jeudi 28 mars 2024

Vol de bouteilles de vin dans un célèbre restaurant parisien

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Victor Ginsburgh

Je me suis interdit – ou plus précisément, il m’a été interdit – de boire du vin. Ce n’est donc pas moi qui ai fait ce vol de 80 bouteilles d’un vin rare dans les caves du renommé restaurant parisien La Tour d’Argent (1). Ces bouteilles valent environ 1,5 millions d’euros, soit 18.750 euros la bouteille. Il faut dire que ce sont des Domaine de la Romanée-Conti (pour les détails et les prix, voir (2)) parmi les 300.000 bouteilles qui séjournent dans le cave. Un sommelier a trouvé le vol qui semble avoir eu lieu en 2023 et/ou 2024. 

Dans mes promenades à Paris, lorsque je ne faisais pas cours, j’ai souvent vu ce restaurant, mais n’ai jamais osé y entrer seul et, encore moins, y inviter un ami ou une amie. Le voici dans sa splendeur, au 15, rue de la Tournelle.

Façade de la Tour d'Argent

Mais tout change et le restaurant a déménagé au cinquième étage du même immeuble au 15, rue de Grenelle. Le voici qui est devenu chic mais a perdu cette façade que je trouvais toujours très attractive quand j’y passais (3), sans oser y entrer.

Restaurant déménagé au sixième étage en 2022

Il est amusant de mentionner que déjà à la fin du 16e siècle, le roi Henri III s’y aventurait régulièrement. Il aurait, racontent les archives du restaurant, décidé (un roi ne suggère pas, il décide) d’utiliser la fourchette de manière à ne plus devoir se laver la figure et les mains avant de se rendre aux toilettes.

Fourchettes apparues au 16e siècle

Mais revenons à ces quelque 80 bouteilles que je n’ai pas volées. Ni mon fils d’ailleurs, au contraire, on vient de cambrioler sa maison le 2 février 2024, mais sans succès. En effet, ses vins sont toujours dans sa cave. Et ce sont des vins zéro degré que je n’aime guère. Je ne sais pas si c’est vrai, mais c’est bien trouvé. Essayons, plutôt mon cher fils, d’aller à la Tour d’Argent.

Je paie les agapes et pendant que je déguste, tu fais le tour de la cave et tu ramènes ne fût-ce qu’une bouteille de la Romanée-Conti à ne pas cacher dans ta cave, mais bien dans la mienne, c’est beaucoup plus sûr.



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(1) Jenny Gross, Paris police investigating $1.6 million wine theft from famed restaurant, The New York Times, February 1, 2024.
(2) https://www.twil.fr/france/bourgogne/romanee-conti/romanee-conti-wine-12966.html#364418
(3) Merci à mon co-blogueur Pierre Pestieau de m’avoir signalé qu’en 2022 le vieux restaurant était devenu un nouveau restaurant dans le même immeuble.











jeudi 21 mars 2024

Incertitudes économiques et démographiques

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Pierre Pestieau

Les prévisions démographiques sont incontestablement plus fiables que les prévisions économiques. On peut sans trop se tromper prévoir ce que sera la population de différents pays en 2050. Pour 2100, la prévision est moins certaine. En revanche, il y a peu de consensus sur les implications économiques et sociales que ces évolutions auront.

En bref on devrait assister à l’effondrement de la population de pays comme la Chine, l’Allemagne et le Japon et à l’explosion de la population africaine. L’évolution de la population dépend de deux paramètres, la fécondité et la mortalité, auxquels il faut éventuellement ajouter l’immigration. Autant on s’entend sur les sources de l’augmentation de la longévité, il y a moins de consensus sur les facteurs qui président à la hausse ou la baisse de la fécondité. La fierté nationale ne semble en tout cas pas jouer un grand rôle. Le Japon et l’Allemagne ont des naissances bien en-dessous du nombre nécessaire pour maintenir constante la taille de la population en l’absence de toute migration. Et pourtant, ces pays ont une histoire fortement marquée par un nationalisme exacerbé.

A l’horizon 2100, on peut s’attendre à ce que l’Asie et l’Afrique, à parts quasiment égales, rassemblent plus de 85% de la population mondiale avec l’Inde, étant le pays le plus peuplé, suivie de la Chine et du Nigeria. Même à l’horizon rapproché de 2050, il serait imprudent de prédire comment ces pays évolueront économiquement. Certains le font mais avec une marge d’erreur importante. Selon une étude (1) parmi d’autres, le classement de la part de la production mondiale des grandes puissances est actuellement le suivant : Chine (18%), États Unis (16%), Union Européenne (15%) et Inde (7%). En 2050, ce classement changerait au détriment des Etats-Unis et de l’UE. On aurait l’ordre suivant : Chine (20%), Inde (15%), États Unis (12%) et Union Européenne (9%).

Si les prévisions économiques sont incertaines, ce qui l’est beaucoup moins ce sont les prévisions environnementales. A la différence de l’économie, elles suivent un cours sans cycle, qui débouche à terme sur une catastrophe qui semble inéluctable. Selon le GIEC (2), à politique inchangée, un réchauffement climatique de 3,2 °C d'ici à 2100 est actuellement prévu. Ce n’est là qu’un indicateur parmi d’autres de la détérioration de notre environnement.




jeudi 14 mars 2024

Deux vues récentes sur la guerre Israël – Gaza

4 commentaires:

Victor Ginsburgh

J’ai lu à quelques jours près deux articles sur la guerre entre Israël et Gaza. Je me rends compte que l’un et l’autre sont plus longs que mes blogs habituels. Vous m’en excuserez, mais vous verrez, si vous les lisez qu’ils en valent largement la peine et sont d’autant plus intéressants que leurs auteurs sont tous deux des Juifs qui voient avec beaucoup de subtilité et de désespoir ce qui est en train de se passer au Moyen Orient. Tous les deux craignent des situations dangereuses si Israël (et en particulier, Netanyahu) ne se range pas à plus de raison. Vous trouverez sans difficulté l’accès aux auteurs : Elie Barnavi, un Israélien qui écrit que « Netanyahou, (est) un délinquant narcissique entouré de valets et de fous de Dieu» et Thomas Friedman, un Américain, influent éditorialiste du New York Times qui conseille officieusement Joe Biden sur les problèmes du Proche-Orient.

1. Souvenirs amers de la première guerre du Liban
Elie Barnavi, Ancien Ambassadeur d’Israël, Professeur émérite d’histoire à l’Université de Tel Aviv.

