jeudi 29 février 2024

Julio Cortazar, écrivain et probablement informaticien

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Victor Ginsburgh

L’écrivain argentin Julio Cortazar naît à Bruxelles en 1914. Il y vivra peu par la suite, mais aura sans doute profité de l’humour belge lors de son enfance. Vous verrez que Cortazar était aussi informaticien bien avant la lettre avec un mot inventé qui existe encore aujourd’hui.

Quatre-vingt-dix ans après la naissance de l’humoriste, l’Ambassadeur d’Argentine à Bruxelles dévoile un buste dudit écrivain (et informaticien) à la place Brugmann où il est né.

Buste de Julio Cortazar, Place Brugmann, Bruxelles

C’est lui qui a introduit dans le dictionnaire français le mot “cronope” dont il n’a pas trop donné la définition et dont personne ne devine trop le sens. Par contre un mot très proche est utilisé en informatique sous la forme cronopete (1). Je vous laisse deviner quel accent prendrait les « e » dudit cronopete…

Julio Cortazar s’amuse

Il écrit Pages Inespérées (2), titre plutôt sérieux et désespérant pour un texte dont l’auteur ne peut manifestement pas se permettre de l’être. Le petit texte qu’il a lui-même écrit en français tient sur une demi page inespérée sous le titre de Séquences, que seul un informaticien belgo-argentin pourrait dénouer :

“Il arrêta de lire le récit, là où un personnage arrêtait de lire un récit à l’endroit où un personnage arrêtait de lire l’endroit où un personnage arrêtait de lire et allait à cette maison où quelqu’un qui l’attendait s’était mis à lire un récit pour tuer le temps et en arriver à l’endroit où un personnage arrêtait de lire et allait à cette maison où quelqu’un qui l’attendait s’était mis à lire un récit pour tuer le temps.”

Cortazar a beaucoup écrit (3), bien plus que la demi page inespérée. Lisez-le, lisez-le, vous ne pourrez que (sou)rire en cette misérable saison d’hiver.


_______________________________________________
(1) How to setup and use cronopete backup software for Linux, https://www.reallinuxuser.com/how-to-setup-and-use-cronopete-backup-software-for-linux/
(2) Julio Cortazar, Pages Inespérées, NRF Gallimard, 2014.
(3) Voir la liste de ses livres à https://booknode.com/auteur/julio-cortazar/livres. Les quelques mots qui accompagnent presque chacun d’eux vous montreront les facéties de l’auteur.


jeudi 22 février 2024

Bonheur nordique

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Pierre Pestieau

Les pays nordiques arrivent systématiquement en tête  des pays les plus heureux à travers le monde que ce soit selon des critères objectifs ou subjectifs. Par exemple, le  World  Happiness Report  se base sur des critères beaucoup plus objectifs que la réponse à la simple question « Sur l’échelle de 1 à 10, où vous situez vous en terme de bonheur ? ». Le bonheur y est estimé en fonction de  six facteurs : le PIB,  l'espérance de vie, la générosité, le soutien social, la liberté et la corruption. Depuis des décennies, le  Danemark arrivait systématiquement en tête du rapport.

Cet indicateur multicritère du World  Happiness Report peut être critiqué. En effet, il semble davantage mesurer la qualité de l’État providence que le bonheur perçu, qui demeure un concept éminemment subjectif et qui est mieux appréhendé par une simple question. Quoiqu’il en soit les pays scandinaves sont les premiers quelle que soit la mesure, subjective ou objective, que l’on adopte.

Pour expliquer ce bonheur nordique, que l’émergence du populisme pourrait mettre à mal, on tend à puiser  dans le vieil héritage luthérien et dans la loi de Jante (un code de conduite social basé sur la modestie) pour expliquer l'origine du  bonheur scandinave. A l'origine de cette  félicité nordique fantasmée, on trouverait une façon particulière de penser qui consiste à se répéter : "Tu ne dois pas te croire spécial ; tu ne dois pas t'imaginer meilleur que les autres ; tu ne dois pas te croire bon en quoi que ce soit". C’est là une éthique qui contraste avec la philosophie américaine axée  sur la méritocratie et  l'accumulation de richesses comme symbole de réussite. Cette éthique est aussi fort différente de celle qui règne dans des pays comme la France ou l’Italie, dont les ressortissants, qui n’ont de cesse de râler à propos de tout et de rien, se disent malheureux.

Mais peut-on comparer les pays selon leur niveau de bonheur ? Peut-on dire que les Danois sont beaucoup plus heureux que les Français ou les Italiens alors qu’ils passent leurs vacances en France ou en Italie ? Richard Easterlin (1), le père de l’ « économie du bonheur » ne le pensait pas. Pour comprendre pourquoi il n'est pas toujours judicieux de comparer le bonheur d'un pays à l'autre, il faut tenir compte de plusieurs facteurs.

Tout d’abord, les différentes cultures ont des manières différentes d'exprimer et d'interpréter le bonheur. Par exemple, dans certaines cultures, le bonheur est souvent associé à la paix et à l'harmonie sociale, tandis que dans d'autres, il peut être plus étroitement lié à l'accomplissement personnel et aux droits individuels. Ces nuances culturelles peuvent avoir un impact significatif sur la manière dont le bonheur est rapporté et perçu. Ce qui constitue le bonheur dans un pays peut ne pas avoir la même signification dans un autre, ce qui rend les comparaisons directes difficiles.

Ensuite, les enquêtes et les études utilisent des méthodologies différentes pour mesurer le bonheur, ce qui peut affecter les résultats. Des facteurs tels que la formulation des questions, le support de l'enquête (en ligne, en face à face, etc.) et le moment de l'enquête peuvent influencer la manière dont les gens répondent. Un biais de réponse peut se produire si les personnes de certaines cultures sont plus enclines à faire état d'émotions positives ou plus réticentes à admettre leur malheur. En outre, les méthodes d'échantillonnage peuvent varier et si l'échantillon n'est pas vraiment représentatif de la population d'un pays, cela peut fausser le résultat.

En outre, les conditions économiques, la stabilité politique et les normes sociales influencent grandement les niveaux de bonheur. Comparer des pays dont les contextes sont très différents, peut être trompeur, car cela risque de négliger l'interaction complexe des facteurs qui contribuent au bien-être.

Enfin, la traduction des questions d'une enquête d'une langue à l'autre peut entraîner une perte de nuances ou une légère modification du sens, ce qui peut affecter la manière dont les questions sont comprises et les réponses données.

Voilà autant de raisons pour nous amener à la prudence quand on compare le niveau de bonheur d’un pays à l’autre.


(1). Richard Easterlin, né en 1926, est un économiste américain professeur à l’Université de Californie du Sud.


jeudi 15 février 2024

Presque un tableau contemporain

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Victor Ginsburgh

La faim avant la mort

Il est sans doute vrai que les couleurs s’associent bien et en font presque un tableau contemporain. Mais il s’agit d’une course misérable qui reste aux habitants de Gaza, y compris aux enfants et à leur nourriture.

D’après un article de Haaretz (1), 11.500 enfants ont été tués à Gaza, dont quelque 260 bébés de moins d’un an. Pour faire le tableau plus rude, le journaliste Gideon Levy en donne quelques noms: Abdul Jawad Hussu, Abdul Khaleq Baba, Abdul Rahim Awad, Abdul Rauf al-Fara, Murad Abu Saifan, Nabil al-Eidi, Najwa Radwan, Nisreen al-Najar, Oday al-Sultan, Zayd al-Bahbani, Zeyn al-Jarusha, Zayne Shatat.

