Victor Ginsburgh
Je parle espagnol à Dieu, italien aux femmes, français aux hommes et allemand à mon cheval (Charles-Quint).
La traduction ne marche pas comme on le croit, et, même si je suis d’accord avec les propos de Pierre dans son blog de la semaine dernière, je voulais ajouter que rien n’est simple.
L’écrivain kenyian, James Ngugi, a publié en anglais ses premiers livres Weep Not, Child et The River Between. Après avoir terminé ses études à l’Université de Leeds en 1986, il décide, et n’a plus changé par la suite, de s’appeler Ngugi wa Thiong’o son vrai nom, et se met à écrire uniquement en Gikuyu (une des langues parlées au Kenya). Par la suite il enseigne à l’Université de Nairobi au département d’anglais, tout en proposant de le fermer. Il trouvait impératif qu’une université africaine enseigne la littérature africaine en « africain ». Il était important, disait-il, de « décoloniser le monde », le titre d’un autre de ses ouvrages, dans lequel il estime que « l’arme la plus dangereuse de l’impérialisme est la bombe culturelle » (1). Plusieurs auteurs africains, dont David Mandessi Diop et Oblajunwa Wali ont suivi les traces de Ngugi.
Franz Fanon, écrivain marxiste, né à la Martinique, cité par Pierre Pestieau dans son blog de la semaine dernière, écrit en français ses ouvrages Peau noire, masques blancs et Les damnés de la terre (2). Il meurt d’un cancer à l’âge de 36 ans aux Etats-Unis. L’anti-colonialiste Aimé Césaire, déclarait qu’il appartenait à la race des opprimés, tout en étant député de la Martinique de 1945 à 1993. Il fonde le mot négritude qui est, écrit-il « la simple reconnaissance de fait d’être noir et l’acceptation de ce fait, de notre destin de noir, de notre histoire et de notre culture ». Mais cette phrase est écrite en français (3).
Comme l’est celle de Léopold Sédar Senghor, un autre noir, sénégalais cette fois, qui écrit que « c’est une attitude et une méthode, encore une fois, un esprit, qui, significativement, fait moins la synthèse que la symbiose de la modernité et de la négrité. Je dis négrité et non négritude puisqu’il s’agit de l’esprit nègre plutôt que du vécu nègre » (4). Senghor, élu à l’Académie Française, pense aussi que « le français, ce sont de grandes orgues qui se prêtent à toutes les oreilles, à tous les effets, des douceurs les plus suaves aux fulgurances de l’orage... Des fusées qui éclairent la nuit » (5).
Le magnifique écrivain nigérian, Chinua Achebe se demande « s’il est juste qu’un homme devrait abandonner sa langue maternelle pour autre chose ? Cela me semble un horrible abandon et engendre un sentiment de culpabilité, mais pour moi, il n’y a pas le choix. On m’a donné cette langue (l’anglais), et j’ai l’intention de l’utiliser » (6).
Voici pour la négritude. Mais il y a aussi les écrivains européens qui ont migré entre pays, voire, entre continents : Elias Canetti (prix Nobel) et Imre Kertesz (prix Nobel) par exemple, qui, tout en étant Juifs, n’ont pas voulu abandonner leurs langues d’origine, l’allemand et le hongrois. Contrairement à Aharon Appelfeld (roumain), Samuel Beckett (irlandais), Joseph Conrad (polonais), Eugène Ionesco (roumain) ou Milan Kundera (tchèque) et beaucoup d’autres, qui, au contraire sont tombés amoureux des langues de leurs pays adoptifs (hébreu, anglais et français).
Hannah Arendt, juive née en Allemagne a cessé d’écrire en allemand, pour se tourner vers l’anglais après la guerre 1940-1945, mais dit quand même « Was bleibt ? Es bleibt die Muttersprache » Que reste-t-il s’il ne reste pas la langue maternelle (7).
| Hannah Arendt |
| Franz Kafka |
| Jacques Derrida |
Franz Kafka et Jacques Derrida, nés tous deux dans des familles juives, écrivaient à regret en allemand et en français. Le premier aurait préféré le Yiddish ; le second rêvait d’écrire en Ladino ou en berbère. Je cite Derrida : « Je n’ai qu’une langue, or ce n’est pas la mienne… Car jamais je n’ai pu appeler le français, cette langue que je parle, ma langue maternelle » (8).
« Lolita, light of my life, fire of my loins. My sin, my soul. Lo-lee-ta: the tip of the tongue taking a trip of three steps down the palate to tap, at three on the teeth. Lo. Lee. Ta »,
et sa traduction en russe par le russe Nabokov, lui-même :
« Lolita, svet moej zhizni, ogoní moih chresel. Greh moj, dusha moja. Lo-li-ta: konchik jazika sovershaet putí v tri shazhka vniz po nebu, chtoby na tretíem tolknutísja o zuby. Lo. Li. Ta. ».
Vous accepterez, je pense, la beauté des allitérations dans le texte anglais. Je doute qu’elles sont aussi belles en russe.
| Et Vladimir Nabokov, qui était aussi chasseur de papillons |
(1) Ngugi wa Thiong’o, Decolonizing the Mind : The Politics of Language in African Literature, Oxford : James Currey, 1986.
(2) Franz Fanon, Les damnés de la terre, Paris : François Maspero, 1961.
(3) Aimé Césaire, Discours sur la négritude.
(4) Léopold Sédar Senghor, Les noirs dans l'antiquité méditerranéenne, Ethiopiques 11 (1977), pp. 30-48.
(5) Léopold Sédar Senghor (ed), Ethiopiques, Paris: Seuil, 1956.
(6) Chinua Achebe, The African writer and the English language, in Morning Yet on Creation Day: Essays, London: Heineman, 1964.
(7) Voir interview https://www.rbb-online.de/zurperson/interview_archiv/arendt_hannah.html
(8) Jacques Derrida, Le monolinguisme de l’autre ou la prothèse d’origine, Paris : Galilée, 1996.

