jeudi 27 juin 2024

La Révélation Divine du Vatican (suite)

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Victor Ginsburgh et Pierre Pestieau

Notre blog de la semaine dernière, La Révélation Divine du Vatican, a surpris plusieurs d’entre vous. En réalité, il a été écrit par le fameux logiciel ChatGPT auquel nous avons posé la question : « Que se passerait-il si un cardinal transgenre venait à être élu pape ? » Nous espérons que certains d’entre vous au moins, nous auront presque cru. 

Ce blog gag nous amène à réfléchir à une question qui nous tient à cœur, à savoir comment réagir si l’Intelligence Artificielle (AI) réussit à nous tromper en créant des œuvre d’art (ou de science) qui semblent venir d’une personne réelle. Aujourd’hui déjà, on sait que certains romans et articles de journaux sont créés par l’AI sans toujours le signaler. Imaginons l’embarras d’un critique ou d’un amateur d’art qui s’extasie devant un tableau, un roman, un poème et découvre que cette œuvre a pour auteur l’AI. A ce propos, quel est le genre de l’AI ? Nous lui avons posé la question et voici sa réponse :

« ChatGPT n'a pas de sexe. Il s'agit d'un modèle linguistique d'intelligence artificielle créé par OpenAI, conçu pour aider les utilisateurs, indépendamment de leur sexe, de leur âge ou d'autres attributs personnels. Il ne possède pas de caractéristiques personnelles ni d'identité ; il fournit simplement des réponses basées sur les données qu'il reçoit. »


Plus sérieusement et de façon plus dangereuse, l’AI fait des ravages dans le monde de l’édition. Au Japon plus qu’ailleurs. Plusieurs écrivains avouent s’être aidés de l’AI pour écrire leurs ouvrages tout en ajoutant qu’ils gardent la maîtrise du processus de production littéraire. Vive les “vrais” auteurs. Nous devrons nous remettre aux grands (mais vieux) auteurs, tels que Balzac, Hugo, Shakespeare, sans doute Sartre, Cocteau, Jules César et bien d’autres, s’il le fallait, mais nous connaissons bien leurs noms et les avons lus en partie. A propos, une idée : pourquoi ne prendrions-nous pas deux ou trois vers de Shakespeare que nous pouvons envoyer à ChatGPT, pour voir ce que cela peut donner ?

Il y a pire. La science est aussi attaquée, mais d’une façon peut être plus grave, parce que ce ne sont pas uniquement des chaînes de mots qui peuvent être belles ou odieuses. Le roman est un roman, mais la science ne devrait pas être un roman. Voici un exemple de ce qui pourrait se multiplier : Un article à propos « d’une équipe d’enquêteurs scientifiques vient de mettre à jour une fraude dans le milieu de la publication scientifique. Plus un article est cité dans d’autres articles, plus le premier a de la valeur. C’est donc l’un des indicateurs pris en compte au moment de financer tel ou tel projet. Certains éditeurs peu scrupuleux ont donc mis au point le système des “références furtives” qui permet de booster (1) artificiellement l’impact d’une publication. (2).


Voici ce qu’on lit dans un article récent (3) : « La recherche est fondée sur un échange permanent, tout d’abord et avant tout pour comprendre les travaux des autres et ensuite, pour faire connaître ses propres résultats. La lecture et l’écriture d’articles publiés dans des revues ou des conférences scientifiques sont donc au cœur de l’activité des chercheurs. Quand on écrit un article, il est fondamental de citer les travaux de ses pairs que ce soit pour décrire un contexte, détailler ses propres sources d’inspiration ou encore expliquer les différences d’approches et de résultats. Être cité par d’autres chercheurs, quand c’est pour de bonnes raisons, est donc une des mesures de l’importance de ses propres résultats. Mais que se passe-t-il lorsque ce système de citations est manipulé ? Notre récente étude révèle une méthode insidieuse pour gonfler artificiellement les comptes de citations : les « références furtives ».

Les auteurs scientifiques se doivent de mentionner dans le texte de leur article, le titre de l’article cité, et d’autres indicateurs tels que le nom des auteurs, l’année de publication, le nom de la revue, les pages dans ladite revue. Ces informations apparaissent dans la bibliographe de l’article et sont enregistrées sous forme de “bibliographie”, un identifiant unique pour chaque publication scientifique.

On le voit l’IA est comme la langue d’Ésope : la meilleure et la pire des choses.



