément, dans un élan collectif vers l’apaisement.

Enfin, une partie des passagers choisirait de faire la fête jusqu’au bout, dans un ultime sursaut de vitalisme ou un déni joyeux. Concerts improvisés, éclats de rires, musiques et danses viendraient masquer, pour un temps, la peur, dans une ultime tentative d’oublier l’inéluctable.

Bien sûr, notre planète ne se confond pas avec ce Titanic imaginaire. La collision avec l’iceberg fatal ne surviendra sans doute pas avant plusieurs décennies, voire siècles. Mais l’échéance pourrait s’accélérer si de plus en plus d’individus, convaincus de l’inefficacité de leurs gestes — qu’ils soient individuels (tri des déchets, réduction des vols, etc.) ou collectifs (taxe carbone, interdiction des pesticides, etc.) — choisissent de vivre au présent en renonçant à toute forme d’engagement. Ce carpe diem défait alors les efforts de protection de l’environnement.


Et si, vraiment, la Terre ne pouvait plus être sauvée — si notre sort était scellé, irrémédiable — ne serait-il pas légitime de se demander : pourquoi continuer à lutter ? Pourquoi ne pas simplement vivre, profiter de ce qu’il reste, savourer l’instant comme une ultime danse avant l’effondrement ? Cette tentation est compréhensible. Pourtant, agir, même dans la perspective d’un échec annoncé, peut être un acte de dignité. Comme dans le mythe de Sisyphe réinterprété par Camus : pousser son rocher, en pleine conscience de l’absurdité du geste, c’est encore affirmer sa liberté.

Oui, il est pertinent — et même éclairant — de comparer la trajectoire actuelle de notre planète, à la lumière des prévisions alarmantes sur le climat, à celle du Titanic.

Comme le Titanic, considéré à son époque comme un sommet de l’ingénierie humaine et réputé insubmersible, notre civilisation progresse avec confiance, portée par la technologie et la croissance. Pourtant, dans les deux cas, les menaces sont visibles : le Titanic a ignoré les alertes concernant les icebergs ; l’humanité, malgré l’accumulation de preuves accablantes, tarde à réagir de manière décisive face au changement climatique. Dans les deux cas, les signaux d’alarme ont été minimisés, et les réponses, trop lentes ou insuffisantes.

jeudi 22 mai 2025

Lettre n° 439 (*)

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Il s’agit d’une des nombreuses lettres que Napoléon à écrites à son épouse Joséphine, lorsqu’il était en guerre, je ne sais pas trop où (en Belgique peut-être...)  Je n’ai pas pu résister de vous la transmettre. Elle est magnifique comme le sont sans doute beaucoup d’autres lettres de Napoléon (Victor Ginsburgh).

Le général Bonaparte (en guerre) à son épouse Joséphine, 1796

Je n’ai pas passé un jour sans t’écrire ; je n’ai pas passé une nuit sans te serrer entre mes bras ; je n’ai pas pris une tasse de thé sans maudire la gloire et l’ambition qui me tiennent éloigné de l’âme de ma vie. Au milieu des affaires, à la tête des troupes, en parcourant les camps, mon adorable Joséphine est seule dans mon cœur, occupe mon esprit, absorbe ma pensée. Si je m’éloigne de toi avec la vitesse du torrent du Rhône, c’est pour te revoir plus vite. Si, au milieu de la nuit, je me lève pour travailler encore, c’est que cela peut avancer de quelques jours l’arrivée de ma douce amie, et cependant, dans ta lettre du 23, du 26 ventôse, tu me traites de vous [souligné deux fois]. Vous toi-même. Ah ! mauvaise ! comment as-tu pu écrire cette lettre ? qu’elle est froide ! Et puis du 23 au 26 restent quatre jours ; qu’as-tu fait, puisque tu n’as pas écrit à ton mari ? Ah ! mon amie, ce vous et ces quatre jours me font regretter mon antique indifférence. Malheur à celui qui en serait la cause ! Puisse-t-il, pour peine et pour supplice, éprouver ce que la conviction et l’évidence qui servit ton ami, me ferait éprouver ! L’enfer n’a pas de supplice, ni les furies de serpent !… Vous! Vous! Ah ! que sera-ce dans quinze jours ?… Mon âme est triste ; mon cœur est  esclave, et mon imagination m’effraie… Tu m’aimais moins, tu seras consolée. Un jour tu ne m’aimeras plus ; dis-moi-le, je saurai au moins mériter le malheur… Adieu, femme, tourment, bonheur, espérance et âme de ma vie, que j’aime, que je crains, qui m’inspire des sentiments tendres qui m’appellent à la nature, à des mouvements tempestueux aussi volcaniques que le tonnerre. Je ne te demande ni amour éternel ni fidélité, mais seulement… vérité, franchise sans bornes. Le jour que tu me diras : je t’aime moins, sera ou le dernier de mon amour ou le dernier de ma vie. Si mon cœur était assez vil pour aimer sans retour, je le hacherais avec les dents. Joséphine ! Joséphine ! souviens-toi de ce que je t’ai dit quelquefois : la nature m’a fait l’âme forte et décidée ; elle t’a bâtie de dentelle et de gaze. As-tu cessé de m’aimer ! ! Pardon, âme de ma vie, mon âme est tendre sur de vastes combinaisons. Mon cœur, entièrement occupé par toi, a des craintes qui me rendent malheureux. Je suis ennuyé de ne pas t’appeler par ton nom. J’attends que tu me l’écrives.

Adieu ! Ah ! si tu m’aimes moins, tu ne m’aurais jamais aimé. Je serais alors bien à plaindre.

 

P.S. La guerre, cette année, n’est plus reconnaissable. J’ai fait donner de la viande, du pain, des fourrages ; ma cavalerie armée marchera bientôt ; mes soldats me montrent une confiance qui ne s’exprime pas : toi seule me chagrine, toi seule, le plaisir et le tourment de ma vie. Un baiser à tes enfants, dont tu ne parles pas. Pardi ! Cela allongerait tes lettres de la moitié ; les visiteurs, à dix heures du matin, n’auraient pas le plaisir de te voir.