L’UNICEF estime que “17.000 enfants sont livrés à eux-mêmes, parce que leurs parents ont disparu, Il est extrêmement difficile de retrouver leur trace. Parfois ils ne connaissent pas même leur nom et pire, ils ont été tués par les Israéliens... (2).

Gaza, enfants interdits de balançoires

Toujours selon l’UNICEF, “plus d'un million d’enfants de la bande de Gaza, presque la totalité, ont besoin d'une aide en termes de santé mentale, contre plus de 500.000 avant le début de cette guerre. Le représentant de l’OMS dans les territoires palestiniens indique que parmi les 36 hôpitaux à Gaza, 21 ne sont pas en état de marche, 13 le sont partiellement. Il en reste deux qui continuent à fonctionner correctement. Il n’en reste pas moins que 8.000 personnes ont besoin d'être évacuées de Gaza dont 6.000 en raison de blessures de guerre et 2.000 en raison d'autres problèmes de santé. L’OMS réclame des évacuations régulières, mais jusqu'à présent près de 1.250 seulement l'ont été” (2).

Voir aussi ce qui arrive à une de 17.000 enfants qui ont perdu leurs parents.

“L’OMS est récemment confrontée à des refus des convois prévus pour réapprovisionner des centres de santé. Les habitants de Gaza sont visiblement affaiblis et amaigris par manque de nourriture” (2).

Pour terminer, un article du New York Times titre que des “videos faites par les soldats israéliens les montrent encourager leurs destructions et se moquer des Gazaouis” (3).

Voir the results of Israel's current military .


(1) Gideon Levy, 11,500 children have been killed in Gaza. Horror of this scale has no explanation, Haaretz, February 4, 2024.
(2) Agence France-Presse, Au moins 17.000 enfants séparés, Rafah ‘usine à désespoir’, L’Orient-Le Jour, 2 février 2024.
(3) Aric Toler, Sarah Kerr, Adam Sella, Arijeta Lajka and Chevaz Clarke, What Israeli soldiers’ videos reveal: Cheering destructions and mocking Gazans, The New York Times, February 7, 2024.

jeudi 8 février 2024

Deeds 

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Pierre Pestieau 

J’ai récemment revu l’excellente comédie de Frank Capra, L'Extravagant Mr. Deeds  (Mr. Deeds Goes to Town). Certes, ce film de 1936 date; mais il se laisse encore regarder. 

C’est une histoire qui rappelle l’Amérique que l’on aime. Un jeune homme simple, Longfellow Deeds, doit se rendre à New York pour toucher un héritage important et inattendu. A son arrivée, il devient la cible d'avocats véreux convoitant sa fortune, et de journalistes peu scrupuleux. Il décide de distribuer son immense fortune aux pauvres et aux chômeurs qui sont légion en ces années de crise.

Je me suis demandé ce qu’une personne bien comme ce Mr. Deeds devrait faire à l’époque actuelle. Le film laisse entendre que son héritage comprend de nombreux investissements qui sont loin d’être éthiques. Je vois quatre stratégies. La première est celle qu’il veut suivre, à savoir liquider son héritage et le distribuer aux déshérités. Quelle que soit la règle de distribution, il ne pourra aider qu’une infime minorité de ces victimes de la crise et de ce fait créer beaucoup de ressentiment. 

Une deuxième stratégie consisterait à restructurer son patrimoine de façon à ce qu’il soit investi dans des fonds ou des activités totalement éthiques. Dans ce cas, il est vraisemblable que les rendements soient moins élevés. Il lui resterait à distribuer les revenus de ces investissements aux plus déshérités. 

Une troisième stratégie serait de jouer le jeu capitaliste pur et dur : rendements maximaux et recours à l’ingénierie fiscale. Cela devrait conduire à des revenus supérieurs à ceux auxquels conduirait la deuxième stratégie. Du coup, il y aurait davantage de ressources à distribuer aux damnés de cette terre.  

Une quatrième stratégie, plus originale, serait d’utiliser ce patrimoine pour financer un parti politique dont on sait avec certitude qu’il a des chances d’accéder au pouvoir et d’œuvrer en faveur de programmes sociaux et économiques censés aider les plus démunis et sauver notre planète. Bien sûr, il faut espérer qu’un tel parti existe. 

Si cette condition pouvait être remplie, j’opterais pour ma part pour cette dernière stratégie. Il faut en effet se rappeler qu’une politique sociale ou culturelle, quelle qu’elle soit, qui serait fondée sur des donations ou des contributions volontaires n’aura jamais l’ampleur et la générosité qu’elle aurait si elle était menée par l’État et financée sur l’impôt. Le recours aux contributions volontaires se heurte au phénomène du passager clandestin : même le plus altruiste des individus comptera sur la contribution des autres pour minorer la sienne. C’est la critique qui a été adressée aux États Unis au conservatisme compassionnel, cette philosophie politique  qui consiste surtout à soutenir les activités charitables des associations religieuses pour progressivement remplacer l’État providence dans la lutte contre la pauvreté et les inégalités. Cette approche défendue par George Bush lors de son élection en 2001 a fait long feu. 


jeudi 1 février 2024

Je suis de retour...

15 commentaires:

Victor Ginsburgh

J’ai traversé, comme vous pouvez le penser, de très mauvais moments: hôpitaux de toutes sortes, médecins pas toujours agréables, et incapacité de marcher du tout. Un peu plus tard, j’ai “reçu” une béquille, que je cache de plus en plus souvent dans un coin de ma bicoque.

Je monte et descends les escaliers sans béquille à tel point que souvent je ne sais plus où je l’ai laissée, ce qui me fait de nouveau monter ou descendre. Ouf, sauf que les promenades sont encore difficiles et je tiens à ma canne (c’est quand même un mot plus élégant que béquille), à moins que ce ne soit elle qui tient à moi.

Me voici revenu pour aider, pour autant qu’il en ait besoin, mon collègue blogueur Pierre qui m’a souvent houspillé de m’y remettre.

Voilà la chose est faite ou comme le disait Jules César alea jacta est, et le Rubicon est presque traversé, sans doute encore avec ma canne.

Vous ne m’en voudrez pas, je l’espère, d’être lent dans mon écriture autant que dans mes déambulations dans (ou sur) l’internet qui, souvent me permettent de trouver des sujets bien plus importants que ceux qui sont dans la cervelle de mon âge qui devient de plus en plus respectable.

J’ai quelques sujets dans ma poche, mais ceci est une autre histoire, et je me permettrai de ne pas rallonger ce premier blog nouveau, comme le vin peut l’être. Hélas, mes proches surveillent ma consommation à un verre par jour...

On se revoit dans quinze jours, je ne veux pas être plus long… à ton tour, très cher Pierre.

jeudi 18 janvier 2024

Le temps des fragilités

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Pierre Pestieau 

La vieillesse est incontestablement la période de la vie où l’individu se sent le plus vulnérable, fragile, sans protection. Pour illustrer ces fragilités, il est intéressant de prendre la vie à partir de sa fin comme dans le film L'Étrange Histoire de Benjamin Button. Il meurt sans savoir si ses dernières volontés seront suivies. Il n’en saura jamais rien. Il sera peut-être inhumé alors qu’il souhaitait être incinéré. La maison qu’il avait laissée à un de ses enfants avec la promesse de la garder en l’état sera peut-être vendue à un promoteur immobilier qui la démolira pour construire un horrible bâtiment. Plus tôt, il aurait tant voulu qu’on abrège ses souffrances grâce à une euthanasie digne. Cela lui a été refusé par une famille réticente et un médecin obtus, profitant de son état de faiblesse. 