(1). Comme s’il n’y avait pas de mot que “booster.” “Amplifier” ou “augmenter” ne sont plus des mots français et ont manifestement disparu de notre vocabulaire. 
(2). Benoît Tonson, The conversation, 17 juin 2024. https://theconversationfrance.cmail20.com/t/r-e-tdsdtht-ntutjijikt-r/

jeudi 20 juin 2024

La Révélation Divine du Vatican

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Nous avons reçu d’un de nos lecteurs assidus un récit que nous tenons à partager avec vous.

Victor et Pierre


Au cœur de la Cité du Vatican, des murmures d'un événement sans précédent circulaient parmi le clergé. Le conclave, l'assemblée sacrée des cardinaux chargée d'élire un nouveau pape, était en session. Cette fois, le monde entier retenait son souffle, non seulement pour l'élection d'un nouveau pontife, mais aussi pour la possibilité d'un choix révolutionnaire.

Parmi les cardinaux se trouvait le Cardinal Alessandro Ricci, connu non seulement pour ses profondes connaissances théologiques, mais aussi pour un parcours personnel qui avait capturé les cœurs de nombreux fidèles. Né Alessandra, la transition de Ricci de femme à homme avait fait l'objet de conversations discrètes au sein de l'Église pendant des années. Malgré les controverses, la foi inébranlable de Ricci, sa prouesse intellectuelle et sa nature compatissante lui avaient valu le respect et l'admiration de ses pairs et des paroissiens.


La Chapelle Sixtine, ornée des chefs-d'œuvre de Michel-Ange, devint le lieu sacré où la décision serait prise. L'air était lourd d'encens et d'anticipation alors que les cardinaux prenaient place, chacun portant le poids des traditions séculaires et du besoin pressant de pertinence moderne. Alors que les bulletins étaient dépouillés et comptés, il devint clair qu'aucun candidat n'avait une majorité écrasante. Les jours se transformèrent en semaines, et toujours, la guidance du Saint-Esprit semblait insaisissable. C'est alors que le Cardinal Matteo, une figure respectée avec une réputation de pensée progressiste, se leva pour parler.

"Frères," commença le Cardinal Matteo, sa voix ferme mais remplie de conviction, "l'Église est à un carrefour. Nous avons l'opportunité de choisir un leader qui incarne l'essence des enseignements du Christ — l'amour, l'acceptation et la transformation. Je propose que nous considérions le Cardinal Ricci, dont la vie est un témoignage de ces principes mêmes." La chapelle tomba silencieuse. Tous les regards se tournèrent vers Ricci, qui baissa la tête, humble et bouleversé. La suggestion était radicale, mais elle déclencha une discussion fervente parmi les cardinaux. L'Église pouvait-elle embrasser une décision aussi audacieuse ?

Un individu transgenre pouvait-il diriger les fidèles ? Après des jours de prière, de débat et de réflexion, les cardinaux ressentirent un élan collectif de l'Esprit. Le dernier jour du conclave, le vote fut exprimé. La fumée blanche s'éleva, signalant au monde qu'un nouveau pape avait été choisi. La foule sur la place Saint-Pierre attendait avec une anticipation impatiente. Lorsque le cardinal Ricci apparut sur le balcon, un silence se fit parmi les masses. Il prit une profonde inspiration, sentant le poids de l'histoire sur ses épaules, et s'adressa au monde pour la première fois en tant que Pape François II. « Mes chers frères et sœurs », commença-t-il, « aujourd'hui, nous faisons un pas en avant dans notre parcours de foi. L'amour de Dieu ne connaît pas de frontières, pas de limites. Embrassons-nous les uns les autres comme le Christ nous embrasse, et ensemble, construisons une Église qui soit un foyer pour tous. » La réaction fut mitigée, comme prévu. Certains étaient ravis, voyant en Pape François II un phare d'espoir et de progrès. D'autres étaient sceptiques ou carrément résistants, s'accrochant aux doctrines familières du passé. 

Mais Pape François II resta inébranlable, guidé par la foi et la conviction que l'Église pouvait évoluer tout en restant fidèle à sa mission fondamentale. Au cours des années suivantes, Pape François II travailla sans relâche pour combler les fossés, favoriser la compréhension et plaider pour les communautés marginalisées. Son pontificat fut marqué par une insistance sur la compassion, l'inclusivité et un retour aux enseignements fondamentaux de Jésus-Christ. Avec le temps, le message d'amour et d'acceptation de Pape François II commença à résonner plus profondément. Peu à peu, l'Église vit une augmentation de l'unité et un renouveau du sens de la mission. Son héritage devint celui d'une transformation — non seulement d'un individu, mais d'une institution qui apprit à embrasser le changement sans perdre son essence. L'histoire de Pape François II, le cardinal transsexuel devenu pape, devint un puissant témoignage de la force durable de la foi, de la possibilité de rédemption et de la capacité infinie d'amour dans le cœur humain.