Femme ! ! !

 

(*) Voir Henri Foljambe Hall: Projet Gutenberg, Lettres de Napoléon à Joséphine, 1796-1812

et https://www.napoleon.org/histoire-des-2-empires/articles/lettre-du-general-bonaparte-son-epouse-josephine-10-germinal-iv-30-mars-1796/#:~:text=Je%20ne%20te%20demande%20ni,le%20hacherais%20avec%20les%20dents

jeudi 15 mai 2025

Détestent-ils vraiment Trump autant qu’ils le prétendent ? / Do They Really Hate Trump as Much as They Say?

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Pierre Pestieau

(English version below)  

Il peut sembler surprenant, voire paradoxal, que la moitié de l’Amérique opposée à la politique de l’administration Trump — souvent plus aisée, plus instruite et davantage préoccupée par les biens publics globaux tels que la santé ou l’environnement — n’ait pas cherché à compenser, par des contributions volontaires, le retrait des financements fédéraux imposé par la présidence. Faut-il y voir une contradiction entre les discours et les actes ? Plusieurs explications structurelles, psychologiques et culturelles peuvent éclairer cette apparente inertie. Sont-elles pour autant pleinement convaincantes ?


Dans les sociétés développées, et plus particulièrement dans les démocraties sociales européennes, les citoyens ont tendance à déléguer aux institutions publiques la responsabilité de la solidarité et de la protection des biens communs. Une fois l’impôt payé, ils considèrent que la mission est accomplie. Ainsi, lorsque l’État se désengage, le réflexe d’auto-substitution ne va pas de soi. Ce schéma, cependant, est moins enraciné aux États-Unis, où la défiance envers l’État fédéral et la valorisation de l’initiative privée sont plus fortes. Cette observation affaiblit donc l’argument de la délégation morale automatique.



Plus convaincante est sans doute la difficulté bien connue en économie politique : celle de la coordination collective. Même si un grand nombre d’individus sont prêts à agir, l’absence d’un cadre organisé empêche souvent une mobilisation à grande échelle. Contrairement à l’impôt, qui repose sur une obligation universelle, les dons volontaires dépendent de l’initiative personnelle et se heurtent au problème du « passager clandestin » : chacun attend que d’autres agissent à sa place, ce qui entraîne une sous-provision chronique des biens publics. Cette dynamique est exacerbée par la dispersion des causes soutenues. Les citoyens progressistes s’engagent volontiers dans des projets locaux, militants ou sectoriels, mais il manque souvent une infrastructure commune pour canaliser ces ressources vers des objectifs globaux, comme ceux que poursuivaient certaines grandes ONG internationales.


Certes, on ne peut nier que des réactions ponctuelles ont émergé. Des plateformes telles que Planned Parenthood ou des campagnes de financement participatif ont bénéficié, sous Trump, d’un afflux de dons motivés par l’indignation. Mais ces élans sont souvent réactifs, émotionnels, et éphémères — loin d’une stratégie cohérente de remplacement du financement public à long terme.


Au fond, si l’opposition progressiste n’a pas comblé le vide laissé par le désengagement de l’État fédéral, c’est peut-être aussi parce que cette politique ne l’affecte que marginalement. Quand elle le fait, les personnes concernées se concentrent sur la résolution de leurs difficultés immédiates, sans toujours avoir les moyens ou la disponibilité d’organiser une réponse collective.


Ce constat met en lumière les limites du volontarisme individuel face au recul de l’action publique, même dans les sociétés les plus riches, les plus cultivées, et les plus engagées en apparence. Derrière la rhétorique de l’indignation, l’inertie persiste — révélant une fois encore que l’efficacité des politiques publiques ne se laisse pas aisément remplacer par la bonne volonté des individus, fussent-ils nombreux et sincères.


Pour conclure, on rappellera cette citation de Berthold Brecht :

« D’abord, ils sont venus chercher les communistes, et je n’ai rien dit — je n’étais pas communiste.
Puis ils sont venus chercher les syndicalistes, et je n’ai rien dit — je n’étais pas syndicaliste.
Puis ils sont venus chercher les Juifs, et je n’ai rien dit — je n’étais pas Juif.
Puis ils sont venus me chercher — et il ne restait plus personne pour protester. »

Do They Really Hate Trump as Much as They Say?

Pierre Pestieau

It may seem surprising — even paradoxical — that the half of America opposed to the Trump administration’s policies, a group generally wealthier, better educated, and more attuned to global public goods like health and the environment, did not step in to offset, through voluntary contributions, the public funding cuts implemented during his presidency. Does this reveal a gap between stated values and actual behavior? Several structural, psychological, and cultural factors may help explain this apparent inertia — but how convincing are they?


In developed societies — particularly in Europe’s social democracies — citizens traditionally delegate responsibility for the common good to public institutions. Once taxes are paid, there is a sense that one's civic duty has been fulfilled. Thus, when the state withdraws, that delegation is broken, but individuals do not necessarily respond with a reflex to substitute it through private giving. However, this logic holds less firmly in the United States, where distrust of centralized government and a strong culture of private initiative are more prevalent — which somewhat weakens the delegation argument.


 

More compelling is the classic challenge of collective action. Even when many individuals are willing to contribute, the absence of a centralized coordination mechanism often undermines effective mobilization. Unlike taxation, which applies universally, voluntary donations rely on individual initiative and are subject to the “free rider” problem: each person hopes others will contribute, resulting in the underprovision of public goods. This difficulty is compounded by the fragmentation of causes: progressive citizens tend to support local, targeted, or activist efforts, but there is often no common platform to channel resources toward global issues — the very issues that many international NGOs used to address with public support.


It is true that some responses did occur. Organizations such as Planned Parenthood and various online crowdfunding campaigns experienced a surge in donations during the Trump years. Yet these gestures were often emotional, short-lived reactions to specific policy decisions, rather than a coherent long-term strategy to replace public funding.