Le lundi 22 janvier a été la journée la plus meurtrière pour Tsahal (l’armée du peuple d’Israël) depuis le début de la guerre de Gaza : vingt-quatre soldats tués, dont trois officiers de la brigade de parachutistes frappés par un missile antichar à Khan-Younès et, d’un coup, 21 réservistes ensevelis sous les décombres de deux immeubles qu’ils étaient en train de piéger dans le centre de la bande, tout près de la frontière israélienne. Les détails du désastre importent peu. Disons que, lorsqu’on manipule d’énormes quantités d’explosifs dans une zone de combat urbain, ce genre d’accident est hautement probable. L’armée va tenter de déterminer ses causes exactes, ce n’est pas mon propos ici. Il reste les larmes pour pleurer des vies fauchées et des familles endeuillées. Puis il reste des questions difficiles.

Et d’abord celle-ci: que faisaient-ils précisément dans ce secteur? Dans une zone censée se trouver sous le contrôle opérationnel total de l’armée, leur mission consistait à raser les immeubles restants afin de créer, à terme, un périmètre de sécurité de 1 km entre la frontière d’Israël et la bande de Gaza. La logique militaire est évidente : il s’agit d’empêcher les terroristes du Hamas et du Djihad islamique non seulement de s’approcher de la frontière, mais aussi de les priver de points d’observation du territoire israélien.

Pour les Israéliens qui, comme moi, gardent en mémoire les événements tragiques de la première guerre du Liban dans les années 1980, cette stratégie sonne comme un bégaiement de l’Histoire. En 1985, lorsque Tsahal s’est retiré de l’essentiel du territoire libanais après trois ans de conflit, il s’est replié sur une « bande de sécurité » large d’une dizaine de kilomètres dans le sud du pays, en gros entre la frontière et le fleuve Litani. Quinze ans durant, la présence militaire israélienne, jointe à celle de ses supplétifs chrétiens de l’Armée du Sud-Liban, a rempli son rôle de bouclier des communautés frontalières de Galilée ; mais ce fut au prix de la vie de plus de cinq cent cinquante soldats tués dans des escarmouches quasi-quotidiennes avec le Hezbollah – un produit de cette guerre, soit dit en passant. À l’époque, c’est l’opinion publique qui a fini par avoir raison de l’obstination du gouvernement et des militaires. Début 1997, dans la foulée d’un accident d’hélicoptère qui a tué 73 soldats, quatre mères de soldats ont commencé à manifester avec leurs pancartes pathétiques « Get Out of Lebanon! » : ainsi naissait le mouvement des Quatre Mères. Trois ans plus tard, Ehoud Barak, fraîchement élu Premier ministre, tire les conclusions du fiasco et, conformément à sa principale promesse de campagne, retire les troupes du Sud-Liban, parachevant ainsi une aventure malheureuse entamée dix-huit ans auparavant.

Alors, pourquoi la « bande de sécurité » qui n’a pas fonctionné à l’époque au Liban fonctionnerait-elle aujourd’hui à Gaza ? D’autant que les terroristes gazaouis disposent de moyens d’observation, d’armes et de tunnels dont les terroristes libanais ne pouvaient que rêver.

Troublant parallélisme, et pas seulement à cause de l’enlisement des troupes, des promesses de « victoire totale », des « solutions » bancales du genre « zone de sécurité » et du manque de perspectives politiques. À l’époque, déjà, le débat public faisait rage, et il se trouvait des politiciens et des chefs militaires pour traiter les Quatre Mères et autres militants contre la guerre de lâches, voire de traîtres. Aujourd’hui, on entend les mêmes horreurs contre les familles des otages, coupables aux yeux des porte-paroles de la droite au pouvoir de « donner des armes au Hamas ». Il est sans doute normal que la question des otages ait remplacé celle des morts au combat.

L’unanimisme guerrier des Israéliens est à la mesure du traumatisme subi le 7 octobre. Mais la saignée subie par nos troupes commence à peser sur le débat public. Après tout, nous avons perdu en un peu plus de trois mois de conflit cinq cent cinquante-deux soldats, soit un nombre équivalent de tués pendant les quinze ans d’occupation de la zone de sécurité au Sud-Liban.

Cependant, le parallélisme le plus déconcertant entre ces deux épisodes guerriers est le rejet absurde, criminel, de toute réflexion de stratégie politique. Quels que soient les coups que Tsahal porte au Hamas, la guerre ne saurait être gagnée si l’on s’obstine, à l’instar de Netanyahou et de ses laquais, à refuser d’envisager le « jour d’après ». Car dans toute guerre, l’aspect militaire n’en est qu’un parmi d’autres. La guerre est toujours, n’est-ce pas, « la continuation de la politique par d’autres moyens ». Cela se vérifie surtout dans le cas des conflits dits asymétriques comme celui-ci. La disparité de la puissance a beau être énorme, le sort des armes ne se décide pas seulement sur le champ de bataille. Faut-il rappeler que l’offensive du Têt du Viêt-Cong a échoué face aux Américains, que les Français ont gagné la bataille d’Alger?

Dans un bourbier stratégique tel qu’Israël n’en a jamais connu, assailli qu’il est de toutes parts, l’internationalisation de la guerre de Gaza est un fait que nous refusons de voir. Nous avons besoin d’alliés, et le moins qu’on puisse dire est qu’ils ne se bousculent pas au portillon. Pis, comme le montre le théâtre de l’absurde de La Haye, l’État juif est en train de se muer sous nos yeux ébahis en un paria des nations. Et nous faisons de notre mieux pour rendre la vie impossible à notre seul allié : les États-Unis. Or, les États-Unis sont à la peine. Ils espéraient s’extraire du Proche-Orient, les voici forcés de s’y impliquer derechef : soutien militaire massif à Israël ; envoi d’une armada en Méditerranée et dans le Golfe pour tenir en respect l’Iran et le Hezbollah et les empêcher d’ouvrir un deuxième front contre leur allié ; couverture diplomatique à l’ONU. Cette position se paie. Sur le front intérieur, où la désaffection d’un nombre croissant de démocrates dans une poignée d’États clés risque de faire perdre à Joe Biden la présidentielle. Sur le front extérieur, où l’administration ne parvient pas à reformer autour d’elle la coalition qu’elle avait tant bien que mal réunie contre l’agresseur russe en Ukraine. Témoins les couacs de l’opération dite « Gardien de la prospérité » quelle tente d’organiser, afin de faire face à la menace que font peser les Houtis sur les voies maritimes en mer Rouge, laquelle obère pourtant gravement le commerce international.