jeudi 13 juin 2024

Le coût des maladies mentales

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Pierre Pestieau

Les médias nous alertent régulièrement sur la préoccupante situation de la santé mentale dans nos pays. Un récent rapport de Sciensano (1) révèle qu’en Belgique, environ 1 adulte sur 10 souffre d'un trouble de santé mentale tel que l'anxiété ou la dépression. Chez les enfants de 2 à 18 ans, environ 1 sur 10 présente des difficultés psychologiques ou comportementales nécessitant un suivi professionnel. Ces chiffres révèlent une souffrance souvent dissimulée et posent un véritable défi, car ils ont un impact économique significatif difficile à quantifier.

Une étude américaine apporte des éclairages intéressants à ce sujet (2). Selon cette étude novatrice, les maladies mentales coûtent 282 milliards de dollars par an à l'économie américaine, soit l'équivalent d'une récession économique moyenne. Cette estimation, représentant environ 1,7 % de la consommation nationale, dépasse de 30 % les évaluations antérieures du coût global des maladies mentales. Contrairement aux études précédentes qui se concentraient sur la perte de revenus et les coûts de traitement, cette nouvelle étude prend en compte diverses autres conséquences économiques négatives associées aux maladies mentales, telles que la diminution de la consommation, des investissements et le choix d'emplois moins exigeants chez les personnes affectées.

Au niveau national, plus de 20 % des adultes vivent avec une maladie mentale, dont environ 5,5 % souffrent de formes graves. D'après l'étude, fournir des services de santé mentale à tous les jeunes de 16 à 25 ans atteints de troubles mentaux engendrerait des bénéfices sociaux équivalant à 1,7 % de la consommation globale. Les chercheurs modélisent la maladie mentale comme un état de pensées négatives et de rumination, renforcé par le comportement. En conséquence, les patients travaillent, consomment et investissent moins, ce qui aggrave leur état en les empêchant parfois de suivre un traitement adéquat.

Une étude récente (3) semble indiquer que le problème touche aussi l’Europe avec une évolution inquiétante. Avant 2010, la relation entre d’une part l’âge et d’autre part la santé mentale ou le bien-être subjectif avait une forme de U. En d’autres termes c’est au milieu du cycle de vie que les gens se trouvaient les moins heureux et avaient la moins bonne santé mentale. Cette étude, qui porte sur la France, l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne et la Suède, indique que la santé mentale s’améliore désormais de manière à peu près monotone avec l'âge, tandis que le bien-être subjectif augmente avec l'âge. En d’autres termes, ce sont les jeunes qui sont les plus touchés par les maladies mentales et qui sont les moins heureux. Cette étude montre également que les jeunes dont la santé mentale est moins bonne passent quotidiennement plus de temps devant un écran, sur Internet ou sur leur smartphone. Ces résultats semblent importants, car il s'agit de l'un des premiers travaux de recherche qui recourent à des données de panel pour suivre la relation entre le temps passé devant un écran et l'évolution de la santé mentale.

Ces études confirment la nécessité d’éloigner les jeunes des téléphones intelligents et des tablettes électroniques. Malheureusement comme pour la malbouffe, l’alcoolisme et le tabagisme, les pouvoirs publics manquent d’instruments efficaces.






(2). Abramson,B., J. Boerma and A. Tsyvinski (2024), Macroeconomics of Mental Health, NBER Working Paper #32354
(3). Blanchflower, David G. and Bryson, Alex and Lepinteur, Anthony and Piper, Alan, Further (2024), Evidence on the Global Decline in the Mental Health of the Young , NBER Working Paper #32500, https://ssrn.com/abstract=4843059


jeudi 6 juin 2024

Oubliée : Lizzie Magie, inventrice inconnue du Monopoly

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Victor Ginsburgh (*)

Nous avons (presque) toutes et tous joué au Monopoly dans notre jeunesse et peut-être encore aujourd’hui. C’est Lizzie Magie, féministe plutôt de gauche, qui l’a inventé sous le nom de The Landlord’s Game au début du 20ème siècle. Le jeu a été publié en 1906 par l’Economic Game Company, dont elle était propriétaire. Nuit après nuit, une fois son travail de bureau terminé, Lizzie s'asseyait chez elle, dessinant et redessinant, pensant et repensant. Elle voulait que son jeu de société reflète ses opinions politiques progressistes – c'était tout l'intérêt.