Ultimately, the reason progressive Americans did not step in to fill the gap left by federal disengagement may be that they were not personally affected by these policies — or when they were, their priority was simply to cope. This reality underscores the limits of individual voluntarism as a substitute for public action, even in wealthy and socially engaged societies.


Behind the rhetoric of outrage lies a deeper inertia — a reminder that collective problems rarely find adequate solutions through scattered private efforts, no matter how sincere. In the end, public policy remains difficult to replace, and moral conviction alone seldom builds institutions.


To conclude, it might be relevant to recall this citation of Berthold Brecht:

"First they came for the communists, and I did not speak out—
because I was not a communist.
Then they came for the trade unionists, and I did not speak out—
because I was not a trade unionist.
Then they came for the Jews, and I did not speak out—
because I was not a Jew.
Then they came for me—and there was no one left to speak for me."

jeudi 8 mai 2025

Une étude révèle que les perruches ont des régions productrices de langages qui ressemblent aux nôtres

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Ella Jeffries, Science News, 21 mars 2025

Pendant ma vie passée en Afrique (1939-1957), j’ai vécu avec trois perroquets qui étaient bien plus grands que les perruches. Deux d’entre eux grimpaient dans mon lit de grand matin et m’ont souvent grignoté les doigts et même les oreilles. Je n’ai été mordu qu’unseule fois. Comme vous le voyez, je suis heureusement encore là, mais sans mes bavardages avec mes perroquets hélas... (Victor Ginsburgh)



Les perroquets et les perruches fascinent depuis longtemps les humains en imitant leur parole. De nouvelles recherches pourraient aider les scientifiques à mieux comprendre le fonctionnement de la parole chez l'homme, en particulier dans les cas de troubles de la parole.


Pour étudier comment les perruches traitent et produisent des sons semblables à ceux des humains, des chercheurs se sont concentrés sur une région du cerveau, qui joue un rôle essentiel dans le contrôle de la production vocale. Ces chercheurs ont découvert que différents modèles neuronaux dans cette région correspondent à différents sons – un processus qui reflète la façon dont le cerveau humain encode la parole.


L'étude s'ajoute à un nombre croissant de recherches sur la cognition animale, soulignant que les oiseaux peuvent posséder des processus neuronaux plus avancés qu'on ne le croyait. Les perroquets sont déjà connus pour leur mémoire impressionnante, mais cette nouvelle découverte remet en question l'hypothèse selon laquelle le contrôle vocal complexe est propre aux humains.



Un chercheur de l'Université Rockefeller souligne l'importance de la découverte, et montre que l'activité neuronale et le comportement vocal associé sont plus proches entre perroquets et humains qu’entreperroquets et oiseaux chanteurs.


Les similitudes entre les cerveaux humains et les cerveaux de perruches suggèrent que ces deux espèces pourraient avoir développé des stratégies neuronales comparables pour l'apprentissage vocal, bien qu'elles soient séparées par des millions d'années d'évolution.


La recherche pourrait avoir des applications pratiques pour la santé humaine. En comprenant mieux comment le cerveau organise la production vocale des perruches, les chercheurs espèrent obtenir de nouvelles connaissances sur les troubles de la parole humaine, tels que l'aphasie et la maladie de Parkinson.


« De telles études promettent de faire progresser les thérapies orthophoniques et inspirer les technologies d'interface cerveau-ordinateur », écrit un neuro-scientifique de l'Université du Delaware.


Une équipe de la New York University travaille avec des chercheurs en apprentissage automatique pour tenter une « traduction » des vocalisations des perruches. Si ces chercheurs sont couronnés de succès, leurs travaux pourraient fournir des informations plus approfondies sur la question de savoir si ces oiseaux communiquent vraiment lorsqu'ils imitent la parole humaine.

 

jeudi 1 mai 2025

Sont-ils vertueux ?

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Pierre Pestieau


J’emploie « ils » plutôt que « nous » par fausse modestie. Il y a quelques semaines, j’ai lu sur le site Xerfi Canal un texte que vous trouvez ci-dessous. Il y était question d’une opposition entre les « bons » et les « mauvais » économistes. Les premiers, soucieux de rigueur scientifique et de nuance, seraient incapables de formuler un avis tranché et intelligible ; les seconds, quant à eux, dépourvus de toute démarche scientifique sérieuse, se tourneraient vers les médias pour y délivrer des banalités, ce qui ferait d’eux de « bons clients » (1) dans le jargon journalistique. Cette dichotomie est tentante, mais elle est loin d’être juste.

Il est vrai qu’elle reflète l’état d’esprit de certains collègues qui, au nom de l’excellence académique, refusent toute exposition médiatique. Ils n’hésitent pas à affirmer que ceux qui s’adressent au grand public sont, en général, des chercheurs médiocres. Ce jugement est parfois conforté par le comportement d’économistes avides de buzz ou motivés par des considérations idéologiques. À cet égard, on peut citer le pamphlet de Laurent Mauduit (2), Les imposteurs de l’économie, qui dénonce ce que l’auteur perçoit comme l’emprise de certains économistes néolibéraux sur l’espace médiatique et politique, via leurs connexions avec les milieux d’affaires et les élites économiques.

Si vous saviez que l'économie était une science lugubre,
pourquoi êtes-vous devenu économiste ?

Mais cette opposition, trop manichéenne, me semble réductrice.

Elle occulte un point essentiel : la nécessité de « passeurs d’idées ». Nous avons besoin de celles et ceux qui, quitte à emprunter certains raccourcis, parviennent à rendre accessibles des résultats de recherche susceptibles d’éclairer les grands enjeux économiques contemporains, et de nourrir la réflexion sur les politiques publiques. Il est délicat, sur ce terrain, de citer des noms, mais comment ne pas mentionner Milton Friedman, Paul Samuelson ou Paul Krugman — tous prix Nobel, et en leur temps chroniqueurs réguliers dans la presse américaine ? Plus récemment, j’ai toujours apprécié les interventions de feu Daniel Cohen, ou encore celles de Thomas Piketty, qui allient clarté et profondeur.