Nous en sommes là : un conflit asymétrique dans un coin de la Méditerranée orientale, qui métastase dans la région et au-delà, met à mal les équilibres régionaux et internationaux, et risque d’allumer une guerre majeure dont personne en veut. Or, pour faire face à la pire crise de son histoire, Israël dispose de cet unique allié, que Netanyahou, un délinquant narcissique entouré de valets et de fous de Dieu, fait tout pour s’aliéner. Tant que lui sera là, la guerre se poursuivra, sans autre but qu’elle-même, car il en a besoin pour se maintenir au pouvoir. Voilà pourquoi il refuse obstinément d’évoquer le « jour d’après », et se pose en rempart unique contre la création d’un État palestinien dont le monde entier, Américains compris, considère être la seule issue raisonnable à la crise.

Conclusion provisoire : telle qu’elle est conduite, la guerre de Gaza a épuisé ses effets. Il est temps d’en finir.

Regards, 5 février 2024. J’ai reçu l’autorisation de Nicolas Zomersztajn, Rédacteur en Chef de Regards de faire paraître l’article dans mon blog. Merci à Elie Barnavi et à Nicolas Zomersztajn de me l’avoir « prêté »…


2. Israël est en train de perdre son plus grand atout : l’acceptation
Thomas L. Friedman, auteur et journaliste au New York Times

J’ai passé les derniers jours à voyager de New Delhi à Dubaï et Amman, et j’ai un message urgent à transmettre au président Biden et au peuple israélien : je vois l’érosion de plus en plus rapide de la position d’Israël parmi les nations amies – un niveau d’acceptation et de légitimité qui a été laborieusement construit au fil des décennies. Et si Biden ne fait pas attention, la position mondiale de l’Amérique s’effondrera en même temps que celle d'Israël.

Je ne pense pas que les Israéliens ou l’administration Biden apprécient pleinement la rage qui bouillonne dans le monde entier, alimentée par les médias sociaux et les images télévisées, à propos de la mort de tant de milliers de civils palestiniens, en particulier des enfants, et ce, avec des armes fournies par les États-Unis. Le Hamas a beaucoup à répondre d’avoir déclenché cette tragédie humaine, mais Israël et les États-Unis sont considérés comme étant à l’origine des événements et recevant la plus grande partie du blâme.

Il est évident qu’une telle colère déborde dans le monde arabe, mais je l’ai entendue maintes et maintes fois dans des conversations en Inde au cours de la semaine dernière – de la part d'amis, de chefs d’entreprise, d’un fonctionnaire et de journalistes, jeunes et vieux. C'est d’autant plus révélateur que le gouvernement du Premier ministre Narendra Modi, dominé par les hindous, est la seule grande puissance du Sud à avoir soutenu Israël et à avoir constamment accusé le Hamas d'avoir invité les représailles israéliennes massives et la mort d'environ 30 000 personnes dont, selon les responsables de la santé de Gaza, la majorité sont des civils.

Autant de morts civiles dans une guerre relativement courte serait problématique dans n’importe quel contexte. Mais quand tant de civils meurent dans une invasion de représailles qui a été lancée par un gouvernement israélien sans aucun horizon politique pour le lendemain matin – et ensuite, lorsque le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, propose enfin un plan du lendemain matin qui dit essentiellement au monde qu’Israël a maintenant l’intention d’occuper à la fois la Cisjordanie et Gaza indéfiniment – il n’est pas surprenant que les amis d’Israël s'éloignent et que l'équipe Biden commence à le faire.

Comme me l’a dit Shekhar Gupta, le rédacteur en chef chevronné du journal indien ThePrint : « Il y a énormément d’amour et d’admiration pour Israël en Inde. Mais une guerre sans fin le mettra à rude épreuve. Au-delà du choc initial et de l’effroi, la guerre de Netanyahou porte atteinte au plus grand atout d’Israël : la croyance largement répandue en l’invincibilité de son armée, en l’infaillibilité de ses services de renseignement et en la justesse de sa mission.

Chaque jour apporte de nouveaux appels à l’interdiction d’Israël des compétitions ou des événements internationaux académiques, artistiques et sportifs. Il est vrai qu’il est hypocrite de cibler Israël pour le censurer – tout en ignorant les excès de l’Iran, de la Russie, de la Syrie et de la Chine, sans parler du Hamas. Mais ce gouvernement israélien fait des choses qui les rendent trop faciles. Beaucoup d’amis d’Israël prient maintenant pour un cessez-le-feu afin que leurs citoyens ou leurs électeurs – en particulier leurs jeunes – ne leur demandent pas comment ils peuvent être indifférents à tant de victimes civiles croissantes à Gaza.

En particulier, de nombreux dirigeants arabes qui, en privé, veulent voir le Hamas détruit, comprennent à quel point il est une force déformée et destructrice, subissent des pressions de la rue auprès des élites pour qu’elles se distancient publiquement d’un Israël qui n’est pas disposé à envisager un horizon politique pour l’indépendance palestinienne sur quelque frontière que ce soit.

Ou, comme Netanyahou l’a récemment précisé : Israël gardera le contrôle de la sécurité sur Gaza, le territoire sera démilitarisé, la frontière sud de la bande avec l’Égypte sera scellée beaucoup plus étroitement en coordination avec Le Caire, l’agence des Nations Unies qui fournit des services de santé et d’éducation primaires aux réfugiés palestiniens sera dissoute et l’éducation et l’administration seront complètement remaniées. L’administration civile et le maintien de l’ordre au quotidien seront basés sur «des éléments locaux ayant une expérience de l’administration et de la gestion ». Qui paiera pour tout cela et comment les Palestiniens locaux seront enrôlés pour perpétuer le contrôle d’Israël n’est pas expliqué.

J’ai une réelle sympathie pour le dilemme stratégique auquel Israël a été confronté le 7 octobre – une attaque surprise du Hamas qui a été conçue pour rendre Israël fou en assassinant des parents devant leurs enfants, des enfants devant leurs parents, en abusant sexuellement et en mutilant des femmes et en kidnappant des nourrissons et des grands-parents. C’était de la pure barbarie.

J’ai eu l’impression, au moins, que le monde était, au départ, prêt à accepter qu’il y aurait des pertes civiles importantes si Israël voulait éradiquer le Hamas et récupérer ses otages, parce que le Hamas s’était infiltré dans des tunnels sous les maisons, les hôpitaux, les mosquées et les écoles et n’avait fait aucun préparatif pour protéger les civils de Gaza des représailles israéliennes, dont il savait qu’elles se déclencheraient.