Avant cela, alors qu’il avait encore une bonne partie de sa tête, il a été soumis à ce que l’on pourrait appeler de la maltraitance « altruiste » de la part de ses proches. Ses enfants l'ont placé dans un Ehpad dont il ne voulait pas, pour son bien naturellement. Pas trop cher non plus, pour leur bien. Toujours, pour son bien, ils l'ont mis sous tutelle de sorte qu’il n’a plus aucun contrôle sur ses revenus et son patrimoine. Sa maison est maintenant occupée par un de ses enfants et son garage est utilisé par un autre. Quoi de plus normal. Il n’a plus besoin ni de l’une ni de l’autre maintenant qu‘il a été refilé comme une patate chaude à une institution.  (1)

Commet éviter un tel enfer ? Ce n’est pas simple. Plus compliqué encore que d’éviter la maltraitance institutionnelle, ou même la maltraitance familiale cynique. Ici le maltraitant est convaincu de son bon droit. Il se comporte ainsi pour le bien de la personne dépendante qui, elle, ne sait pas ce qui lui convient. A cela se mêle le fait que l’appareil judiciaire se range toujours, dans ces cas extrêmes du côté de la famille. Les amis ou les parents lointains n’ont pas voix au chapitre.  

Il est clair qu’une fois enclenché ce scenario infernal ne peut être arrêté. Il faut donc prévenir et anticiper. La meilleure prévention est sans nul doute d’investir affectivement dans la famille. Dans un article récent (2) avec des collègues chinois, nous montrons qu’avec l’allongement de la vie et les besoins de soins qu’une longue vieillesse réclame, les Chinois et les habitants de pays du Sud-Est asiatique commencent à modifier leur façon d’éduquer leurs enfants. Ils abandonnent progressivement le style strict de ce qu’on appelle le « tiger parenting » pour un style empreint de patience et d’amour qui prend plus de temps mais qui les assure de pouvoir compter sur leurs enfants en cas de besoin. Ceci dit, même avec la meilleure bonne volonté, il n’est pas toujours possible d’éviter cette maltraitance altruiste. 

Il importe aussi de s’assurer légalement une autonomie financière qui échappe à des tentatives d’extorsion. Il y a plusieurs décennies, j’ai connu une dame âgée qui avait été invitée par sa petite fille pour y passer ses dernières années. Le soir de sa venue dans ce nouveau foyer, son petit-fils par alliance lui dit : Grand’mère, vous êtes la bienvenue chez nous. Mais comme vous ne manquerez de rien, je vous demanderais de me confier tous vos avoirs. Il ne lui a pas fallu plus d’une minute pour appeler un taxi et partir pour le premier hôtel venu avec ses bagages. Quelques jours plus tard, elle était accueillie dans un Ehpad convenable. C’est là que je l’ai visitée et qu’elle m’a rapporté cette anecdote. Ça se passait à Los Angeles. 

Il convient de prendre des dispositions bien avant qu’il ne soit trop tard. On observe à cet égard de fortes disparités d’un pays à l’autre. La fraction de personnes âgées ayant formellement désigné une personne qui prendra les décisions relatives à leur traitement passe de 67% aux États Unis et 62% au Canada à 16% aux Pays Bas. (3) Ce sont là des précautions élémentaires qui dans la plupart des cas n’auront aucune utilité dans la mesure où la majorité des fins de vie se déroulent fort heureusement de façon plus harmonieuse que celle que je viens de décrire. 




(1). On retrouve ce thème dans le récent roman de Lionel Shriver "À prendre ou à laisser" Belfond, Paris 2023.
(2). Fan, Simon, Yu Pang et Pierre Pestieau, « Parenting Styles, Eldercare, and Human Capital », Document de Travail, 2013.
(3). American Academy of Actuaries (2017), End-of-Life Care in an Aging World: A Global Perspective. https://www.actuary.org/end-of-life-care#:~:text=Issues%20surrounding%20end%2Dof%2Dlife,economic%20burdens%20on%20future%20generations


jeudi 4 janvier 2024

Bye, bye le rêve américain (1)

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Pierre Pestieau

Aux États-Unis, les postes de dirigeants sont occupés de manière disproportionnée par des diplômés de quelques universités privées très sélectives, qui appartiennent à ce qu’on appelle l’Ivy-Plus (Ivy League (2) + Stanford, MIT, Duke et Chicago). Ces établissements - qui comptent actuellement beaucoup plus d'étudiants issus de familles à hauts revenus que de familles à faibles revenus - pourraient-ils accroître la diversité socio-économique des dirigeants américains en modifiant leurs politiques d'admission ? Pour étudier cette question, trois économistes (3) utilisent des données d'admission anonymes provenant de plusieurs établissements d'enseignement supérieur privés et publics, liées aux déclarations d'impôt sur le revenu et aux résultats des tests d’admission. Les enfants issus de familles appartenant au 100ème percentile ont plus de deux fois plus de chances de fréquenter une université Ivy-Plus que ceux issus de familles de la classe moyenne ayant obtenus des résultats comparables dans les tests d’admission. En revanche, les enfants issus de familles à haut revenu ne bénéficient d'aucun avantage en matière d'admission dans les grandes écoles publiques.

L'avantage des familles à revenu élevé en matière d'admission dans les établissements privés s'explique par trois facteurs : d’abord, les préférences pour les enfants d'anciens élèves; ensuite, le poids accordé aux diplômes non académiques, qui tendent à être plus importants pour les étudiants issus de lycées privés dont les parents sont aisés; et enfin le recrutement d'athlètes, qui tendent à provenir de familles à revenus élevés.

En outre, ces chercheurs montrent que le fait de fréquenter une université Ivy-Plus au lieu d’un établissement public hautement sélectif augmente de 60 % les chances des étudiants d'atteindre le 1 % supérieur de la distribution des revenus, double presque leurs chances de fréquenter une école d'études supérieures d'élite et triple leurs chances de travailler dans une entreprise prestigieuse. Ces effets sont plus faibles pour les revenus moyens que pour les revenus élevés.

En conclusion, il apparaît clairement que les universités privées hautement sélectives contribuent à renforcer la reproduction sociale, mais qu'elles pourraient diversifier les origines socio-économiques des dirigeants américains en modifiant leurs pratiques d'admission. Le feront-elles ? C’est peu probable, en dépit des discours officiels sur l’égalité des chances et la nécessité de diversité.