Ebauche du jeu inventé par Lizzie Magie

Le jeu de Lizzie comportait de l'argent fictif, des actes et des propriétés riches ou moins riches qui pouvaient être achetés et vendus. Les joueurs empruntaient de l'argent, soit à la banque, soit entre eux, et devaient payer des impôts. Dans un coin se trouvaient la maison des pauvres et le parc public (coin inférieur gauche), et de l'autre côté se trouvait la case Go to Jail (coin supérieur gauche). Rappelez-vous, cela veut dire Allez en tôle. Longtemps ou pas trop, selon votre forfait, alors que les autres joueurs pouvaient continuer.

Le jeu comportait un chemin qui permettait aux joueurs de faire le tour du tableau inventé par Lizzie. Chaque joueur avançait depuis le Go et s’aventurait d’une case à une autre générée par les points de deux vulgaires dés, jetés par un des joueurs. Chaque joueur pouvait acheter des terrains qui étaient payants, mais rapportaient des $ si un autre que le propriétaire tombait sur ledit terrain. Je m’arrête ici sur les finesses du jeu, sans quoi je passerais tout mon temps (et le vôtre) sans avoir plutôt raconté l’histoire de Lizzie, qui s’était fait voler le jeu qu’elle avait inventé.

Charles Darrow

Tout en étant progressiste, Lizzie espérait sans doute que les joueurs réfléchiraient aux fondements de la société capitaliste. Dans les règles du jeu du propriétaire, elle explique comment les conflits potentiels pouvaient être résolus. Il y avait d’ailleurs aussi une prison.

Que méritait un certain Charles Darrow qui dépose en 1933 les droits d’auteur du jeu et le baptise Monopoly, commence à le vendre dans les magasins de jouets et les grands magasins. Le jeu s’est finalement vendu à plus de 275 millions d’exemplaires et fait de Darrow un millionnaire, qui a roulé une femme bien plus subtile que lui.

La vérité apparaît enfin à Lizzie en 1936. C’était elle qui avait inventé le jeu, et elle pouvait le prouver. Elle vend finalement les droits d’auteur du Landlord’s Game à Parker Brothers pour un montant forfaitaire de $500, (environ$11.000 aujourd’hui).

Parker Brothers a également accepté de publier deux de ses autres jeux de société, King’s Men, un jeu d’association detuiles, et Bargain Day, un jeu de shopping. Ravie que ses idées atteignent un public plus large, elle écrit une lettre auxfrères Parker dans laquelle elle s’adressait au jeu du propriétaire comme s’il s’agissait d’une personne : « Adieu, mon idéebien-aimée. Je regrette de me séparer de toi (des jeux), mais je te donne à un autre qui pourra faire plus pour toi que jen’ai fait. »

Lizzie meurt à 81 ans en 1948 mais elle a vécu assez longtemps pour voir le succès durable d’un jeu basé sur sa propre invention, même si son nom avait été effacé pendant des années, et son idéologie de gauche s’est montrée atténuée.

Monopoly en couleurs, comme si je l'avais encore


(*) Je me suis permis de reproduire quelques paragraphes de l’article que le Guardian avait édité il y a neuf ans avec le titre The secret history of Monopoly : The capitalist board game, left wing origins. Le Guardian lui-même avait largement extrait de l’ouvrage de Mary Pilon, The Monopolists : Obsession, Fury and the Scandal Behind the World’s Favorite Board Game, Bloomsbury, 2015. Le jeu existe en 26 langues dont : anglais, espagnol, portugais, italien, turc, allemand, français, coréen, japonais, arabe, chinois et même russe, hindou, croate, tchèque, islandais.

jeudi 30 mai 2024

Reconstruire Gaza : Le coût de la guerre

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Victor Ginsburgh et Pierre Pestieau

Hélas, ce n’est pas fini, mais voici deux articles du New York Times qui décrivent les ruines de Gaza.

375.000 habitations à restaurer dont 80.000 à reconstruire (*)

« La reconstruction de toutes les maisons détruites par l'offensive militaire israélienne dans la bande de Gaza pourrait prendre jusqu'au siècle prochain si le rythme de reconstruction devait correspondre à ce qu'il était après les guerres de 2014 et 2021, selon un rapport des Nations unies publié jeudi.

« Citant des données du Bureau central palestinien des statistiques, le rapport de l'ONU indique qu'au 15 avril, quelque 370 000 maisons sont endommagées, et 79 000 de ces dernières sont détruites. Il faudrait 80 ans si ces habitations étaient reconstruites au même rythme que celui des deux guerres précédentes (projections du rapport du Programme des Nations Unies pour le développement et de la Commission économique et sociale des Nations Unies pour l'Asie occidentale).