Mais maintenant, nous avons une combinaison toxique de milliers de victimes civiles et d’un plan de paix de Netanyahou qui ne promet qu’une occupation sans fin, peu importe si l’Autorité palestinienne en Cisjordanie se transforme en un organe de gouvernement légitime, efficace et à large assise qui peut prendre le contrôle de la Cisjordanie et de Gaza et être un jour un partenaire pour la paix.

Ainsi, toute l’opération Israël-Gaza commence à ressembler de plus en plus de gens à un hachoir à viande humain dont le seul but est de réduire la population afin qu’Israël puisse la contrôler plus facilement.

Netanyahou refuse même d’envisager une nouvelle relation avec les Palestiniens qui ne sont pas membres du Hamas, parce que cela mettrait en péril son fauteuil de Premier ministre, qui dépend du soutien des partis suprémacistes juifs d’extrême droite qui ne céderont jamais un pouce de la Cisjordanie. Difficile à croire, mais Netanyahou est prêt à sacrifier la légitimité internationale durementacquise d’Israël pour ses besoins politiques personnels. Il n’hésitera pas à entraîner Biden avec lui.

Mais le point plus important est qu’une occasion unique de diminuer de façon permanente le Hamas, non seulement en tant qu’armée mais aussi en tant que mouvement politique, est en train d’être gaspillée parce que Netanyahou refuse d’encourager toute perspective, aussi longue soit-elle, de construire une solution à deux États.

Toujours aussi traumatisés par le 7 octobre, à mon avis, les Israéliens ne voient pas qu’au moins faire un effort pour avancer lentement vers un État palestinien dirigé par une Autorité palestinienne transformée et conditionné à la démilitarisation et à la réalisation de certains objectifs de gouvernance institutionnelle. Ce qui n’est pas un cadeau aux Palestiniens ou une récompense pour le Hamas.

Au contraire, c’est plutôt la chose la plus dure et la plus égoïste que les Israéliens puissent maintenant faire pour eux-mêmes – parce qu’Israël est en train de perdre aujourd’hui sur trois fronts à la fois.

Le pays est en train de perdre le récit mondial selon lequel il mène une guerre juste. Il n’a pas l’intentionde sortir de Gaza, il finira donc par s’enfoncer dans les sables avec une occupation permanente quicompliquera sûrement les relations avec tous ses alliés et amis arabes à travers le monde. Et il est entrain de perdre au niveau régional face à l’Iran et à ses mandataires anti-israéliens au Liban, en Syrie, enIrak et au Yémen, qui font tous pression sur les frontières nord, sud et est d’Israël.

Il y a une solution qui aiderait sur ces trois fronts : un gouvernement israélien prêt à commencer le processus de construction de deux États-nations pour deux peuples, avec une Autorité palestinienne qui est vraiment prête et désireuse de se transformer. Cela change le discours qui donne une couverture aux alliés arabes d’Israël pour s’associer à reconstruire Gaza, et il fournit le ciment de l’alliance régionale dont Israël a besoin pour affronter l’Iran et ses mandataires. 
En ne voyant pas cela, je crois qu’Israël met en péril des décennies de diplomatie pour amener le monde à reconnaître le droit du peuple juif à l’autodétermination nationale et à l’autodéfense dans sa patrie historique. Il soulage également les Palestiniens de ce fardeau et les prive de la possibilité de reconnaître deux États-nations pour deux peuples et de construire les institutions et les compromis nécessaires pour que cela se produise. Et, je le répète, cela va mettre l’administration Biden dans une position de plus en plus intenable.

Et cela fait la journée de l’Iran …

Cet article a paru dans The New York Times du 27 février 2024. Mon ordinateur, même s’il est vieux, a traduit l’article de l’anglais en français.

jeudi 7 mars 2024

Peut-on encore être optimiste quant à l’avenir de notre planète ?

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Pierre Pestieau

On peut ne pas être optimiste quant à l’avenir de notre planète sans être pour autant décliniste. Les comportements de nos parents et grand-parents à l’égard de l’environnement étaient loin d’être vertueux. Leur seul mérite était d’être matériellement plus pauvres que nous. C’est pour cette même raison que les pays pauvres polluent beaucoup moins que les pays riches. Dans la tragédie environnementale, on peut distinguer trois types d’acteurs : l’Etat, les producteurs et les consommateurs.

Les États sont tiraillés entre l’intérêt général et l’intérêt électoral. Les événements récents ont montré qu’en cas de crise, ils n’hésitaient pas à oublier le climat. Témoins les reculades à propos des pesticides et des pratiques aquavores face à la colère par ailleurs légitime du monde agricole. Devant la pénurie de logements, le gouvernement français vient de renoncer à interdire la location de passoires énergétiques.

On est moins surpris du comportement des entreprises piégées par la poursuite du profit immédiat, qui ne s’intéressent àl’environnement que pour améliorer leur image en recourant au greenwashing, cette pratique de marketing consistant à communiquer auprès du public en utilisant l’argument écologique de manière trompeuse. Marx notait déjà que le capitalisme n’avait pas vocation à préserver notre environnement (1).

Reste le consommateur, c’est-à-dire nous, qui apparaît comme le seul maillon décisionnel capable de forcer le capitalisme à prendre enfin le climat et l’environnement au sérieux En adoptant des comportements plus durables et éthiques, le consommateur aurait le pouvoir de dicter sa loi à l’ensemble du système, supplantant les États et les entreprises. Mais cela impliquerait un cahier des charges exigeant, faisant appel à sa conscience citoyenne et transformant la consommation en acte politique. Se transformer en consommateur responsable, cela exigerait de s’informer sur la durabilité, la localisation des produits, de concrétiser en acte la préférence pour les produits durables, recyclables, économes en énergie, incorporant des matériaux respectueux de l'environnement, issus de chaînes d'approvisionnement équitables et de refouler les achats impulsifs menant à la surconsommation. La plupart des citoyens seraient d’accord avec ce cahier de charges mais force est de constater qu’il est en décalage total avec leurs comportements. On prendra trois exemples : baisse de la consommation des produits bios, croissance des voyages en avion et aspiration à vivre loin des centres villes.

La majorité des consommateurs se disent responsables mais dans la réalité leur comportement ne dérange pas, voire arrange beaucoup de monde. Par l’inefficacité de ses effets, ce comportement est ce qui permet aux grands acteurs privés et publics de gagner du temps et de faire mine que tout change pour que rien ne change, pour reprendre la fameuse réplique du Guépard. Il permet aux autres acteurs, États et entreprises, de continuer à jouer leur partition et à s’engouffrer dans un greenwashing profitable.