(1). Le rêve américain (American Dream en anglais) est l'idée selon laquelle n'importe quelle personne vivant aux États-Unis peut réussir par son travail, son courage et sa détermination.
(2). Soit 8 universités du nord-est des États-Unis : Brown University, Columbia University, Cornell University, Dartmouth College, Harvard University, The University of Pennsylvania, Princeton University et Yale University.
(3). R. Chetty, D. Deming et J. Friedman “Diversifying Society's Leaders? The Causal Effects of Admission to Highly Selective Private Colleges", NBER, WP 31492, 2023.

jeudi 14 décembre 2023

Zones bleues ou zones floues

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Pierre Pestieau

J'ai récemment essayé de regarder la série télévisée « 100 ans de plénitude : les secrets des zones bleues » sur Netflix. La plateforme la présente comme un tour du monde de ces endroits où l’on vit vieux. L'animateur enthousiaste semble sincèrement désireux de nous aider à vivre jusqu'à 100 ans. Il ne faut pas plus de dix minutes pour se rendre compte du caractère risible et trompeur de cette initiative.

Le terme « zones bleues » date de vingt ans. Il fut introduit par le démographe belge Michel Poulain et deux collègues (1) qui ont identifié une zone montagneuse dans le centre de la Sardaigne, caractérisée par une longévité masculine exceptionnelle. Ils ont qualifié ce point chaud de la longévité de "zone bleue" (2) tout en restant prudent quant aux facteurs pouvant expliquer ce phénomène. Netflix a manifestement reconnu l'attrait commercial des zones bleues et a identifié quatre autres points chauds en matière de longévité : Okinawa (Japon), Nicoya (Costa Rica), Loma Linda (Californie) et Ikaria (Grèce).

Les Américains ont un appétit apparemment insatiable pour l'amélioration de soi: comment perdre du poids, comment devenir riche, comment se faire des amis, comment avoir un mariage heureux. Dans le cas de la longévité, pourquoi pas ? La série propose des conseils somme toute raisonnables : pratiquer une activité physique régulière, avoir une alimentation saine, ne pas stresser. Qui pourrait ne pas être d'accord ?

Ce qui m’a semblé irritant dans cette présentation, c’est le ton pseudo-scientifique qu’elle adopte. Cela apparaît dans le choix des zones bleues et dans la pratique consistant à émettre des hypothèses après que les résultats soient connus.

La sélection des zones bleues paraît fantaisiste. Elle ne s’appuie sur aucune étude démographique sérieuse. On trouve dans la littérature bien d’autres régions propices aux centenaires. Le plus souvent, on s’aperçoit que les fondements sont tenus. Ce fut longtemps le cas de Géorgie ou de l’Altiplano. La sélection de Netflix reflète un partis pris surprenant sur l’art de devenir centenaire en oubliant la France qui compte le plus grand nombre de centenaires et de supercentenaires (plus de 110 ans). 

La deuxième raison pour laquelle la démarche de Netflix est discutable réside dans la manière dont les données sont utilisées, à savoir repérer des modes de vie et d’alimentation communs à ces zones et en inférer que leur adoption conduit à s’assurer une longue vie. Cette erreur est connue sous le nom de HARKing (Hypothèses après connaissance des résultats). Dans toute base de données raisonnablement importante, il y a forcément des corrélations fortuites. Imaginez que vous visitez une région où le cancer est fréquent et où les habitants mangent du quinoa, jouent à la pétanque et cultivent des choux. Cela ne signifie pas que l'une ou l'autre de ces activités soit à l'origine du cancer.

Le lauréat du prix Nobel Richard Feynman a déclaré un jour à un auditoire « Vous savez, la chose la plus étonnante qui me soit arrivée ce soir? Je venais ici, en route pour la conférence, et je suis entré dans le parking. Et vous n'allez pas croire ce qui s'est passé. J'ai vu une voiture immatriculée ARW 357 ! Vous vous rendez compte ? Sur les millions de plaques d'immatriculation que compte ce pays, quelle était la probabilité que je voie celle-là ce soir ? Incroyable ! ». Pour revenir à notre sujet, le fait qu'un homme de 100 ans mange des haricots ne prouve pas que c'est parce qu'il mange des haricots qu'il a 100 ans. Cette pratique de recherche est pour le moins discutable et malheureusement trop fréquente.




(1). Poulain, Michel, Anne Herm et Gianni Pes, (2016) Blue Zones : aires de longévité exceptionnelle de par le monde, Gérontologie et société , vol 38. 55-70.
(2). Poulain et ses collègues dessinèrent sur une carte à l'encre bleue la zone regroupant ces villages où se concentraient les hommes centenaires. D’où le nom de zone bleue.

jeudi 22 juin 2023

La perfection n’est pas de ce monde. Heureusement

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Pierre Pestieau

En économie comme ailleurs, il existe des indicateurs qui peuvent prendre des valeurs comprises entre 0 et 1 ou entre 0 et 100%. 1 ou 100% correspond à la perfection. Est-elle atteignable ou souhaitable ? Je me souviens d’un collègue, disparu depuis, qui, quand il avait un étudiant qui avait remis une copie sans fautes, lui attribuait la note 18/20 avec le commentaire : 20 c’est pour Dieu et 19 c’est pour moi. En fait pour beaucoup de grandeurs, la perfection serait plutôt représentée par le chiffre 0. C’est le cas de la pauvreté, du chômage, des inégalités et de la maladie.

On peut faire mieux que 100%. Il y a 50 ans, le candidat à la présidence américaine, Georges McGovern assurait le sénateur Eagleton, son choix pour la vice-présidence, de son soutien à 1000% avant de s’en séparer quelques jours après.

Quelle que soit la manière dont on la mesure, la perfection n’est pas toujours souhaitable. Elle frise l’excès. En témoignent les expressions avec ‘trop’. On ne tient pas à être trop bon, trop honnête, trop gentil . Pour paraphraser Raymond Devos, il vaut mieux être aimable que trop aimable. Ou la chanson de Lomepal que mon petit-fils vient de me faire découvrir : « Trop beau pour être vrai. »

Il semblerait que l’eau absolument pure serait imbuvable et que l’air absolument pur serait irrespirable. Même remarque lorsque 0 et non 100% représente la perfection. Il y a quelques jours je voyais une affiche avec en grandes lettres « Tolérance zéro au harcèlement sexuel ». Objectif hautement louable mais impossible dans le meilleur des mondes, Même remarque pour la politique dite de « la tolérance zéro » du tristement célèbre Rudolph Giuliani alors maire de New York.

Pour revenir à l’économie, on sait qu’une société a besoin d’une certaine inégalité des revenus afin de stimuler tout un chacun à faire mieux que la moyenne. On peut le regretter et espérer qu’un jour on trouve une société où l’égalité selon les besoins soit la norme, un peu comme dans la famille idéale. Quant à l’emploi, on sait qu’un marché de l’emploi fonctionnel implique un certain taux de chômage, que l’on qualifie de frictionnel et qui correspond à des périodes d’attente entre deux emplois. Ici aussi, on peut rêver d’un monde où tout le monde aurait un travail et où le passage d’un job à l’autre se ferait sans friction. Il n’est pas interdit de rêver.

Le Paradis qui devrait évoquer la perfection paraît fort ennuyeux. A tel point que certains optent pour l’enfer.

jeudi 15 juin 2023

Le mérite ou le patrimoine

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Pierre Pestieau

Dans son livre La tyrannie du mérite (1), Michael Sandel explique avec éloquence le paradoxe de nos sociétés démocratiques qui utilisent les meilleures universités comme vecteur de reproduction sociale. Aux Etats-Unis, on a ainsi vu émerger une nouvelle aristocratie héréditaire du bon diplôme, obtenu dans la bonne université.