Enfin, n’oublions pas que de nombreux chercheurs de grande valeur seraient tout simplement incapables de s’exprimer clairement dans les médias — même s’ils en rêvent. Témoin les propos maladroits de Gerard Debreu interviewé après avoir reçu le prix Nobel d’économie. Il aurait dit que des questions comme le chômage n’entraient pas dans le champ de ses recherches – non pas parce qu’elles ne sont pas importantes, mais parce qu’elles ne relèvent pas de la démarche formelle qu’il poursuivait.


Les bons économistes fuient les plateaux télé (3)
Alexandre Masure.

Vous les attendez. Mais ils ne viennent jamais. Les économistes solides, rigoureux, précis, ne passent pas à la télé. À la place, vous avez les fameux toutologues, ces bavards verbeux, des oracles à l’emporte-pièce, des figures familières qui savent tout sur tout… sauf sur l’économie réelle. Et si leur absence n’était pas un hasard, mais un choix raisonné ? L’économie, c’est complexe. Un bon économiste doute, précise, contextualise. Il utilise des modèles, des statistiques, parle de marges d’erreur, de causalité fragile, de dynamiques longues. À la télé, il faut simplifier, caricaturer, trancher net. Sinon on vous coupe. Trop nuancé pour l’écran. Le bruit plutôt que le signal. Le média télé adore l’alarmisme.
Crise, krach, explosion, effondrement… Les pseudo-économistes qui passent à l’antenne savent donner dans le sensationnel et le prêt à penser. Les bons, eux, savent que l’analyse économique exige de la distance, de la rigueur. Pas assez sensationnel. L’opinion plutôt que la rigueur. À la télé, on ne vous demande pas ce que vous savez, mais ce que vous pensez. Et vite. Un bon économiste vous dira : "On ne sait pas de façon certaine." Un mauvais dira : "C’est évident." Devinez lequel fait de l’audience ? Le doute ne fait pas buzz. Le jeu de rôle médiatique. La télé aime les oppositions : l’ultralibéral contre l’anticapitaliste, le technocrate contre le populiste. L’économiste sérieux n’entre pas dans ces cases. Il devient illisible dans un duel de caricatures. Trop subtil pour le spectacle. La punition du sérieux. Celui qui refuse de jouer le jeu n’est plus invité. Celui qui corrige un animateur en direct ne revient pas. Celui qui dit "c’est plus compliqué que ça", on l’évince. On préfère l’économiste devenu personnage. Pas bankable, donc blacklisté. Le vrai savoir reste off. La télévision n’informe pas. Elle scénarise. Elle ne cherche pas des économistes, elle cherche des acteurs. Les bons, eux, bossent dans l’ombre, enseignent, écrivent, modélisent, conseillent les décideurs. Leur absence n’est pas une défaite. C’est une résistance.






(1). Ce terme désigne quelqu'un qui passe bien auprès du public devant une caméra ou derrière un micro.
(2). Les Imposteurs de l'économie : Les économistes vedettes sous influence, Paris, Éditions Gawsewitch, 2012, 259 p







jeudi 24 avril 2025

Le pays des contes où je suis né

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Victor Ginsburgh

 

Je suis né et j’ai vécu en Afrique de l’Est à quelque 1.500 mètres d’altitude, entre des volcans, des éruptions volcaniques, des tremblements de terre, des lacs, sans me rendre compte qu’aussi bien des volcans et certains lacs étaient dangereux. Mais pire, sans doute, des fractures (failles tectoniques) divisaient déjà certaines parties du continent dans la vallée du Rift de l’Est africain.


Rift africain

Dans la photographie qui suit, je voyais de chez moi le plus important volcan, le Nyiragongo avec ses 3.500 de mètres d’altitude. Il vient de se réveiller le 14 mars 2025, mais je ne l’ai jamais vu en éruption du temps de ma jeunesse.


Le volcan Nyiragongo

Plusieurs éruptions se sont produites bien après mon départ vers l’Europe en 1958. J’ai néanmoins eu la chance de voir de près une coulée de lave provenant du Nyamulagira, un volcan bien plus petit que le Nyiragongo.  Et puis il y avait la plage de Gisenyi où je passais mes journées durant les vacances. La maison où j’habitais en était à quelque 500 mètres. 

 

Le lac Kivu à 500 mètres de la maison où je suis né et ai vécu

Ma première neige s’est montrée lorsque je suis arrivé en Belgique, à l’âge de 18 ans. En janvier 1958, alors que je devais me lever pour me rendre au cours de mathématiques (dites générales) à l’université, j’ai vu la neige, collée sur la petite tabatière dans une maison à Ixelles. 

 

Première neige que j’avais vue de près… Mais de loin j’avais aperçu des neiges sur certains vieux volcans éteints.


Ancien volcan rwandais enneigé

Depuis lors, et malgré les voyages les plus exaltants que j’ai faits en Afrique du Nord, Chine, Russie, Amérique du Nord et du Sud, et Europe, je ne suis pas retourné dans le pays où je suis né. Je ne sais pas pour quelle raison. Aujourd’hui, je préfère sans doute mes souvenirs… et le bon vin.

jeudi 17 avril 2025

Taxes peccamineuses : quand l'État moralise la consommation

1 commentaire:

Pierre Pestieau


Il existe différentes motivations pour taxer. Les deux principales sont le besoin de financer les dépenses publiques et celui de redistribuer les revenus. Deux autres motivations, moins connues, sont d'une part la nécessité d'internaliser des coûts ignorés par le marché et d'autre part le souci de modifier le comportement des agents économiques. L'environnement est un domaine où la taxation pénalise ceux dont les activités génèrent pollution et nuisances. Dans le jargon économique, on parle de "taxe pigouvienne", souvent conçue pour transformer les comportements. La santé constitue également un champ d'action où l'État surtaxe des produits jugés nocifs afin d'en décourager la consommation.

Lorsque l'objectif premier est de transformer les habitudes de consommation, on parle parfois d’ une "taxe comportementale", voire une "taxe peccamineuse" (sin tax). La taxe vous dissuade de "pécher". Inversement, l'État peut subventionner des alternatives vertueuses. La taxe carbone appartient à cette catégorie d'imposition — j'y reviendrai dans un prochain billet. Les taxes sur le tabac, l'alcool et les sodas s'inscrivent également dans cette logique.