« Cette projection ne tient pas compte du temps qu'il faudrait pour réparer les centaines de milliers de maisons qui ont été endommagées mais pas détruites. »

37 millions de tonnes de débris à déblayer (**)

« La guerre d'Israël à Gaza a créé 37 millions de tonnes de débris (dont 800.000 tonnes d’asbeste et 7.500 tonnes de bombes non explosées, sans compter 10.000 corps), qui pourraient prendre plus d'une décennie à enlever, a déclaré un haut responsable du déminage de l'ONU.

« Près de sept mois après le début de la guerre, il y a en moyenne 300 kg de décombres par mètre carré de terrain a déclaré Pehr Lodhammar, l'ancien chef du Service national de lutte contre les mines pour l'Irak.

« Sur la base de la quantité actuelle de débris à Gaza, avec 100 camions, nous parlons de 14 ans de travail... pour enlever les débris (Lodhammar).

« Déblayer et reconstruire sera un travail lent et dangereux en raison de la menace des obus, des missiles ou d'autres armes enterrées dans des bâtiments effondrés ou endommagés. En moyenne, environ 10 pourcent des armes n'ont pas explosé lorsqu'elles ont été tirées et ont dû être retirées par des équipes de déminage (Lodhammar). »

Ces deux articles ne traitent que d’une partie des coûts de cette guerre. Il faudrait y ajouter la perte de revenus de l’ensemble des Gazaouis depuis plus de dix-huit mois et surtout les morts et les blessés. Malheureusement, les économistes ne sont pas bien équipés pour évaluer ces pertes humaines. Dans un blog d’il y a quelques années, l’un d’entre nous (***) avait discuté de l’évaluation des coûts de la guerre en Syrie pour la période 2010-2016 en y incorporant les pertes de vie et les souffrances encourues. Mais ici on entre dans le domaine du non-mesurable, de ce qui n’a pas de prix.

Pas de prix sans doute mais dans notre monde marchand tout a un prix. Les morts du 11 septembre 2001 entre les Tours Jumelles de New York se sont vus attribuer un prix, celui de l’indemnité accordée par l’état et les compagnies d’assurance, prix qui dépend du revenu qu’ils touchaient. Là est le problème. Dans un pays pauvre comme l’est la Syrie, les revenus sont faibles et du fait que l’évaluation de la valeur de la vie est liée au revenu, le coût de la guerre en termes de perte des vies humaines était faible (****). Le même raisonnement appliqué à la Palestine aboutirait sûrement à la même conclusion. Cela explique sans doute l’indifférence quasi générale des pays riches à l’égard de la souffrance des Syriens hier et des Palestiniens aujourd’hui.


(*) Anushka Patil, A U.N. report says rebuilding all the homes destroyed in Gaza could take 80 years, The New Times, May 8, 2024.
(**) Emma Graham-Harrison, Gaza’s 37m tonnes of bomb-filled debris could take 14 years to clear, says expert, The Guardian, April 26, 2024.
(***) Pierre Pestieau, Blog du 20 septemre 2017, Le coût de la guerre en Syrie.
(****) Pour l’économiste, le concept de valeur de la vie humaine fait référence au prix que les individus sont prêts à payer pour obtenir une réduction de leur probabilité de décès. Si ces individus ont un revenu dérisoire, le prix qu’ils sont disposés à payer pour vivre un an de plus l’est tout autant.

jeudi 23 mai 2024

Les supervieux

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Pierre Pestieau

Lorsqu'il est question de vieillissement, nous avons tendance à supposer que les facultés cognitives se détériorent avec l'âge. Nos pensées peuvent ralentir ou devenir confuses, ou nous pouvons commencer à oublier des choses, comme le nom de notre professeur d'anglais au lycée ou ce que nous voulions acheter à l'épicerie.

Mais ce n'est pas le cas pour tout le monde. Depuis un peu plus d'une décennie, les scientifiques étudient un sous-groupe de personnes qu'ils appellent les « supervieux » (1). Ces personnes sont âgées de 80 ans et plus, mais elles ont la capacité de mémoire d'une personne de 20 à 30 ans plus jeune.

Un article récent du New York Times (2) contribue à mettre en lumière ce que le cerveau des supervieux a de si particulier. La principale conclusion est que leur cerveau s'atrophie moins que celui de leurs pairs.

La recherche de référence a été menée sur 119 octogénaires espagnols : 64 supervieux et 55 adultes âgés ayant des capacités de mémoire normales pour leur âge. Les participants ont passé de nombreux tests évaluant leur mémoire, leurs capacités motrices et verbales, ont subi des scanners cérébraux et des prises de sang, et ont répondu à des questions sur leur mode de vie et leurs comportements.