Comment ces nouveaux aristocrates, dont les rejetons ne sont pas toujours doués, réussissent à les faire admettre dans ces institutions qui comme Harvard ou Yale se veulent rigoureuses et intègres. Sandel commence son ouvrage en rappelant toutes les voies indirectes qui permettent de contourner des critères d’admission infranchissables pour la majorité des étudiants. Il y a d’abord l’argent. Les alumni fortunés qui font de généreuses donations à leur alma mater peuvent faire admettre leurs enfants, même s’ils ne sont pas à la hauteur. Il y a ensuite la tricherie dont la plus connue est celle des faux sportifs.

A titre d’exemple, on citera les poursuites dont fait l’objet un certain William Singer, le fondateur du Edge College & Career Network, une école qui préparait les jeunes à l'entrée à l'université, aussi connue sous le nom de "The Key". Il aurait aidé les étudiants à tricher à leurs examens et à payer des coaches sportifs pour que ceux-ci leur fournissent de faux certificats de sport. Aux Etats-Unis, les bons athlètes peuvent être admis en jouant dans les équipes universitaires.

Les faux allaient parfois très loin. Ce William Singer aurait ainsi réalisé des montages, collant la tête des étudiants sur des photos de sportifs. Certains parents auraient activement participé à ces faux. Dans l'un des exemples cités par la plainte, des parents auraient versé la somme de 1,2 million de dollars pour que leur fille soit prise à l'université de Yale. La jeune fille était présentée comme la capitaine d'une équipe de football de Californie, pour qu'elle soit recrutée par l'équipe universitaire. L'entraîneur de cette équipe aurait perçu 400.000 dollars pour l'aider.

Certes ce sont là des exceptions. La plupart de étudiants de ces universités prestigieuses sont passés par le canal traditionnel qui requiert des bons scores au sortir du lycée et des parents fortunés dans la mesure où les droits d’inscription ne sont pas à la portée de l’américain moyen. Les scores sont aussi liés au patrimoine familial dans la mesure où les bons lycées se trouvent dans les districts scolaires huppés et qu’en outre, ces scores nécessitent de plus en plus de tutorat privé et donc coûteux (2).

J’ai eu récemment l’occasion de parler à un étudiant de première année dans une de ces prestigieuses institutions. Il me disait à quel point le milieu ambiant, les condisciples, les enseignants, les fraternités insistaient sur l’importance de se créer des réseaux qui s’avéreront utiles à l’avenir dans la carrière professionnelle. Il avait ainsi été fortement invité à participer à une conférence donnée par un alumnus qui dirigeait une grosse boite. Cela lui garantissait d’y être engagé à la sortie de ses études.

Les temps changent. Je me souviens du film The Graduate et de la chanson fétiche de Simon et Garfunkel « Mrs Robinson ». Une scène mythique de ce fim : Au bord de la piscine de ses parents (symbolisant alors le confort de la haute bourgeoisie), un voisin d'âge moyen aborde le jeune diplômé et lui parle de son avenir avec cette injonction devenue culte "Un seul mot : plastique. Le plastique a un grand avenir". A l’époque, cela paraissait risible (3). Ce ne l’est sans doute plus aujourd’hui.

Ce que montre Sandel c’est que ces étudiants, quel que soit le moyen d’admission auquel ils ont eu recours, quand ils auront obtenus un job bien rémunéré, seront convaincus qu’ils le doivent à leur mérite et non pas à la fortune de leurs parents. On s’offre la bonne conscience que l’on peut.


(1). Albin Michel, 2022.
https://www.albin-michel.fr/ouvrages/la-tyrannie-du-merite-9782226445599
(2). Une étude récente montre que le tutorat joue un rôle essentiel dans les admissions et les réussites des jeunes américains. Voir sur ce sujet Kraft, Matthew A. and Bolves, Alex and Hurd, Noelle, How Informal Mentoring by Teachers, Counselors, and Coaches Supports Students’ Long-Run Academic Success (May 1, 2023). NBER Working Paper No. w31257.
(3). D’autant que le jeune lauréat pensait beaucoup plus à la pastique de Mrs Robinson qu’à son avenir dans le plastique ou ailleurs.

jeudi 8 juin 2023

Henri Michaux écrit... (*)

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(Victor Ginsburgh)

Faute d’aura, au moins éparpillons nos effluves.

Il lui tranche la tête avec un sabre d’eau, puis plaide non coupable et le crime disparaît avec l’arme qui s’écoule.

Comme on détesterait moins les hommes s’ils ne portaient pas tous figure.

Celui qui parle de lion à un passereau s’entend répondre : tchipp.

On ne voit pas les virgules entre les maisons, ce qui en rend la lecture si difficile et les rues si lassantes à parcourir.

Fille indécise ne doit pas se voir avec son rabat-jupe.

Faites pondre le coq, la poule parlera.

Les oreilles dans l’homme sont mal défendues. On dirait que les voisins n’ont pas été prévus.

Les pieds, n’approuvent pas le visage, ils approuvent la plage.

Les pins, tous les résineux, sont des arbres sociaux. C’est un fait. Le pommier, lui, vit toujours seul. Le pommier sauvage, s’entend. Mais tout pommier guette le moment de redevenir sauvage, de vivre seul à nouveau, avec de tous petits fruits, acides et jolis (pas enflés du tout). Vrai, on n’aurait pas cru ça du pommier.

Il devait retenir son oeil avec du mastic. Quand on en est là...

Un veau voulait naître à nouveau. C’était pour quelques observations à faire, prétendait-il, qu’il n’avait pu faire. Ce veau, on le devine, était un garçon. Seul, un jeune homme peut ainsi se tromper sur soi.

Les jeunes consciences ont le plumage raide et le vol bruyant.

Muet, gardé par deux sourds, attend un signe.

Qui s’est abaissé devant une fourmi, n’a plus à s’abaisser devant un lion.

Jugé indigne de barreaux d’honneur, je fus mis en prison.

Il n’y a pas de preuve que la puce, qui vit sur la souris, craigne le chat.

Après deux cents heures d’interrogatoire ininterrompu, Bossuet aurait avoué qu’il ne croyait pas en Dieu.

(*) Henri Michaux, Face aux verrous, NRF, Poésie/Gallimard.

jeudi 1 juin 2023

Bonheur, santé et autonomie

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Pierre Pestieau

Les politiques sociales s’adressent aux personnes âgées sous trois angles : santé, autonomie et revenus. Dans le meilleur des monde, on pourrait imaginer que ces politiques puissent aboutir à ce que chacun jouisse d’une bonne santé et d’une pleine autonomie et dispose de ressources suffisantes. Et pourtant même dans ce « meilleur » des mondes, subsisterait un problème : tout le monde ne serait pas également heureux. Ces différences de bonheur, alors qu’autonomie, revenu et santé seraient les mêmes pour tous, peuvent s’expliquer par différents facteurs. J’en retiendrai deux qui me semblent les plus importants : la capacite innée a être heureux et l’environnement social, à savoir la famille et les amis.

Dans une étude récente (1) portant sur les personnes âgées dans une vingtaine de pays européens, il apparaît que contrôlant pour les différences de revenus, le bonheur d’une part et la santé/autonomie d’autre part n’étaient pas fortement corrélés. En d’autres termes, on trouvait dans chacun des pays étudiés, des personnes en bonne santé et parfaitement autonomes qui se disaient malheureuses et des personnes fortement dépendantes qui se disaient heureuses.