En 1990, le paquet de cigarettes coûtait 1,50 euros. Aujourd'hui, il atteint 11,50 euros, dont 80% reviennent à l'État. Le tabagisme quotidien a certes reculé, mais demeure encore largement répandu. On observe des disparités régionales significatives, avec des taux généralement plus élevés en Wallonie qu'en Flandre. L'impact dissuasif reste finalement modeste.

Outre cette résistance des consommateurs, deux problèmes majeurs persistent. D'une part, l'explosion des circuits parallèles. Les achats transfrontaliers et le marché noir privent l'État de recettes substantielles. D'autre part, une injustice sociale flagrante. L'écart de prévalence du tabagisme quotidien entre les plus bas et les plus hauts revenus est élevé et grandissant. Ce sont donc les populations défavorisées qui supportent le poids le plus lourd de cette fiscalité. En d'autres termes, cette taxe s'avère régressive. Sans réellement modifier le comportement des personnes à faibles revenus, elle leur enlève du pouvoir d’achat..


Les boissons sont aussi un marqueur social; les sodas sont davantage consommés par les classes populaires. Introduite en 2015, la taxe soda vise à lutter contre l’obésité, le diabète et les maladies cardiovasculaires, ainsi que leur coût pour l’Assurance maladie.

Elle rapporte beaucoup a l’Etat mais elle semble avoir peu d’effet sur le comportement d'achat. Une faible taxe augmentée petit à petit, comme cela se passe actuellement, ne crée pas d’effet-choc. Le consommateur s’habitue simplement à ces nouveaux prix sans modifier son comportement. Au final, ce sont surtout les moins aisés qui ressentent l’impact financier d’une telle taxe. Cela étant, ce sont également eux qui vivent et mangent en général de manière un peu moins saine et qui risquent donc davantage de devenir obèses.

Les problèmes de santé causés par le tabac et les boissons sucrées nécessitent une approche globale et transversale. Il est essentiel de définir une politique claire, avec des objectifs concrets et un suivi rigoureux. L'augmentation des taxes sur les produits dont il faut limiter la consommation peut faire partie d'un plan global, mais elle ne sera jamais aussi efficace que d'autres mesures telles qu'un meilleur étiquetage, des portions plus petites et une meilleure information. Il importe surement de moins moraliser la politique de dissuasion, comme le fait le terme « peccamineux ».


Ces taxes semblent davantage destinées à remplir les caisses de l’État qu’à modifier réellement les comportements. Ce sont les plus modestes qui en paient le prix.





jeudi 10 avril 2025

Monastères isolés à voir dans le monde

2 commentaires:

Shoshi Parks, Historien and Journaliste, 
Isolated, Gravity-Defying Monasteries, You Can Visit Around the World, Smithsonian Magazine, January 31, 2025.


Pendant des siècles, les moines ont recherché la solitude et l'isolement sur leur chemin vers l'illumination spirituelle, choisissant certains des endroits les plus reculés du globe pour construire leurs monastères. En dépit de leur splendeur, je ne suis pas sûr que j’y grimperais. En voici néanmoins une collection magnifique... A visiter, dit l’article. Je préfère la vue de loin (Victor Ginsburgh).

Météores, Grèce

Météores, Grèce

Paro Taktsang, Bhutan

Popa Taung Kalat, Myanmar, Birmanie

Sevanavank Guenterguni, Arménie

Ostrog Giulio Andreini, Montenegro

Montserrat, Espagne

Temple Suspendu, Chine

Sumela, Turquie

Key Monastery, Inde



jeudi 3 avril 2025

Entre Paradis Perdu et Paradis Retrouvé

2 commentaires:

Pierre Pestieau


Nous vivons dans un monde en proie au chaos, où crises environnementale, économique et politique s’entremêlent. La planète est menacée, l’État-providence vacille moralement et financièrement, et la démocratie subit des assauts sous toutes ses formes. Il est difficile d’imaginer une situation plus désastreuse dans l’histoire contemporaine, tant l’incapacité des individus et des nations à coopérer efficacement semble au cœur de ce désordre.

Deux concepts essentiels permettent d’éclairer cette impasse : le dilemme du prisonnier et la tragédie des communs. Ils illustrent comment la quête de l’intérêt individuel, loin de produire une solution optimale pour la société, mène à des conséquences délétères pour tous. Dans le dilemme du prisonnier, deux complices arrêtés après un vol sont confrontés à un choix simple : se taire et être relâchés faute de preuves, ou dénoncer l’autre pour obtenir une peine réduite. Craignant la trahison, chacun finit par avouer, s’exposant ainsi à une sanction plus lourde que s’ils avaient fait preuve de solidarité. Cet exemple illustre la manière dont l’égoïsme individuel peut aboutir à un résultat perdant-perdant, y compris pour les malfrats.

La tragédie des communs renvoie quant à elle à une époque où des fermiers partageaient des pâturages collectifs. Chacun cherchant à maximiser son profit, l’exploitation effrénée mena à la surexploitation des ressources, provoquant leur épuisement. Pour contrer cette menace, la solution adoptée fut l’introduction de la propriété privée, incarnée par les célèbres fils barbelés qui ont nourri l’imaginaire des westerns. Ces deux scénarios traduisent un dilemme fondamental : sans régulation ou coopération, les intérêts individuels finissent souvent par nuire au bien commun.


Pris entre le souvenir idéalisé des sociétés traditionnelles et le mirage du "grand soir", nous oscillons entre un paradis perdu et une utopie à reconstruire. Les sociétés d’antan, souvent perçues comme des modèles d’harmonie sociale, reposaient sur des normes partagées, un fort sentiment d’appartenance et des pratiques d’entraide. Mais peut-on vraiment revenir à ce modèle ? Rien n’est moins sûr. Ces sociétés étaient limitées par leur homogénéité culturelle et leur fermeture à l’altérité. Dans un monde globalisé et interdépendant, ce retour en arrière serait non seulement irréaliste, mais aussi porteur de dangers. Pourtant, certains prônent un repli sur soi : fermeture des frontières, exclusion des étrangers des systèmes de redistribution, recentrage des solidarités sur une communauté nationale restreinte. Mais même dans cette hypothèse, il serait impossible de recréer les conditions des sociétés traditionnelles, tant elles reposaient sur des dynamiques incompatibles avec la diversité contemporaine.