(1). Voir mon blog du 26/12/2021, Marx et l’environnement :

jeudi 29 février 2024

Julio Cortazar, écrivain et probablement informaticien

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Victor Ginsburgh

L’écrivain argentin Julio Cortazar naît à Bruxelles en 1914. Il y vivra peu par la suite, mais aura sans doute profité de l’humour belge lors de son enfance. Vous verrez que Cortazar était aussi informaticien bien avant la lettre avec un mot inventé qui existe encore aujourd’hui.

Quatre-vingt-dix ans après la naissance de l’humoriste, l’Ambassadeur d’Argentine à Bruxelles dévoile un buste dudit écrivain (et informaticien) à la place Brugmann où il est né.

Buste de Julio Cortazar, Place Brugmann, Bruxelles

C’est lui qui a introduit dans le dictionnaire français le mot “cronope” dont il n’a pas trop donné la définition et dont personne ne devine trop le sens. Par contre un mot très proche est utilisé en informatique sous la forme cronopete (1). Je vous laisse deviner quel accent prendrait les « e » dudit cronopete…

Julio Cortazar s’amuse

Il écrit Pages Inespérées (2), titre plutôt sérieux et désespérant pour un texte dont l’auteur ne peut manifestement pas se permettre de l’être. Le petit texte qu’il a lui-même écrit en français tient sur une demi page inespérée sous le titre de Séquences, que seul un informaticien belgo-argentin pourrait dénouer :

“Il arrêta de lire le récit, là où un personnage arrêtait de lire un récit à l’endroit où un personnage arrêtait de lire l’endroit où un personnage arrêtait de lire et allait à cette maison où quelqu’un qui l’attendait s’était mis à lire un récit pour tuer le temps et en arriver à l’endroit où un personnage arrêtait de lire et allait à cette maison où quelqu’un qui l’attendait s’était mis à lire un récit pour tuer le temps.”

Cortazar a beaucoup écrit (3), bien plus que la demi page inespérée. Lisez-le, lisez-le, vous ne pourrez que (sou)rire en cette misérable saison d’hiver.


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(1) How to setup and use cronopete backup software for Linux, https://www.reallinuxuser.com/how-to-setup-and-use-cronopete-backup-software-for-linux/
(2) Julio Cortazar, Pages Inespérées, NRF Gallimard, 2014.
(3) Voir la liste de ses livres à https://booknode.com/auteur/julio-cortazar/livres. Les quelques mots qui accompagnent presque chacun d’eux vous montreront les facéties de l’auteur.


jeudi 22 février 2024

Bonheur nordique

2 commentaires:

Pierre Pestieau

Les pays nordiques arrivent systématiquement en tête  des pays les plus heureux à travers le monde que ce soit selon des critères objectifs ou subjectifs. Par exemple, le  World  Happiness Report  se base sur des critères beaucoup plus objectifs que la réponse à la simple question « Sur l’échelle de 1 à 10, où vous situez vous en terme de bonheur ? ». Le bonheur y est estimé en fonction de  six facteurs : le PIB,  l'espérance de vie, la générosité, le soutien social, la liberté et la corruption. Depuis des décennies, le  Danemark arrivait systématiquement en tête du rapport.

Cet indicateur multicritère du World  Happiness Report peut être critiqué. En effet, il semble davantage mesurer la qualité de l’État providence que le bonheur perçu, qui demeure un concept éminemment subjectif et qui est mieux appréhendé par une simple question. Quoiqu’il en soit les pays scandinaves sont les premiers quelle que soit la mesure, subjective ou objective, que l’on adopte.

Pour expliquer ce bonheur nordique, que l’émergence du populisme pourrait mettre à mal, on tend à puiser  dans le vieil héritage luthérien et dans la loi de Jante (un code de conduite social basé sur la modestie) pour expliquer l'origine du  bonheur scandinave. A l'origine de cette  félicité nordique fantasmée, on trouverait une façon particulière de penser qui consiste à se répéter : "Tu ne dois pas te croire spécial ; tu ne dois pas t'imaginer meilleur que les autres ; tu ne dois pas te croire bon en quoi que ce soit". C’est là une éthique qui contraste avec la philosophie américaine axée  sur la méritocratie et  l'accumulation de richesses comme symbole de réussite. Cette éthique est aussi fort différente de celle qui règne dans des pays comme la France ou l’Italie, dont les ressortissants, qui n’ont de cesse de râler à propos de tout et de rien, se disent malheureux.

Mais peut-on comparer les pays selon leur niveau de bonheur ? Peut-on dire que les Danois sont beaucoup plus heureux que les Français ou les Italiens alors qu’ils passent leurs vacances en France ou en Italie ? Richard Easterlin (1), le père de l’ « économie du bonheur » ne le pensait pas. Pour comprendre pourquoi il n'est pas toujours judicieux de comparer le bonheur d'un pays à l'autre, il faut tenir compte de plusieurs facteurs.

Tout d’abord, les différentes cultures ont des manières différentes d'exprimer et d'interpréter le bonheur. Par exemple, dans certaines cultures, le bonheur est souvent associé à la paix et à l'harmonie sociale, tandis que dans d'autres, il peut être plus étroitement lié à l'accomplissement personnel et aux droits individuels. Ces nuances culturelles peuvent avoir un impact significatif sur la manière dont le bonheur est rapporté et perçu. Ce qui constitue le bonheur dans un pays peut ne pas avoir la même signification dans un autre, ce qui rend les comparaisons directes difficiles.

Ensuite, les enquêtes et les études utilisent des méthodologies différentes pour mesurer le bonheur, ce qui peut affecter les résultats. Des facteurs tels que la formulation des questions, le support de l'enquête (en ligne, en face à face, etc.) et le moment de l'enquête peuvent influencer la manière dont les gens répondent. Un biais de réponse peut se produire si les personnes de certaines cultures sont plus enclines à faire état d'émotions positives ou plus réticentes à admettre leur malheur. En outre, les méthodes d'échantillonnage peuvent varier et si l'échantillon n'est pas vraiment représentatif de la population d'un pays, cela peut fausser le résultat.

En outre, les conditions économiques, la stabilité politique et les normes sociales influencent grandement les niveaux de bonheur. Comparer des pays dont les contextes sont très différents, peut être trompeur, car cela risque de négliger l'interaction complexe des facteurs qui contribuent au bien-être.

Enfin, la traduction des questions d'une enquête d'une langue à l'autre peut entraîner une perte de nuances ou une légère modification du sens, ce qui peut affecter la manière dont les questions sont comprises et les réponses données.

Voilà autant de raisons pour nous amener à la prudence quand on compare le niveau de bonheur d’un pays à l’autre.