Une objection bien naturelle pourrait être émise à propos de la capacité à mesurer ces différentes variables. Par ordre de difficulté, on aurait le revenu, la santé, l’autonomie, l’environnement social, le bonheur et enfin la capacité à être heureux. On passera sur cette objection pour les besoins de l’argumentation et on supposera que l’on peut quantifier ces différentes dimensions. Se posent alors deux questions. Est-ce bien le rôle de l’État providence de viser aux plus grand bonheur des individus et plus précisément de compenser les individus qui ont un environnement social défavorable et une faible capacité à être heureux ? Ensuite, si la réponse a cette première question est positive, quels instruments peuvent amener cette compensation ?

En améliorant l’habitat des personnes âgées, on pense aux habitation intergénérationnelles ou à des EHPAD davantage conviviaux, on peut améliorer la qualité de leur environnement social. Mais ce sera limité. Quant à la capacité à être heureux, la seule solution pourrait être des compensations monétaires qui permettrait d’augmenter le bien-être des tristounets de ce monde.

Dans la pratique, l’État providence tend a mettre l’accent sur les dimensions de revenu, de santé et d’autonomie, négligeant les autre facteurs expliquant le bonheur. Comment expliquer ce positionnement ? Est-ce pour des raisons d’information ? On n’agirait que sur les dimensions qui sont observables. Ou est-ce pour des raisons éthiques ? Ce ne serait pas à l’État providence de s’occuper du bonheur des gens. Il existe cependant une troisième explication qui repose sur le concept de dissonance cognitive : si quelqu'un désire quelque chose, mais qu'il le trouve inatteignable, il réduit sa dissonance en le critiquant. Jon Elster (2) qualifie ce type de comportement de « formation d’une préférence adaptée ». En d’autres termes, les individus auraient tendance à trouver leur bonheur dans l’adversité, que ce soit la maladie, le handicap ou la pauvreté.

Si cette hypothèse devait être vérifiée, baser une politique publique sur un indicateur de bonheur pose problème. Cela validerait la politique observée qui consiste à assurer aux personnes âgées la meilleure santé possible et la plus grande autonomie.


(1). Flawinne, X., S. Perelman et J. Schoenmakers (2023), Indicateurs de dépendance sur base de l’enquête SHARE : réflexions sur l’espérance de vie sans capacité, ronéo.

(2). Jon Elster Rationality and the Emotions, The Economic Journal, Volume 106, 1996, Pages 1386–1397.

jeudi 25 mai 2023

Les plantes parlent-elles ?

3 commentaires:

Victor Ginsburgh

Nous ne sommes plus le premier avril mais je viens de redécouvrir un message dans les emails du quotidien Haaretz (*) dont l’introduction explique que “lorsque les plantes sont en difficulté, elles font des sons qui peuvent s’entendre à plusieurs mètres”..., mais personne ne les écoute...

A l'écoute des plantes

Lorsqu’une plante fait face à un problème, elle peut émettre des ultra-sons à plusieurs mètres. Pour les percevoir, on a besoin du matériel adéquat, comme dans la photographie qui précède. Que la plante soit consciente ou non est pour le moment impossible à savoir, mais il est clair, qu’elle possède un agenda biologique.

Est-ce que la plante veut nous “parler” ? Il est un peu tôt de se risquer à répondre à cette question. Ce que l’on sait c’est que certaines plantes changent de couleur lorsqu’elles sont “stressées”, comme les caméléons de ma jeunesse en Afrique. Mais on sait depuis longtemps que les plantes se portent mieux lorsqu’elles entendent de la musique. Et il semble aussi que certaines plantes soient sensibles au sucre. Elles sont également sensibles aux visites de certains papillons, sans les voir ni les entendre, mais quand même, les vibrations des papillons incitent certaines plantes à vibrer à leur rythme.

De la fenêtre où je vous écris, je viens de voir des roses jaunes en train de s’ouvrir. Celles-là même qui ont abîmé un de mes yeux il y a quelques jours (pas par les roses qui n’étaient pas encore écloses—encore que leurs épines étaient déjà présentes). Ce qui m’a coûté une petite opération pour réparer la paupière de mon œil droit. Et j’en ai pour quinze jours parce que je devrais retourner à l’hôpital pour me faire enlever les fils. Je ne dirai pas de mal de l’hôpital : il y avait plus de cent personnes qui étaient arrivées plus ou moins avant moi.

Mais comment pourrais-je ne pas, pour finir, vous envoyer une photographie de deux papillons qui grignotent des fleurs, sans se blesser l’œil et tout en battant des ailes au même rythme que les fleurs ou inversement.



(*) Ruth Schuster, Plants are not silent, Tel Aviv University team discovers, Researchers, Haaretz, March 30, 2023.

jeudi 18 mai 2023

Surenchère statistique

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Pierre Pestieau

On ne peut pas ouvrir un journal ou un magazine sans y retrouver des statistiques dont le seul but est de frapper les consciences. Malheureusement, à force de nous sortir ces chiffres alarmants on ne réussit qu’à nous rendre insensibles aux problèmes qu’ils sont censés dramatiser. C’est ici que le bon sens peut jouer un certain rôle.

Tirés au hasard : Depuis le covid, 4 jeunes sur 10 souffrent de dépression. Le burnout touche plus d’un tiers des enseignants. Un enfant sur trois est pauvre. Alors que l’on vit de plus en plus longtemps, l’espérance de vie en bonne santé stagne à 65 ans tant pour les femmes que les hommes. Les 100 personnes les plus riches sur la planète possèdent plus que la moitié de la population la plus pauvre.

A cet égard, il est intéressant de demander au camarade Google les phénomènes qui correspondent à une personne sur 2, 3, …. et dont raffolent nos journaux. Voici quelques exemples pris au hasard :
1 personne sur deux sera atteinte du cancer au cours de sa vie
1 personne sur 3 dans le monde n’a pas accès à de l’eau salubre
1 personne sur 4 âgées de 15 ans ou plus dans l'Union européenne est un fumeur
1 personne sur 5 est touchée chaque année par un trouble psychique
1 adulte sur 6 dans l’UE est considéré obèse

Je pourrais multiplier ces exemples à l’envi, mais à quoi bon ? En réalité, la plupart de ces assertions ne sont pas toujours incorrectes mais le plus souvent trompeuses parce que reposant sur des définitions très particulières des problème traités. Prenons l’exemple de la pauvreté des enfants. Il faut savoir qu’elle correspond au nombre d’enfants issus de familles pauvres, à savoir de familles dont le revenu est inférieur à deux tiers du revenu médian ajusté pour la taille de la famille. Pour une famille avec trois enfants, le seuil de pauvreté qui en Belgique est d’environ 1300 euros pour une personne isolée passerait à plus de 3000 euros. En outre, cette mesure de pauvreté ne tient pas compte de ce que reçoivent financièrement et affectivement les enfants. Certains enfants de familles pauvres sont sans nul doute mieux traités que des enfants de familles plus aisées. En conclusion, pour avoir une connaissance informée du taux de pauvreté chez les enfants , il faudrait des indicateurs plus intelligents.

Quand on parle de burnout ou de dépression, on a tendance à mettre dans le même panier des pathologies légères et temporaires et les pathologies lourdes et débilitantes. Même remarque pour l’après covid. Il est important de ne pas confondre les inconforts passagers et mineurs avec le covid long qui peut paralyser une vie. Ici aussi des données précises sont importantes pour forcer les pouvoir publics à prendre les mesures appropriées.