Les scientifiques ont constaté que les supervieux avaient plus de volume dans les zones du cerveau importantes pour la mémoire, notamment l'hippocampe et le cortex entorhinal. Ils avaient également mieux préservé la connectivité entre les régions situées à l'avant du cerveau et impliquées dans la cognition.

Les experts ne savent pas comment une personne devient un super-âgé, bien qu'il y ait eu quelques différences de santé et de mode de vie entre les deux groupes de l'étude espagnole. Les supervieux n'ont pas déclaré faire plus d'exercice à leur âge actuel que les adultes plus âgés typiques, mais ils étaient plus actifs à l'âge moyen. Ils ont également fait état d'une meilleure santé mentale.

Mais dans l'ensemble, il existe de nombreuses similitudes entre les supervieux et les personnes âgées ordinaires. Par exemple, il n'y avait pas de différences entre les groupes en ce qui concerne leur régime alimentaire, la durée de leur sommeil, leur parcours professionnel ou leur consommation d'alcool et de tabac. Certains des supervieux faisaient régulièrement de l'exercice, mais d'autres n'en avaient jamais fait ; certains s'en tenaient à un régime crétois, d'autres subsistaient grâce à des dîners télévisés ; et quelques-uns fumaient encore des cigarettes. Cependant, une constante au sein du groupe est qu'ils ont tendance à avoir des relations sociales fortes.

Ces supervieux ont probablement une sorte de prédisposition à la chance ou un mécanisme de résistance dans le cerveau au niveau moléculaire que les scientifiques ne comprennent pas encore, qui est peut-être lié à leurs gènes. On observe cela pour les supercentenaires dont la longévité n’est pas liée à un mode de vie exemplaire mais à une dotation génétique particulière.

Il est intéressant de lire la conclusion de l’article du New York Times : même s'il n'existe pas de recette pour devenir un supervieux, son auteur conseille une alimentation saine, une activité physique, un sommeil suffisant et le maintien de relations sociale. L’article est d’ailleurs accompagné d’une publicité en faveurs de nootropes (3), les nouveaux élixirs de jouvence.



(1). Traduction bancale de « superagers ».
(3). Les nootropes ou « smart drugs » sont des substances qui seraient utiles pour booster vos capacités cérébrales (mémoire, apprentissage, analyse, concentration, vitesse d'exécution. 

jeudi 16 mai 2024

Mille milliards de cigales arrivent…

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Victor Ginsburgh

Vous vous souviendrez sûrement de ces quatre vers très courts de Jean de la Fontaine à propos de la cigale :

“ La cigale, ayant chanté
Tout l’été,
Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue...”

et de la fourmi travailleuse qui avait refusé de nourrir la cigale à la fin de l’été, parce qu’elle ne s’était pas mise au travail plus tôt :

“ Vous chantiez ? J’en suis fort aise.
Eh bien ! dansez maintenant.”

Il y a aussi le mythe provençal que la cigale a été envoyée par Dieu pour empêcher les siestes trop longues des paysans provençaux…

Cigale

Dans le sud de la France, les cigales mâles cymbaliseront -- patois des cigales (*) -- moins en 2024. On pense qu’il s’agit du réchauffement climatique et des récentes vagues de chaleur. Comment elles le savent d’avance est un mystère. La cigale existe aussi en Belgique, mais les français, qui rabaissent toujours les belges, ont préféré l’appeler petite cigale ou cigalette.

Ce qui s’annonce aux Etats-Unis du Sud sera par contre en augmentation incroyable cette année-ci : il y aura 1.000.000.000.000, mille milliards de cigales. Si elles se mettaient l’une derrière l’autre, elles feraient une ligne d’un peu plus de 25,2 millions de kilomètres, soit 631 fois le tour de notre terre à l’équateur (**).

Pourquoi autant ? Parce que c’est la première fois depuis 1803 que la couvée XIX (originaire du Grand Sud) et la couvée XIII (originaires de l’Illinois du Nord) se sont mises ensemble. Il faut en profiter, parce qu’aucun de nous ne vivra encore lorsque les couvées XIX et XIII reviendront. Ce n’est en effet que dans 221 ans que XIX et XIII reviendront cymbaliser ensemble.

Ces premières petites mais nombreuses bestioles se sont annoncées à la fin du mois d’avril 2024. Il leur faut un peu de chaleur et beaucoup de pluie pour qu’elles sortent de terre. Ce sont les mâles qui commenceront à bourdonner pour trouver leur(s) compagne(s). Après l'accouplement, les cigales femelles creusent des fentes dans les branches des arbres et y pondent leurs œufs. Les œufs éclosent et de minuscules nymphes s'enfouissent dans le sol, recommençant le processus. Les bestioles se propagent dans une douzaine d’états du centre et du sud-américain (Midwest et South East) où elles peuvent vivre pendant six semaines.