Face à cette impasse, d’autres rêvent de rupture radicale. Le "grand soir" incarne cette aspiration à un monde nouveau qui abolirait non seulement le capitalisme, mais aussi les normes sociales établies. Cette idée s’inscrit dans la longue tradition des mythes millénaristes, nourrissant l’espoir sans offrir de solutions concrètes. Une alternative plus pragmatique pourrait être un État-providence réinventé, mieux adapté aux défis du XXIᵉ siècle. Mais cette ambition suppose un changement de paradigme : une gestion plus rigoureuse des ressources publiques, une adaptation constante des politiques aux nouvelles réalités économiques et sociales, ainsi qu’une valorisation de l’innovation, notamment à travers les outils numériques.

Une société plus solidaire nécessiterait également un dialogue inclusif entre cultures et générations, permettant de consolider un sentiment d’appartenance collective. Les États-providence, par nature nationaux, devraient aussi repenser leurs formes de coopération pour répondre aux enjeux pressants du climat, de la paix et de la répartition des richesses. Si un retour aux sociétés traditionnelles est illusoire et le "grand soir" une chimère, la modernisation de l’État-providence demeure une ambition réalisable, bien que loin d’être acquise. Elle exige un effort concerté et une vision partagée d’un avenir où justice sociale et efficacité économique cesseraient de s’opposer pour enfin se renforcer mutuellement. C’est à cette seule condition que nos sociétés pourront espérer surmonter leurs fractures et bâtir un modèle de solidarité durable. Mais au fond, cette perspective elle-même n’est-elle pas une forme d’utopie ?


jeudi 27 mars 2025

Le plus grand iceberg du monde se déplace

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Victor Mather (*), 4 mars 2025

 

Le plus grand iceberg du monde, connu sous le nom de A23a, s'est déplacé au large de l'île de Géorgie du Sud la semaine dernière.



Bien qu'un scénario « Titanic II » soit peu probable et que les manchots de la région semblent être pour la plupart en sécurité, l'iceberg pourrait être un symptôme d'un changement indésirable en Antarctique et sur la planète.


Comment en sommes-nous arrivés là ?


L’iceberg A23a est né en 1986 lorsqu'il s'est détaché d'un autre iceberg qui s'était arraché de l'Antarctique plus tôt cette année-là.



La jeunesse de l’A23a fut sans histoire; il est resté dans la mer de Weddell, à l'est de la péninsule Antarctique, pendant des décennies. Ses voyages ont commencé en 2020, lorsqu'il s'est libéré du fond marin et a commencé à se déplacer. En 2023, il était prêt à quitter complètement les eaux de l'Antarctique.


Ce printemps, sa progression a rencontré un problème lorsqu'il a commencé à tourner sur place, pris dans un courant près des îles appelées Orcades du Sud.


S'échappant après plusieurs mois de rotation, il s'est ensuite dirigé vers la Géorgie du Sud, une île à l'est de la pointe sud de l'Amérique du Sud qui est un territoire britannique et qui abrite quelques dizaines de personnes et de nombreux phoques et pingouins. Mais il n'a pas pu se rendre jusqu'en Géorgie du Sud et est maintenant coincé sur le plateau continental, à environ 50 miles de l'île. Jusqu'à présent, il semble être assis paisiblement et n'a pas commencé à se briser en petits morceaux, comme l'ont fait d'autres icebergs géants après s'être séparés de l'Antarctique.


Quelle est la taille de cette chose ? Initialement, il était d'environ 1 500 miles carrés. Il a perdu une partie, mais on pense qu’il fait encore plus de 1 300 miles carrés. En revanche, la ville de New York fait 300 miles carrés.


Les icebergs de cette taille sont rares, mais il y en eut deux autres de taille similaire dans la même région au cours des cinq dernières années environ.


« On dirait de la terre, c'est la seule façon de la décrire », a déclaré l'été dernier Alexander Brearley, océanographe physique au British Antarctic Survey.


L'iceberg qui a coulé le Titanic faisait peut-être un quart de mile de long, une chose ridiculement petite en comparaison.


Quelle est la prochaine étape ?


A23a commencera à se désagréger et à fondre, mais cela prendra probablement un certain temps, peut-être des années.


« Maintenant qu'il est ancré, il est encore plus susceptible de se disloquer en raison de l'augmentation des contraintes, mais c'est pratiquement impossible à prévoir », a déclaré le Dr Meijers. De grands icebergs ont déjà fait un long chemin vers le nord – l'un d'eux s'est approché à moins de 1 000 kilomètres de Perth, en Australie, une fois – mais ils se brisent inévitablement et fondent rapidement par la suite.


Est-ce une bonne ou une mauvaise chose ?


Il est peu probable que les phoques et les manchots de Géorgie du Sud soient touchés par l'iceberg. Pourtant, potentiellement, cela pourrait interrompre leur chemin vers les sites d'alimentation et forcer les adultes à dépenser plus d'énergie pour le contourner. Cela pourrait réduire la quantité de nourriture revenant aux chiots et aux poussins sur l'île, et ainsi augmenter leur mortalité. 


L'iceberg contient également des nutriments qui sont libérés dans la mer lors de sa fonte : Si la glace stimule la productivité de l'océan, cela pourrait en fait stimuler les populations de prédateurs locaux comme les phoques et les pingouins.


On dirait que l'océan l'a creusé, et il y a des fissures visibles à la surface de la glace lorsque la glace réagit aux contraintes changeantes », a déclaré Indrani Das, glaciologue à l'Observatoire de la Terre Lamont-Doherty de l'Université Columbia.