Enfin quand on parle d’espérance de vie en bonne santé, il faut raison garder. En France, elle serait de 65 ans pour les hommes et les femmes alors que leur longévité est respectivement de 81 et 86 ans. Il n’est pas crédible d’affirmer que les Français et les Françaises aient en moyenne une fin de vie en mauvaise santé pendant 16 et 21 ans respectivement. Comment alors expliquer que les enquêtes sur le bonheur indiquent que c’est à 65 ans que l’on est le plus heureux. Il est donc important de ne pas confondre les petits bobos et les dépendances lourdes.

Pour conclure, rappelons la blague légèrement éculée : Vous êtes 5 dans une pièce. On sait qu’un homme sur 5 est chinois. Qui est le Chinois parmi vous ?

jeudi 11 mai 2023

Paradoxes (*)

5 commentaires:

Victor Ginsburgh

Il y a un livre qui m’a été offert il y a douze ans, cinq cent pages (un cadeau ou une punition ?). Je suis paresseux et l’ai mis en vue dans ma bibliothèque, mais donne toujours ma préférence à des livres légers (en poids) plutôt que des livres qu’il est impossible de lire au lit. Le livre, que j’ai enfin retrouvé, porte sur les paradoxes et me rajeunit. Le paradoxe est multidisciplinaire, comme le disent les deux auteurs de l’ouvrage. On en trouve partout, en histoire, mathématique, philosophie, sociologie, et bien d’autres disciplines, depuis quelque 3.000 ans, souvent avant l’écriture. On pense à Epiménide le Crétois qui affirme que tous les Crétois sont des menteurs. « Je mens » dit-il. S’il ment en affirmant qu’il ment, c’est qu’il dit la vérité et donc qu’il ment…  Je vous laisse la suite, comme je l’ai fait et n’ai pas toujours tout à fait compris. Certains paradoxes naissent par hasard et font le bonheur de ceux qui les écoutent ; d’autres sont précieusement perdus (moi, par exemple). Voici quelques paradoxes épinglés par les deux auteurs scientifiques de l’ouvrage, Alain Cohen, psychiatre et Antoine Boulanger, proche de la physique.

« Le bonheur est chose bizarre : ceux qui ne l’ont jamais connu ne peuvent être malheureux » (Louis Bromfield).

 

« Nous sommes dans un âge où les raseurs sont pris au sérieux, aussi je tremble de ne pas être incompris » (Oscar Wilde).

 

« Il se peut que le monde arrive à résoudre ses problèmes, mais l’homme sensé doit agir comme s’il en était sûr. Si, en fin de compte, son optimisme se révélait faux, au moins il aura été optimiste » (H. G. Wells).

 

« La plupart des couples ne sont séparés que par le mariage. Dans le couple, les deux ne doivent faire qu’un, mais lequel ? » (Oscar Wilde).

 

« Parmi tous les hommes que je n’aime pas, mon mari est celui que je préfère » (Mme de Staël). 

 

« Il y a des hommes qui n’ont que ce qu’ils méritent ; les autres sont célibataires » (Sacha Guitry).

 

« Où est-on mieux que dans sa famille ? Partout ailleurs » (André Gide).

 

« J’aime beaucoup les originaux, ils se ressemblent tellement » (Lewis Carroll).

 

« Dieu a fait l’homme avant la femme pour lui permettre de placer quelques mots » (Jean Rigaux).

 

« Une femme qui s’en va avec son amant n’abandonne pas son mari, elle le débarrasse d’une femme infidèle » (Sacha Guitry).

 

« C’est en se dirigeant vers la mer que les fleuves restent les plus fidèles à leur source » (Jean Jaurès).

 

« Je fais un nœud à mon mouchoir pour me rappeler que j’existe » (Alexandre Arnoux). 

« Les motivations que vous avez sont toujours les mêmes, à savoir que vous n’en avez pas » (José Giovanni).

 

« Il y a des fous partout, même dans les asiles » (G. B. Shaw).

 

« Elle me dit qu’elle aime se promener seule, moi aussi. Nous pouvons donc sortir ensemble » (Jorge Luis Borges). 

 

« On a trouvé, en bonne politique, le secret de faire mourir de faim ceux qui, en cultivant la terre, font vivre les autres » (Voltaire).

 

 

 

(*) Philippe Boulanger et Alain Cohen, Le trésor des paradoxes, Paris : Belin, 2007.

jeudi 4 mai 2023

Les droits acquis du grand père

1 commentaire:

Pierre Pestieau

Au cours du débat sur la réforme des retraites, il est beaucoup question de la clause du grand-père. Cette clause revient à ne faire subir les effets d’une réforme qu’aux nouveaux venus, en l’occurrence les nouveaux cotisants. Cela devrait en principe éviter d’avoir contre soi la majorité des électeurs qui grâce à cette clause sont épargnés des conséquences négatives de la réforme, augmentation des cotisations ou réduction des prestations. Dans le cas de la France, cela n’a visiblement pas marché pour des raisons diverses : altruisme, méfiance, incompréhension, ras le bol généralisé. Les quatre sans doute.

Plus généralement, la clause du grand-père signifie que l’on décide de ne pas toucher aux droits et aux acquis des personnes bénéficiaires de certains dispositifs, mais de les modifier et de les appliquer aux nouveaux entrants dans le système concerné par ces modifications.

À l'origine , la clause du grand-père (grandfathering) trouve ses racines dans l'histoire raciale de l'Amérique. En 1870, pour contourner l’interdiction de discrimination raciale en matière de vote qui venait d’être ratifiée, plusieurs États du Sud ont créé des conditions - tests d'alphabétisation, taxes de vote et quiz constitutionnels - destinées à empêcher les Noirs de s'inscrire sur les listes électorales. Mais de nombreux Blancs pauvres du Sud risquaient également de perdre leurs droits parce qu'ils n'auraient pas pu répondre à ces exigences. En exemptant de ces tests les citoyens dont les ancêtres (les grands-parents) avaient eu le droit de vote avant 1867, ces États ont permis aux Blancs pauvres et analphabètes de continuer à voter.

Mais revenons à l’histoire contemporaine. Je suis étonné que la majorité des gens estiment que cette clause est légitime et qu’il est du devoir de l’État de garantir les droits acquis, particulièrement dans le domaine des retraites. Prenons l’exemple d’une famille de la classe moyenne. Elle a choisi de verser à la mère veuve du mari une mensualité qui correspond à 10% du son revenu net. Subitement, ce fils modèle perd son emploi et les revenus de la famille sont réduits de moitié. Il semblerait logique de diminuer la mensualité dont il vient d’être question, peut-être pas de la moitié mais d’un certain montant.

Le système par répartition sur lequel repose nos retraites peut être perçu comme un contrat social par lequel les travailleurs s’engagent de verser une certaine fraction de leurs salaires à leurs contemporains retraités avec la promesse qu’une fois qu’ils sont eux-mêmes retraités, la génération suivante s’acquittera de cette obligation. Supposons par exemple que le rapport entre le nombre de travailleurs et celui des retraités soit de 2. Supposons en outre que la durée de la vie active soit le double de la durée de la retraite. Si les travailleurs versent un cinquième de leurs revenus comme contribution au système de retraite, les retraités toucheront un somme équivalente à 80% des revenus de la population active. Il va sans dire que ce sont là des moyennes et que les effets redistributifs jouent un rôle important mais que j’ignore pour les besoin de la démonstration.