Même si on peut les trouver désagréables, elles ne piquent pas, et ne sont porteuses d’aucune maladie. Elles ne volent pas très bien, font de piètres atterrissages, voyagent peu mais sont bonnes pour l’environnement, parce qu’une fois décomposés, leur corps pourvoie de la nourriture aux arbres qui en ont bien besoin. Mais il y a aussi un certain chef-coq du nom de Bun Lai (***) qui les prépare subtilement sous forme de sushi. Elles sont, prétend-il, délicieuses. Je n’en suis pas sûr et n’en dirai pas plus…

Bun Lai prépare ses "sushis aux cigales"

(*) « Cymbaliser », alors qu’il n’y a pas de verbe pour violon par exemple. Il n’y a sans doute pas de petites bêtes qui violonisent. Cymbaliser est le mot qui a été donné au langage des cigales mâles afin d’attirer les femelles. Les femelles n’ont pas le droit de parler !
(**) Aimee Ortiz, The world hasn’t seen cicadas like this since1803, The New York Times, January 19, 2024; Aimee Ortiz, Up to a trillion cicadas are about to emerge in the U.S., The New York Times, April 4, 2024; Julie Bosman, Here come a trillion cicadas. The Midwest is abuzz, The New York Times, May 4, 2024.
(***) Priya Krishna, The cicadas are here. For the chef Bun Lai, they are on the menu, The New York Times, May 24, 2021.

jeudi 9 mai 2024

Gaza

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Victor Ginsburgh et Pierre Pestieau

Gaza ou Azzah qui, en hébreu, signifie « puissante » ou « lieu fortifié » a été, de temps à autre, une très belle ville au cours des trois ou quatre mille années de son existence, mais elle a sans doute été plus souvent dévastée que vivante. Son nom apparaît dans onze livres de l’Ancien Testament : la ville y est souvent détruite. En voici quelques exemples :

Deutéronome : « Les Avviens, qui habitaient dans des villages jusqu'à Azzah, furent détruits par les Caphtorim, qui s'établirent à leur place » ;
Josué : « Josué les battit de Kadès-Barnéa à Azzah ; il battit tout le pays de Gosen jusqu'à Gabaon »;
Juges : « Juda s'empara encore de Azzah et de son territoire, d'Askalon et de son territoire, et d'Ekron et de son territoire »;
Rois : « Il battit les Philistins jusqu'à Azzah, et ravagea leur territoire depuis les tours des gardes jusqu'aux villes fortes »;
Sophonie : « Malheur aux habitants des bords de la mer, à la nation des Crétois ! La parole de Dieu est contre vous : Canaan terre des Philistins [dont Azzah fait partie], je vais te ruiner, te vider de tous tes habitants ! ».

Alexandre le Grand entre dans Gaza en 332 av. J.-C. Il massacre la population, vend les survivants comme esclaves et pille les stocks de myrrhe et d’encens.

Floriste de Gaza

Rien n’a beaucoup changé aujourd’hui. On entend parler d’enclave, de ghetto, de prison, de couloir, d’enfer. Peu importe les termes utilisés, on ne peut être que frappé par la lenteur que de nombreuses « belles âmes » ont mise pour se rendre compte de l’horreur de cette situation depuis plusieurs décennies. L’émoi que cause cette tragédie demeure contenu. Comment expliquer cette indifférence ? Ce n’est pas par manque d’information. Les journaux nous relatent constamment la situation infernale que connaissent les Gazaouis.

Une explication possible est que la plupart des gens coexistent depuis toujours avec leurs bandes de Gaza qui varient d’une personne à l’autre. Dans les pays qui ont pratiqué le colonialisme en toute impunité, il a fallu que l’on ferme les yeux sur bien d’exactions et d’horreurs. Et aujourd’hui, cela continue avec des cités ou vivent des enfants de l’immigration coloniale. Il est à cet égard intéressant d’observer qu’en Amérique du Nord, les propalestiniens les plus radicaux font une analogie entre la création et l’extension de l’État d’Israël et les politiques colonialistes et esclavagistes menées par la plupart des pays occidentaux. On peut penser qu’aux États-Unis, les propalestiniens se réveillent de temps à autre, quand les choses vont très mal. La société duale où les noirs continuent à vivre séparément des blancs et bénéficient de revenus nettement plus faibles persiste. Il en est de même en France où les jeunes issus de l’immigration vivent dans des cités et sont maltraités par le système économique et policier. Nous sommes à peine surpris de voir une indifférence au sort de ces minorités. On peut se demander :

« Qui a commis l’injustice [à Gaza] ? L’idéologie d’Israël, quant à ce processus de paix qui va à pas de tortue, continue de dicter aux Palestiniens les conditions de leur survie, conditions qui reflètent une vision historique fondée sur le postulat que les Palestiniens ne sont que les résidus des envahisseurs arabes de la terre d’israël, aussi doivent-ils reconnaître l’illégitimité de leur histoire et de leur présence dans leur patrie » (1).