(1). Richard Easterlin, né en 1926, est un économiste américain professeur à l’Université de Californie du Sud.


jeudi 15 février 2024

Presque un tableau contemporain

7 commentaires:

Victor Ginsburgh

La faim avant la mort

Il est sans doute vrai que les couleurs s’associent bien et en font presque un tableau contemporain. Mais il s’agit d’une course misérable qui reste aux habitants de Gaza, y compris aux enfants et à leur nourriture.

D’après un article de Haaretz (1), 11.500 enfants ont été tués à Gaza, dont quelque 260 bébés de moins d’un an. Pour faire le tableau plus rude, le journaliste Gideon Levy en donne quelques noms: Abdul Jawad Hussu, Abdul Khaleq Baba, Abdul Rahim Awad, Abdul Rauf al-Fara, Murad Abu Saifan, Nabil al-Eidi, Najwa Radwan, Nisreen al-Najar, Oday al-Sultan, Zayd al-Bahbani, Zeyn al-Jarusha, Zayne Shatat.

L’UNICEF estime que “17.000 enfants sont livrés à eux-mêmes, parce que leurs parents ont disparu, Il est extrêmement difficile de retrouver leur trace. Parfois ils ne connaissent pas même leur nom et pire, ils ont été tués par les Israéliens... (2).

Gaza, enfants interdits de balançoires

Toujours selon l’UNICEF, “plus d'un million d’enfants de la bande de Gaza, presque la totalité, ont besoin d'une aide en termes de santé mentale, contre plus de 500.000 avant le début de cette guerre. Le représentant de l’OMS dans les territoires palestiniens indique que parmi les 36 hôpitaux à Gaza, 21 ne sont pas en état de marche, 13 le sont partiellement. Il en reste deux qui continuent à fonctionner correctement. Il n’en reste pas moins que 8.000 personnes ont besoin d'être évacuées de Gaza dont 6.000 en raison de blessures de guerre et 2.000 en raison d'autres problèmes de santé. L’OMS réclame des évacuations régulières, mais jusqu'à présent près de 1.250 seulement l'ont été” (2).

Voir aussi ce qui arrive à une de 17.000 enfants qui ont perdu leurs parents.

“L’OMS est récemment confrontée à des refus des convois prévus pour réapprovisionner des centres de santé. Les habitants de Gaza sont visiblement affaiblis et amaigris par manque de nourriture” (2).

Pour terminer, un article du New York Times titre que des “videos faites par les soldats israéliens les montrent encourager leurs destructions et se moquer des Gazaouis” (3).

Voir the results of Israel's current military .


(1) Gideon Levy, 11,500 children have been killed in Gaza. Horror of this scale has no explanation, Haaretz, February 4, 2024.
(2) Agence France-Presse, Au moins 17.000 enfants séparés, Rafah ‘usine à désespoir’, L’Orient-Le Jour, 2 février 2024.
(3) Aric Toler, Sarah Kerr, Adam Sella, Arijeta Lajka and Chevaz Clarke, What Israeli soldiers’ videos reveal: Cheering destructions and mocking Gazans, The New York Times, February 7, 2024.

jeudi 8 février 2024

Deeds 

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Pierre Pestieau 

J’ai récemment revu l’excellente comédie de Frank Capra, L'Extravagant Mr. Deeds  (Mr. Deeds Goes to Town). Certes, ce film de 1936 date; mais il se laisse encore regarder. 

C’est une histoire qui rappelle l’Amérique que l’on aime. Un jeune homme simple, Longfellow Deeds, doit se rendre à New York pour toucher un héritage important et inattendu. A son arrivée, il devient la cible d'avocats véreux convoitant sa fortune, et de journalistes peu scrupuleux. Il décide de distribuer son immense fortune aux pauvres et aux chômeurs qui sont légion en ces années de crise.

Je me suis demandé ce qu’une personne bien comme ce Mr. Deeds devrait faire à l’époque actuelle. Le film laisse entendre que son héritage comprend de nombreux investissements qui sont loin d’être éthiques. Je vois quatre stratégies. La première est celle qu’il veut suivre, à savoir liquider son héritage et le distribuer aux déshérités. Quelle que soit la règle de distribution, il ne pourra aider qu’une infime minorité de ces victimes de la crise et de ce fait créer beaucoup de ressentiment. 

Une deuxième stratégie consisterait à restructurer son patrimoine de façon à ce qu’il soit investi dans des fonds ou des activités totalement éthiques. Dans ce cas, il est vraisemblable que les rendements soient moins élevés. Il lui resterait à distribuer les revenus de ces investissements aux plus déshérités. 

Une troisième stratégie serait de jouer le jeu capitaliste pur et dur : rendements maximaux et recours à l’ingénierie fiscale. Cela devrait conduire à des revenus supérieurs à ceux auxquels conduirait la deuxième stratégie. Du coup, il y aurait davantage de ressources à distribuer aux damnés de cette terre.  

Une quatrième stratégie, plus originale, serait d’utiliser ce patrimoine pour financer un parti politique dont on sait avec certitude qu’il a des chances d’accéder au pouvoir et d’œuvrer en faveur de programmes sociaux et économiques censés aider les plus démunis et sauver notre planète. Bien sûr, il faut espérer qu’un tel parti existe. 

Si cette condition pouvait être remplie, j’opterais pour ma part pour cette dernière stratégie. Il faut en effet se rappeler qu’une politique sociale ou culturelle, quelle qu’elle soit, qui serait fondée sur des donations ou des contributions volontaires n’aura jamais l’ampleur et la générosité qu’elle aurait si elle était menée par l’État et financée sur l’impôt. Le recours aux contributions volontaires se heurte au phénomène du passager clandestin : même le plus altruiste des individus comptera sur la contribution des autres pour minorer la sienne. C’est la critique qui a été adressée aux États Unis au conservatisme compassionnel, cette philosophie politique  qui consiste surtout à soutenir les activités charitables des associations religieuses pour progressivement remplacer l’État providence dans la lutte contre la pauvreté et les inégalités. Cette approche défendue par George Bush lors de son élection en 2001 a fait long feu. 


jeudi 1 février 2024

Je suis de retour...

15 commentaires:

Victor Ginsburgh

J’ai traversé, comme vous pouvez le penser, de très mauvais moments: hôpitaux de toutes sortes, médecins pas toujours agréables, et incapacité de marcher du tout. Un peu plus tard, j’ai “reçu” une béquille, que je cache de plus en plus souvent dans un coin de ma bicoque.

