mardi 16 janvier 2018

L’Etat-providence : Défense et illustration 2


Victor Ginsburgh

Mon co-blogueur Pierre et son coauteur ont écrit un livre important et courageux sur la protection que la société doit accorder à ses habitants, nationaux comme immigrés d’ailleurs. Je reviendrai sur le titre plus loin, mais j’aime beaucoup le sous-titre Défense et illustration, emprunté si je ne m’abuse au poète de la Renaissance, Joachim du Bellay, sauf que ce n’est pas de poésie, ni de littérature ou de de langue qu’il s’agit cette fois.

Quant au titre L’Etat-providence, et les auteurs le soulignent d’ailleurs (p. 9), le mot providence devrait une fois pour toutes être banni. Pour deux raisons. Le Larousse dit qu’il signifie « Action par laquelle Dieu conduit les événements et les créatures vers la fin qu’il leur a assignée. Dieu, en tant qu’ordonnateur des toutes choses ». Et aussi parce que « c’est un événement qui arrive à point nommé pour sauver une situation qui constitue une chance, un secours exceptionnel ». Banni, parce que ce n’est pas Dieu qui pourvoit, et ce qui est pourvu ne doit pas être exceptionnel, mais continu et mesuré : il faut pourvoir, mais il faut aussi oser cesser de pourvoir lorsque la cause disparaît. Et pas mal de causes ont disparu, mais l’Etat continue de distribuer, parce que cela arrange aussi bien les uns (le distributeur qui en espère des effets lors des élections) que les autres (qui en bénéficient sans en avoir besoin lorsque, par exemple, la technologie a adouci les effets du travail sur la santé ou la pénibilité). 


Pourquoi ne parle-t-on pas d’Etat-redistributeur ou d’Etat-protecteur, puisque c’est vraiment de cela qu’il s’agit ou devrait en tout cas s’agir. L’Etat doit en effet corriger les imperfections du marché. A moins que certaines imperfections du marché résultent des actions de l’Etat, voire de nos actions lorsque nous votons. C’est le problème de la poule et de l’œuf, qui dans la langue des économistes, mais aussi dans beaucoup d’autres sciences, s’appelle le problème de causalité. Où est la cause, et est-on bien sûr que l’effet provient de cette cause-là.

Comme l’ouvrage le montre, les fractures sociales, dues à la gestion défaillante des Etats, conduisent une partie de la population « à douter des politiques censées les secourir et finissent par basculer dans le vote populiste ». Les populistes que la population elle-même met ainsi au pouvoir feront leur possible pour augmenter les fractures sociales. Le cas des dernières élections américaines en est un exemple presque parfait. La Belgique n’en est pas loin, nous verrons comment les choses se passeront dans la nouvelle France, et le vote sur le Brexit a été gagné par les laissés pour compte. Les conclusions de l’ouvrage le montrent de façon parfaitement argumentée.

Je suis surtout frappé par la faiblesse des Etats pour que s’arrête l’inégalité croissante des revenus et des fortunes, qui est, me semble-t-il, une raison essentielle de la fracture sociale. La redistribution ne fonctionne pas bien parce que les Etats sont appauvris par la fraude et l’évasion fiscale. Je comprends bien que la lutte dans un environnement globalisé est difficile, et que chaque Etat continue à jouer contre les autres en manipulant son système fiscal, ou pire, en laissant fraude et évasion s’installer. La Cour de Cassation du Luxembourg vient peut-être d’ouvrir une toute petite porte en annulant la condamnation à une peine de prison avec sursis d’Antoine Deltour, le lanceur d’alerte français, qui est à l’origine du scandale du LuxLeaks.

Il y a bien longtemps, j’avais cosigné avec Philippe Michel, notre ami commun à Pierre et à moi, un petit article sur l’organisation des élections (1). L’idée était basée sur ce qu’on appelait à l’époque le cycle économique d’origine politique (political business cycle). Dans les grandes lignes, les électeurs ont peu de mémoire sur ce qui s’est passé en début de cycle électoral, mais se rappellent bien du passé plus récent. Le cycle d’origine politique provient alors du fait que juste après les élections, les nouveaux élus vaquent à d’autres affaires que la croissance, l’inflation ou le chômage, et se consacrent à leurs petites ou grandes escroqueries, puisque pas grand-chose ne peut leur arriver une fois élus pour disons, 4 ans. Par contre, peu avant les élections suivantes, ils doivent se montrer à la hauteur en escroquant moins et en promouvant la croissance, et/ou en réduisant le chômage ou l’inflation qu’ils ont provoqués en début du cycle électoral, ce qui devrait renforcer leur chance d’être réélus, puisque les électeurs se rappellent mal du passé éloigné. Pour réduire, voire éviter ce cycle d’origine politique, nous avions proposé le mécanisme suivant. Chaque année, on tire une boule au hasard dans une urne remplie de boules blanches et noires ; si la boule tirée est noire, on organise de nouvelles élections, si elle est blanche, les mêmes élus restent au gouvernement pour une année de plus, et ainsi de suite. Ceci met clairement en danger ceux qui ont mal géré durant l’année, puisqu’il y a en fin de chaque cycle annuel, une probabilité non nulle qu’ils ne soient pas réélus (2). Ce qui devrait réduire leur mauvaise gestion. Le coût des élections multiples (4 au lieu d’une seule tous les 4 ans) augmente évidemment, mais on économise bien plus en évitant les gabegies habituelles de nos chers élus.

Même si l’idée paraît farfelue (Philippe était aussi farfelu que moi, Pierre est plus sérieux), elle pourrait peut-être un peu policer nos édiles. En attendant, et l’ouvrage dont je parle devrait y contribuer, le grand soir arrive où

« Le vent se lève…
L’air immense ouvre et referme [votre] livre
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
 … 
Rompez, vagues ! Rompez d’eau réjouies
Ce toit [trop] tranquille… ». (3)



(1) V. Ginsburgh and P. Michel, Democracy and dynamic welfare optima, Economics Letters 9 (1982), 315-18.

(2) Nous avions aussi montré que la probabilité de tirer une boule blanche, qui résulte évidemment du la proportion entre nombre de boules blanches et de boules noires dans l’urne, était liée au taux d’escompte social dans le pays. Mais ça c’est une autre histoire, sauf qu’il me semblait important de préciser que la proportion de boules blanches (et noires) n’était pas chosie au petit bonheur la chance!

(3) Paul Valéry, Le Cimetière Marin, à l’exception des mots entre crochets.



1 commentaire:

  1. le vent se lève (Victor)il faut tenter de vivre (P Valery)

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