Au fil du temps, le glacier s'enfoncera plus profondément dans l’eau, ce qui le fera commencer à se fragmenter davantage. À un moment donné, il peut même devenir lourd et se renverser. Compte tenu de sa taille, cela peut prendre des années.


Il y a peu de crainte d'un « Titanic II » car les bateaux de la région seront bien conscients de l'emplacement de l'iceberg. Une fois que l'A23a se disloquera, cependant, les plus petits icebergs seront plus difficiles à suivre, ce qui augmentera le danger.


Les plates-formes de glace ont perdu des milliards de tonnes de glace au cours des 25 dernières années, ce que les scientifiques attribuent au changement climatique. La perte de toute cette glace peut contribuer à une élévation du niveau de la mer.


« Le climat change et cela a un impact sur la façon dont les plates-formes de glace fondent », a déclaré le Dr Das en 2023, alors que l'iceberg se déplaçait encore. « Les plates-formes de glace perdent de la masse parce que l'océan se réchauffe. Le vêlage est un processus naturel, mais ce vêlage naturel pourrait être amélioré par le climat.


Pourtant, il en a toujours été ainsi. Les icebergs gigantesques « font partie tout à fait normale du cycle de vie des calottes glaciaires de l'Antarctique et du Groenland », a déclaré le Dr Meijers.


 

(*) Victor Mather, journaliste et rédacteur en chef au Times depuis 25 ans. Le texte a été traduit en français par Victor Ginsburgh.

jeudi 20 mars 2025

Finance, je te hais (1)

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Pierre Pestieau

Depuis toujours, la gauche au pouvoir entretient des relations ambivalentes avec le monde de l'argent et de la finance. Officiellement hostile, elle se montre pourtant souvent accommodante dans ses pratiques. Les déclarations des deux derniers présidents de gauche illustrent bien cette dualité.

Lors du Congrès d’Épinay (11-13 juin 1971), François Mitterrand dénonçait violemment l’influence de l’argent : « L’argent qui corrompt, l’argent qui achète, l’argent qui écrase, l’argent qui tue, l’argent qui ruine, et l’argent qui pourrit jusqu’à la conscience des hommes. » Plus de quarante ans plus tard, François Hollande reprenait cette rhétorique en affirmant : « Mon ennemi, c’est la finance. »



Mais d’où vient cette aversion, si largement partagée, notamment en période de crise ? Dès que les marchés vacillent, la finance est désignée coupable des inégalités, des bulles spéculatives et des licenciements massifs.

La finance suscite à la fois admiration et crainte. Son rôle est fondamental : sans elle, il n’y aurait ni épargne, ni investissement. Ce qui est rejeté, ce sont ses excès. Plusieurs facteurs expliquent cette défiance : son opacité, son rôle dans l’accroissement des inégalités, son instabilité chronique et son éthique souvent contestée.

Le monde financier est perçu comme complexe et impénétrable. Nombreux sont ceux qui estiment que son jargon technique masque des pratiques opaques, rendant le système incompréhensible pour le citoyen moyen. Même les économistes peinent parfois à expliquer comment la Bourse peut prospérer alors que l’économie réelle est en récession.

Les grandes institutions financières et leurs dirigeants engrangent des profits colossaux tandis que la majorité de la population lutte pour maintenir son niveau de vie. Cette asymétrie alimente un profond sentiment d’injustice, exacerbé par des situations où des banques sont renflouées avec des fonds publics tandis que les citoyens doivent subir des politiques d’austérité. Il est difficilement acceptable de voir de jeunes diplômés décrocher des contrats à Wall Street leur garantissant une revenu à 7 chiffres  et une retraite dorée dès 50 ans, tandis que d’autres peinent à trouver un emploi stable.

La finance est également responsable de crises majeures, dont celle de 2008, qui a causé faillites, chômage et pertes massives d’épargne. Beaucoup accusent les financiers d’avoir pris des risques excessifs sans jamais en assumer les conséquences, laissant les citoyens ordinaires payer la facture. Dans la mesure où elle soutient sans réserves la croissance, la finance est aussi associée au dérèglement climatique

Les grandes entreprises et les banques usent souvent de montages financiers complexes pour minimiser leur charge fiscale, suscitant l’indignation des contribuables ordinaires, contraints de s’acquitter de leurs impôts sans échappatoire. Scandales après scandales, la confiance envers le secteur financier s’érode, renforçant la perception d’un monde régi par la cupidité.

En conclusion, la finance est perçue comme un acteur avide, opaque et excessivement puissant, servant avant tout une élite au détriment du reste de la société. Des tentatives existent pour encadrer et moraliser ce secteur, notamment avec les fonds d’investissement éthiques et des régulations plus strictes. Cependant, leur efficacité reste encore limitée. Le défi majeur est donc de concilier un système financier performant avec des règles garantissant une répartition plus équitable des richesses et une responsabilité accrue des acteurs économiques. Faut pas rêver.



(1). En référence a Gide et son « Familles, je vous hais »


jeudi 13 mars 2025

Nous sommes aussi morts que ceux qui sont sous les tombes... Ou quand un cimetière devient la maison des vivants

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Sahar Al-Ijla, Ecrivain à Gaza, 1er février 2025 (*)


Voir les photos et cartes de Gaza dans https://www.ledevoir.com/interactif/2024-10-07/gaza-1an/index.html

Lorsque des centaines de milliers de Palestiniens de Gaza se sont entassés dans des abris surpeuplés pendant la guerre, une famille a trouvé refuge parmi les pierres tombales. Pendant la guerre, les Gazaouis se sont réfugiés dans les endroits les plus improbables : dans les rues, sur les falaises, sur la plage, dans les mosquées, les gymnases, les hôpitaux et les écoles – mais la famille Allouh n'aurait jamais imaginé qu'elle vivrait parmi les morts.

Et pourtant, depuis un an, 14 membres d'une famille vivent dans des tentes au cimetière d'Ansar, dans l'ouest de Deir al-Balah, entouré de centaines de tombes, d'un espace petit, malodorant et effrayant. Les forces israéliennes ont bombardé leur maison le même mois. Pendant toute la durée de la guerre, cette zone plus proche d'Israël est restée interdite aux Palestiniens.