Je monte et descends les escaliers sans béquille à tel point que souvent je ne sais plus où je l’ai laissée, ce qui me fait de nouveau monter ou descendre. Ouf, sauf que les promenades sont encore difficiles et je tiens à ma canne (c’est quand même un mot plus élégant que béquille), à moins que ce ne soit elle qui tient à moi.

Me voici revenu pour aider, pour autant qu’il en ait besoin, mon collègue blogueur Pierre qui m’a souvent houspillé de m’y remettre.

Voilà la chose est faite ou comme le disait Jules César alea jacta est, et le Rubicon est presque traversé, sans doute encore avec ma canne.

Vous ne m’en voudrez pas, je l’espère, d’être lent dans mon écriture autant que dans mes déambulations dans (ou sur) l’internet qui, souvent me permettent de trouver des sujets bien plus importants que ceux qui sont dans la cervelle de mon âge qui devient de plus en plus respectable.

J’ai quelques sujets dans ma poche, mais ceci est une autre histoire, et je me permettrai de ne pas rallonger ce premier blog nouveau, comme le vin peut l’être. Hélas, mes proches surveillent ma consommation à un verre par jour...

On se revoit dans quinze jours, je ne veux pas être plus long… à ton tour, très cher Pierre.

jeudi 18 janvier 2024

Le temps des fragilités

1 commentaire:

Pierre Pestieau 

La vieillesse est incontestablement la période de la vie où l’individu se sent le plus vulnérable, fragile, sans protection. Pour illustrer ces fragilités, il est intéressant de prendre la vie à partir de sa fin comme dans le film L'Étrange Histoire de Benjamin Button. Il meurt sans savoir si ses dernières volontés seront suivies. Il n’en saura jamais rien. Il sera peut-être inhumé alors qu’il souhaitait être incinéré. La maison qu’il avait laissée à un de ses enfants avec la promesse de la garder en l’état sera peut-être vendue à un promoteur immobilier qui la démolira pour construire un horrible bâtiment. Plus tôt, il aurait tant voulu qu’on abrège ses souffrances grâce à une euthanasie digne. Cela lui a été refusé par une famille réticente et un médecin obtus, profitant de son état de faiblesse. 

Avant cela, alors qu’il avait encore une bonne partie de sa tête, il a été soumis à ce que l’on pourrait appeler de la maltraitance « altruiste » de la part de ses proches. Ses enfants l'ont placé dans un Ehpad dont il ne voulait pas, pour son bien naturellement. Pas trop cher non plus, pour leur bien. Toujours, pour son bien, ils l'ont mis sous tutelle de sorte qu’il n’a plus aucun contrôle sur ses revenus et son patrimoine. Sa maison est maintenant occupée par un de ses enfants et son garage est utilisé par un autre. Quoi de plus normal. Il n’a plus besoin ni de l’une ni de l’autre maintenant qu‘il a été refilé comme une patate chaude à une institution.  (1)

Commet éviter un tel enfer ? Ce n’est pas simple. Plus compliqué encore que d’éviter la maltraitance institutionnelle, ou même la maltraitance familiale cynique. Ici le maltraitant est convaincu de son bon droit. Il se comporte ainsi pour le bien de la personne dépendante qui, elle, ne sait pas ce qui lui convient. A cela se mêle le fait que l’appareil judiciaire se range toujours, dans ces cas extrêmes du côté de la famille. Les amis ou les parents lointains n’ont pas voix au chapitre.  

Il est clair qu’une fois enclenché ce scenario infernal ne peut être arrêté. Il faut donc prévenir et anticiper. La meilleure prévention est sans nul doute d’investir affectivement dans la famille. Dans un article récent (2) avec des collègues chinois, nous montrons qu’avec l’allongement de la vie et les besoins de soins qu’une longue vieillesse réclame, les Chinois et les habitants de pays du Sud-Est asiatique commencent à modifier leur façon d’éduquer leurs enfants. Ils abandonnent progressivement le style strict de ce qu’on appelle le « tiger parenting » pour un style empreint de patience et d’amour qui prend plus de temps mais qui les assure de pouvoir compter sur leurs enfants en cas de besoin. Ceci dit, même avec la meilleure bonne volonté, il n’est pas toujours possible d’éviter cette maltraitance altruiste. 

Il importe aussi de s’assurer légalement une autonomie financière qui échappe à des tentatives d’extorsion. Il y a plusieurs décennies, j’ai connu une dame âgée qui avait été invitée par sa petite fille pour y passer ses dernières années. Le soir de sa venue dans ce nouveau foyer, son petit-fils par alliance lui dit : Grand’mère, vous êtes la bienvenue chez nous. Mais comme vous ne manquerez de rien, je vous demanderais de me confier tous vos avoirs. Il ne lui a pas fallu plus d’une minute pour appeler un taxi et partir pour le premier hôtel venu avec ses bagages. Quelques jours plus tard, elle était accueillie dans un Ehpad convenable. C’est là que je l’ai visitée et qu’elle m’a rapporté cette anecdote. Ça se passait à Los Angeles. 

Il convient de prendre des dispositions bien avant qu’il ne soit trop tard. On observe à cet égard de fortes disparités d’un pays à l’autre. La fraction de personnes âgées ayant formellement désigné une personne qui prendra les décisions relatives à leur traitement passe de 67% aux États Unis et 62% au Canada à 16% aux Pays Bas. (3) Ce sont là des précautions élémentaires qui dans la plupart des cas n’auront aucune utilité dans la mesure où la majorité des fins de vie se déroulent fort heureusement de façon plus harmonieuse que celle que je viens de décrire. 




(1). On retrouve ce thème dans le récent roman de Lionel Shriver "À prendre ou à laisser" Belfond, Paris 2023.
(2). Fan, Simon, Yu Pang et Pierre Pestieau, « Parenting Styles, Eldercare, and Human Capital », Document de Travail, 2013.
(3). American Academy of Actuaries (2017), End-of-Life Care in an Aging World: A Global Perspective. https://www.actuary.org/end-of-life-care#:~:text=Issues%20surrounding%20end%2Dof%2Dlife,economic%20burdens%20on%20future%20generations


jeudi 4 janvier 2024

Bye, bye le rêve américain (1)

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Pierre Pestieau

Aux États-Unis, les postes de dirigeants sont occupés de manière disproportionnée par des diplômés de quelques universités privées très sélectives, qui appartiennent à ce qu’on appelle l’Ivy-Plus (Ivy League (2) + Stanford, MIT, Duke et Chicago). Ces établissements - qui comptent actuellement beaucoup plus d'étudiants issus de familles à hauts revenus que de familles à faibles revenus - pourraient-ils accroître la diversité socio-économique des dirigeants américains en modifiant leurs politiques d'admission ? Pour étudier cette question, trois économistes (3) utilisent des données d'admission anonymes provenant de plusieurs établissements d'enseignement supérieur privés et publics, liées aux déclarations d'impôt sur le revenu et aux résultats des tests d’admission. Les enfants issus de familles appartenant au 100ème percentile ont plus de deux fois plus de chances de fréquenter une université Ivy-Plus que ceux issus de familles de la classe moyenne ayant obtenus des résultats comparables dans les tests d’admission. En revanche, les enfants issus de familles à haut revenu ne bénéficient d'aucun avantage en matière d'admission dans les grandes écoles publiques.

