Pierre Pestieau

Le déclassement exprime
une baisse de statut social, pour une personne ou un groupe social. Il peut être
dû au fait d'occuper une position sociale inférieure en fin de vie active à
celle occupée au début de la vie active, qui peut, par exemple être la conséquence
d'une période de chômage. Il peut aussi être perçu quand un jeune entrant sur
le marché du travail occupe une profession dont le statut social est inférieur
à celui auquel il pourrait en théorie prétendre du fait de son diplôme.
L'élévation du niveau de diplôme et la montée du chômage ont contraint une part
croissante de jeunes à accepter des postes de niveau inférieur, en dépit de la
progression de la part des emplois qualifiés. Une personne déclassée tend à se
focaliser sur le revenu ou le statut qu’il n’a pas et accorder moins
d’importance au revenu qu’il perçoit.
Ceci est relié au concept
d’aversion à la perte développé par Kahneman et Tvesrky (1). L’idée de base fondée sur des expériences de laboratoire et des
observations de la réalité sociale est que les individus évaluent de façon
asymétrique leurs perspectives de perte et de gain. Pour donner un exemple très
simplifié, la douleur de perdre 1 000 euros n’est pas compensée par le plaisir
d’en gagner 2 000, ou même 3 000. Prenons le cas d’un individu qui subit une
perte de revenu de 1 000 euros et se trouve sous le seuil de pauvreté. Si
l’Etat lui attribue un revenu de compensation de 1 000 euros, il n’aura sans
doute pas le sentiment d’être sorti de la pauvreté.
On le voit, il est
difficile de compenser les gens qui ont le sentiment d’être déclassés. A cela
s’ajoute le fait que tout argent transféré aux individus sans contrepartie n’a
pas la même valeur subjective que s’il avait été le fruit d’un effort.
Dans un ouvrage récent, Ashkenazi
(2) défend l’idée selon laquelle les revenus de compensation ou d’assistance (indemnités
de chômage, RMI/RSA) ont une dimension de valorisation individuelle et sociale bien plus faible que les
revenus primaires (salaires). Pour le citer : « disposer de 1 200
euros de revenus primaires et payer 200 euros d’impôts n’est pas équivalent à
gagner 600 euros plus 400 euros de prestations sociales ». Cette affirmation
est étayée par une série de travaux empiriques cités par Askenazy. Elle
explique aussi pourquoi on peut très bien avoir des revenus qui dépassent le
seuil de pauvreté et ne pas en avoir l’impression d’en être sorti.
Ces deux phénomènes, la
perception de déclassement et la dévalorisation des revenus de remplacement, rendent
la tâche de l’Etat encore plus difficile qu’elle ne l’est, dans sa
politique de réduction des inégalités et d’éradication de la pauvreté.
(1) Daniel
Kahneman et Amos
Tversky
(1979) Prospect Theory: An Analysis of Decision under Risk, Econometrica, vol. 47, p. 263-291. Tversky
est décédé en 1997 et n'a donc pas pu recevoir le prix Nobel avec Kahneman en
2002.
(2) Philippe Askenazy (2016), Tous
Rentiers, Paris : Odile Jacob.
Merci, Pierre, pour cette nouvelle stimulation intellectuelle, qui peut être vue aussi comme une critique à l'encontre de l'allocation universelle, au profit d'une politique d'emploi.
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