Victimes de multiples déplacements alors que la guerre faisait rage, Ahmad, 32 ans, sa femme Nada, 33 ans, leurs enfants et leur famille élargie se sont retrouvés dans l'incertitude. Sans endroit où se trouver ou sans connaissances pour demander de l'aide, la famille s'est dispersée – les femmes et les enfants ont réussi à trouver un peu de place dans les écoles surpeuplées qui s'étaient transformées en refuges pour les déplacés, tandis que les hommes ont été laissés à errer dans les rues de l'ouest de Deir al-Balah.

« Je marchais et je cherchais un endroit vide pour dormir », a déclaré Ahmad, qui, comme tous les membres de la famille qui ont parlé à Mondoweiss pour cet article: « Je suis allé au cimetière pour me reposer, et je ne sais pas comment je me suis retrouvé le lendemain matin à dormir là sur le marbre froid d'une tombe ! ».

Après avoir passé une nuit à dormir seul dans le cimetière d'Ansar, Ahmad s'est senti encouragé à y passer plus de temps. Enfin, il avait trouvé un endroit où se réfugier. Le cimetière d'Ansar est l'un des principaux cimetières de Deir al-Balah, abritant quelque 50 000 tombes sur 3,5 hectares. Le cimetière a été utilisé jusqu'il y a peu, lorsqu'il a manqué d’espace pour enterrer les morts suite à l'effusion de sang implacable de la guerre, forçant les Palestiniens à enterrer les martyrs les uns sur les autres.

Ahmad souhaitait être réuni avec sa famille, mais il n'a pas été facile de les convaincre de déménager au cimetière d'Ansar. Ils ont tous refusé par peur, mais Ahmad n'a pas abandonné. Il a commencé à amener ses enfants au cimetière pendant la journée, les laissant jouer et s'habituer à cet environnement inhabituel.

« Cette vie ne mérite pas d'être appelée vie pour nous, c'est injuste. Nous sommes aussi morts que ceux qui sont sous les tombes, mais ce ne sont que des os ; il n'y a rien à craindre ». C'est ce dont Nada se souvient que son mari lui a dit de la persuader de l'accompagner.

Finalement, la famille a décidé que tout était préférable à rester déchiré. Ils se sont entretenus avec plusieurs cheikhs, ou chefs religieux, qui ont confirmé que, malgré l'interdiction générale dans l'Islam de vivre dans un cimetière, mais c’était autorisé en raison des circonstances exceptionnelles et des difficultés de la famille.

Lorsque la famille a emménagé, ils ont installé leurs tentes dans les espaces étroits entre les pierres tombales. Cependant, le cimetière surpeuplé les empêchait d'éviter complètement les tombes.

« Je dors sur la tombe d'un bébé ; c'est sous mon oreiller parce qu'il n'y a pas d'autre place pour moi dans la tente ! ». Ses tentes et celles de son frère sont chacune installées au-dessus de deux tombes, tandis que les autres tentes des Allouh ne couvrent qu'une seule tombe chacune.

Les premières semaines ont été difficiles. Les femmes et les enfants ne pouvaient pas dormir la nuit, criaient et avaient des crises de panique chaque fois qu'ils entendaient le bruit des chiens errants qui erraient dans le cimetière.

Ahmad a dû creuser un trou pour que la famille puisse installer une fosse septique – une expérience inoubliable et troublante. Une odeur de moisi imprègne les tentes en plastique, les obligeant à passer la plupart de leur temps à l'extérieur, exposés au regard des visiteurs comme s'ils étaient dans un zoo. Le manque d'intimité est encore aggravé par le fait que les gens viennent visiter les tombes de leurs proches enterrées là où les tentes de la famille Allouh sont installées.

La famille effectue toutes ses tâches quotidiennes – cuisiner sur le feu, faire la vaisselle et faire la lessive à la main – dans les ruelles étroites entre les tombes. « Imaginez-vous en train de faire la vaisselle lorsque des hommes apportent soudain un cadavre et commencent à creuser pour l'enterrer juste à côté de vous pendant que vous travaillez et regardez calmement », dit Aya, décrivant une situation dont elle a été témoin elle-même.

La décision de la famille de s'installer au cimetière a suscité la controverse parmi de nombreux Palestiniens déplacés.

« Un mot peut soit vous réchauffer le cœur, soit verser vos larmes », a déclaré Amna, la mère d'Ahmad. La famille fait face à deux types de visiteurs au cimetière. Les compatissants les soutiennent avec des mots chaleureux, des regards et des prières, leur souhaitant une vie meilleure et expriment leur compréhension de vivre dans un tel endroit.

Cependant, la plupart des gens sont choqués par leur situation de vie et réagissent de manière agressive, a déclaré la famille. Certains membres de la famille de ceux qui sont enterrés dans les tombes près ou à proximité des tentes ont ordonné aux Allouhs de garder les tombes et leurs environs propres en tout temps, même s'ils n'y ont pas causé de désordre, et leur ont interdit de s'.approcher d'eux, même pas de s'asseoir. Ils crient aussi parfois et menacent de jeter la famille hors du cimetière s'ils n'obéissent pas à leurs ordres.

Chaque fois que la famille Allouh pense à sa vie et à ses ancêtres, cela lui fait mal aussi. « Nous nous sentons morts, tout comme nos ancêtres, parce que nos vies n'ont pas le nécessaire pour vivre décemment », a déclaré Ahmad. « La seule différence, c'est que nos ancêtres sont sous terre, et nous sommes au-dessus ».

La famille Allouh attendait avec impatience l'annonce du cessez-le-feu le 19 janvier, dans l'espoir de pouvoir bientôt retourner dans leur maison bombardée. Le seul soulagement qu'ils ont trouvé pendant le cessez-le-feu est simplement le répit des frappes aériennes et le bruit des bombes. Les ancêtres qui reposent dans leurs tombes, quant à eux, n'ont rien à craindre.

(*) Mondoweiss traduit en français par Victor Ginsburgh.