L'avantage des familles à revenu élevé en matière d'admission dans les établissements privés s'explique par trois facteurs : d’abord, les préférences pour les enfants d'anciens élèves; ensuite, le poids accordé aux diplômes non académiques, qui tendent à être plus importants pour les étudiants issus de lycées privés dont les parents sont aisés; et enfin le recrutement d'athlètes, qui tendent à provenir de familles à revenus élevés.

En outre, ces chercheurs montrent que le fait de fréquenter une université Ivy-Plus au lieu d’un établissement public hautement sélectif augmente de 60 % les chances des étudiants d'atteindre le 1 % supérieur de la distribution des revenus, double presque leurs chances de fréquenter une école d'études supérieures d'élite et triple leurs chances de travailler dans une entreprise prestigieuse. Ces effets sont plus faibles pour les revenus moyens que pour les revenus élevés.

En conclusion, il apparaît clairement que les universités privées hautement sélectives contribuent à renforcer la reproduction sociale, mais qu'elles pourraient diversifier les origines socio-économiques des dirigeants américains en modifiant leurs pratiques d'admission. Le feront-elles ? C’est peu probable, en dépit des discours officiels sur l’égalité des chances et la nécessité de diversité.



(1). Le rêve américain (American Dream en anglais) est l'idée selon laquelle n'importe quelle personne vivant aux États-Unis peut réussir par son travail, son courage et sa détermination.
(2). Soit 8 universités du nord-est des États-Unis : Brown University, Columbia University, Cornell University, Dartmouth College, Harvard University, The University of Pennsylvania, Princeton University et Yale University.
(3). R. Chetty, D. Deming et J. Friedman “Diversifying Society's Leaders? The Causal Effects of Admission to Highly Selective Private Colleges", NBER, WP 31492, 2023.

jeudi 14 décembre 2023

Zones bleues ou zones floues

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Pierre Pestieau

J'ai récemment essayé de regarder la série télévisée « 100 ans de plénitude : les secrets des zones bleues » sur Netflix. La plateforme la présente comme un tour du monde de ces endroits où l’on vit vieux. L'animateur enthousiaste semble sincèrement désireux de nous aider à vivre jusqu'à 100 ans. Il ne faut pas plus de dix minutes pour se rendre compte du caractère risible et trompeur de cette initiative.

Le terme « zones bleues » date de vingt ans. Il fut introduit par le démographe belge Michel Poulain et deux collègues (1) qui ont identifié une zone montagneuse dans le centre de la Sardaigne, caractérisée par une longévité masculine exceptionnelle. Ils ont qualifié ce point chaud de la longévité de "zone bleue" (2) tout en restant prudent quant aux facteurs pouvant expliquer ce phénomène. Netflix a manifestement reconnu l'attrait commercial des zones bleues et a identifié quatre autres points chauds en matière de longévité : Okinawa (Japon), Nicoya (Costa Rica), Loma Linda (Californie) et Ikaria (Grèce).

Les Américains ont un appétit apparemment insatiable pour l'amélioration de soi: comment perdre du poids, comment devenir riche, comment se faire des amis, comment avoir un mariage heureux. Dans le cas de la longévité, pourquoi pas ? La série propose des conseils somme toute raisonnables : pratiquer une activité physique régulière, avoir une alimentation saine, ne pas stresser. Qui pourrait ne pas être d'accord ?

Ce qui m’a semblé irritant dans cette présentation, c’est le ton pseudo-scientifique qu’elle adopte. Cela apparaît dans le choix des zones bleues et dans la pratique consistant à émettre des hypothèses après que les résultats soient connus.

La sélection des zones bleues paraît fantaisiste. Elle ne s’appuie sur aucune étude démographique sérieuse. On trouve dans la littérature bien d’autres régions propices aux centenaires. Le plus souvent, on s’aperçoit que les fondements sont tenus. Ce fut longtemps le cas de Géorgie ou de l’Altiplano. La sélection de Netflix reflète un partis pris surprenant sur l’art de devenir centenaire en oubliant la France qui compte le plus grand nombre de centenaires et de supercentenaires (plus de 110 ans). 

La deuxième raison pour laquelle la démarche de Netflix est discutable réside dans la manière dont les données sont utilisées, à savoir repérer des modes de vie et d’alimentation communs à ces zones et en inférer que leur adoption conduit à s’assurer une longue vie. Cette erreur est connue sous le nom de HARKing (Hypothèses après connaissance des résultats). Dans toute base de données raisonnablement importante, il y a forcément des corrélations fortuites. Imaginez que vous visitez une région où le cancer est fréquent et où les habitants mangent du quinoa, jouent à la pétanque et cultivent des choux. Cela ne signifie pas que l'une ou l'autre de ces activités soit à l'origine du cancer.

Le lauréat du prix Nobel Richard Feynman a déclaré un jour à un auditoire « Vous savez, la chose la plus étonnante qui me soit arrivée ce soir? Je venais ici, en route pour la conférence, et je suis entré dans le parking. Et vous n'allez pas croire ce qui s'est passé. J'ai vu une voiture immatriculée ARW 357 ! Vous vous rendez compte ? Sur les millions de plaques d'immatriculation que compte ce pays, quelle était la probabilité que je voie celle-là ce soir ? Incroyable ! ». Pour revenir à notre sujet, le fait qu'un homme de 100 ans mange des haricots ne prouve pas que c'est parce qu'il mange des haricots qu'il a 100 ans. Cette pratique de recherche est pour le moins discutable et malheureusement trop fréquente.




(1). Poulain, Michel, Anne Herm et Gianni Pes, (2016) Blue Zones : aires de longévité exceptionnelle de par le monde, Gérontologie et société , vol 38. 55-70.
(2). Poulain et ses collègues dessinèrent sur une carte à l'encre bleue la zone regroupant ces villages où se concentraient les hommes centenaires. D’où le nom de zone bleue.