Nous faisons maintenant l’hypothèse que soudainement se produise un double choc démographique équivalent au passage du baby-boom au baby-bust et à une rapide augmentation de la longévité. Ce choc a pour conséquence que le rapport actifs/retraités tombe à 1,5 et que le rapport entre durée de vie active/durée de la retraite passe aussi à 1,5. On suppose que les revenus des actifs ne changent pas. Avec cette nouvelle donne, pour assurer aux retraites des pensions inchangées (dans le jargon, on parle de prestations définies), il faudrait quasiment doubler le taux de cotisation des travailleurs. (1) C’est ce à quoi conduirait la clause du grand père. Est-ce juste ? Poser la question revient à y répondre.

Notons pour terminer qu’aujourd’hui du fait de son origine honteuse, le terme « grandfathering » est de moins en moins utilise aux États Unis, correction politique oblige. Nous pourrions faire de même et revenir aux bons droits acquis.




(1). Initialement on comptait 4 travailleurs pour un retraité (2x2) ; on compte maintenant 2,25 travailleurs pour un retraité. Dans le jargon on parle de ratio de dépendance. Si l’on a un système par répartition à prestations définies, cela veut dire que si l’État s’engage à donner aux retraités 80% du revenu des actifs (taux de remplacement), il faut nécessairement augmenter le taux de cotisation des actifs. Avant le choc démographique, chaque actif versait 20% de son revenu et comme il y avait 4 actifs pour un retraite, cela donnait 80%. Si on veut maintenir ce taux de remplacement avec 2,25 actifs par pensionné, le taux de cotisation doit passer à 35%.

jeudi 27 avril 2023

Les vieux « malades » et le soutien qui leur est donné par les gériatres

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Victor Ginsburgh

En Belgique, comme dans d’autres pays, des « gériatres » sont sensés s’occuper des plus de 65 ans. J’en ai presque 84. Je suis donc l’animal que je suis et l’on me dit souvent qu’il y beaucoup de vieux malades psychiques, dont certains se promènent de temps à autre dans les rues.

J’ai récemment vécu un cas à la Clinique CHU Saint-Pierre. Je me suis donc trouvé devant une psycho-gériatre. Elle venait sans doute faire son heure ou sa demi-heure à Saint Pierre, puisqu’on peut vérifier qu’elle est psychiatre dans d’autres hôpitaux, voire dans tous ceux qu’on peut trouver à Bruxelles, où sa renommée doit largement dépasser celle de Freud.

J’ai trouvé correct de l’introduire aux deux membres de ma famille qui faisaient partie de la fête qui s’annonçait.

Et par politesse, je me suis introduit : les médicaments dont je me régale, mes études et ma carrière de professeur à l’Université Libre de Bruxelles. J’y ai toujours un bureau depuis mon « départ » à 65 ans. Il faut croire que mes collègues ne me trouvaient pas tout-à-fait crétin. Mais la crétinerie s’engage très vite avec les premiers mots de la psycho-gériatre. D’abord, elle a voulu que j’achève mes trois minutes de droit à la parole. Elle devait sans aucun doute commencer son laïus puisqu’elle m’a dit que c’est elle qui devait parler et pas moi. Donc silence du bureau, j’arrête mon charabia. C’est elle qui doit parler en ce lieu et pas moi. C’est elle l’experte, et moi l’imbécile.

La séance a duré à peu près 90 minutes. Inutile de dire que je n’ai plus osé ouvrir mon klaxon, puisque ce n’était que du verbiage et que c’était elle la « grand-maître » de la cérémonie

Non, ce n’était pas elle mon psycho-gériatre

Mais ce qui est plus grave est que je m’endormais. Et de fait, je me suis complètement renfermé et mes oreilles n’écoutaient plus que moi. Sauf que, à un certain moment, elle a fait le tour de son bureau, a levé ma chemise pour montrer à mes deux accompagnatrices, combien ma poitrine musclée valait le coup d’œil.

Freud ne parlait pas, chère Madame, et n’ouvrait pas les chemises de ses patients. C’est manifestement elle qui s’écoutait et devrait aller voir le Freud local, pas moi !

jeudi 6 avril 2023

La vieillesse est-elle un risque ?

2 commentaires:

Pierre Pestieau

La sécurité sociale est censée couvrir les grands risques de la vie : la maladie, le chômage, les accidents de travail, la famille et la retraite. Dans cette liste, on trouve deux anomalies, la famille et la retraite. Il est en effet difficile de considérer la famille et la retraite comme des risques majeurs. On choisit la taille de sa famille et la retraite concerne tout le monde.

En fait, on ne parle jamais d’assurance famille. La politique familiale a eu longtemps pour but de stimuler la natalité. Aujourd’hui, sa mission essentielle est de venir en aide aux familles défavorisées. En revanche on parle d’assurance retraite ou d’assurance vieillesse.
En France, sa contribution au bien-être collectif peut facilement être évaluée. Après-guerre, l’âge légal de départ à la retraite était de 65 ans. En 1950, la pension moyenne du régime général s’élevait à 50% du smig. L’espérance de vie était de 63 ans et demi pour les hommes, 69 ans pour les femmes. De ce fait, nombre de personnes âgées ne connaissaient pas la retraite et certains de ceux qui arrivaient à 65 ans n’échappaient pas au risque de l’extrême dénuement.

Aujourd’hui, la configuration a changé. Départ à 62 ans avec une pension moyenne égale à 117% du smic. La pension minimum est à 85% du smic. L’espérance de vie est de plus de 80 ans pour les hommes, plus de 85 ans pour les femmes. Le niveau de vie moyen des « seniors » est supérieur à celui des actifs. Le taux de pauvreté le plus élevé se trouve désormais chez les moins de 30 ans, et le plus bas chez les plus de 60 ans.

Pour revenir à mon propos, en quoi consiste le risque vieillesse ? Il est double. Il y a celui de mourir trop tôt et celui de mourir trop tard. C’est ce dernier que l’on a à l’esprit quand on parle de risque vieillesse. Dans la plupart des pays, faute de prestations de retraite, les personnes qui vivaient longtemps et ne pouvaient compter sur leurs enfants étaient réduites à la misère et parfois mettaient fin à leurs jours. L’assurance retraite mutualise le risque de longévité, en transférant des ressources des personnes qui meurent prématurément vers celles qui vivent très longtemps.

Le second risque vieillesse, celui d’une vie trop courte, n’est en revanche pas couvert par le système de retraites. Bien au contraire. Ceux qui meurent avant l’âge de la retraite subissent la double peine : avoir cotisé pour des prunes et ne pas connaître ses enfants et petits-enfants. L’égalitarisme ex post qui s’oppose à l’utilitarisme recommande de se focaliser sur ceux qui ne sont pas responsables de leur vie courte. Ce point de vue qui est complètement oublié dans le débat sur la réforme des retraites a pour implication moins d’épargne et des pensions plus faibles, ce qui permettrait à ces personnes mourant prématurément de jouir de davantage de consommation de leur vivant. (1)



(1). https://www.cirano.qc.ca/files/publications/2015s-06.pdf