On peut espérer qu’arrive ce qu’écrit l’historien Maurice Sartre (2) du passé de Gaza :

« Aujourd’hui associée à la tragédie palestinienne, la ville est riche de plus de trois mille ans d’histoire. Florissante, Gaza était au cœur des échanges commerciaux méditerranéens, concentrait les religions, accueillait les artistes et les intellectuels ».

(1) Mahmoud Darwish, L’exil recommencé, https://www.actes-sud.fr/lexil-recommence, Voir aussi Alain Gresh (1998), Rêves et colère des Palestiniens, Le Monde Diplomatique, Décembre 1998, 14-15. https://www.actes-sud.fr/lexil-recommence.
(2) Maurice Sartre (2024), Antique Gaza, L’Histoire, 517, Mars 2024. Merci à Bernadette Bal de nous avoir ouvert une partie de l’histoire de Gaza, et de sa beauté.

jeudi 2 mai 2024

Se tirer une balle dans le pied

4 commentaires:

Pierre Pestieau


Le retour attendu de Trump à la tête des États Unis et l’élection de Javier Milei à la présidence de l’Argentine avec 55,7% des voix posent de la manière la plus nette une question : Pourquoi les pauvres votent-ils pour des candidats qui ont annoncé des politiques directement contre leurs intérêts immédiats. En d’autres termes, pourquoi se tirent-il une balle dans le pied ? Expression d’autant plus pertinente que dans les deux cas leur favori est un adepte des armes à feu.


Pourquoi les Argentins qui vivent pour l’essentiel d’aides sociales, votent-il pour un candidat qui annonce qu’il va les supprimer ? Pourquoi les Américains les plus pauvres s’apprêtent a voter pour Trump qui lors de son précèdent mandat a procédé à des baisses d’impôts pour les plus riches et tâché de supprimer l’Obamacare qui permettait pourtant l’accès aux soins de près de 50 millions de personnes jusqu’alors privées de couverture sociale.

Une explication serait qu’en Argentine comme aux États Unis, les électeurs de ces deux tribuns sont à ce point désespérés devant l’incapacité des partis traditionnels à les sortir de la situation de crise, objective ou ressentie peu importe, dans laquelle ils se trouvent. Pour paraphraser le livre d’Angus Deaton sur les « Morts de Désespoir », ils votent de désespoir. Ce désespoir les rend sourds et aveugles à l’égard des arguments qui s’appuient sur la raison mais qui sont souvent présentés avec arrogance. On avait déjà vu ce phénomène de surdité lors du vote en faveur du Brexit lorsque les meilleurs économistes et politicologues démontraient que le Brexit serait une catastrophe, particulièrement pour la population la plus démunie du Royaume Uni. Et c’est cette population qui a voté pour le Brexit.

Pourquoi tant de gens semblent sourds à des arguments de raison ? On connaît le proverbe : « Ventre affamé n’a point d’oreilles » Bien sûr il ne s’agit pas de faim au sens littéral du mot mais sans doute de demande de respect et d’empathie de la part de ceux qui les gouvernent et qui leur font sans cesse la leçon. 


Alors qu’il y a tant de problèmes sociaux à résoudre, on est frappé de voir nos dirigeants se disputer a propos de questions sociétales, certes importantes, mais qui prennent une dimension disproportionnée. Devant ces querelles byzantines, il est difficile de ne pas penser à un évènement vieux de plus de cinq siècles. Alors que les forces turques s'apprêtaient à entrer dans la ville, les religieux byzantins étaient occupés à discuter de la question théologique du sexe des anges, facilitant la prise de Constantinople. Aujourd’hui, alors que nos démocraties sont menacées par une déferlante populiste, les bonnes âmes qui nous gouvernent se demandent s’il ne faut pas ajouter aux toilettes pour hommes et femmes des toilettes pour le sexe « autre ». Ceci n’est qu’une explication de la colère de ces populations oubliées. Il y en a bien d’autres. La corruption et l’entre-soi qui sévissent en Argentine comme aux États-Unis banalisent les accusations portées à l’encontre de ces tribuns. L’absence de perspectives peut aussi expliquer la frustration rageuse de ceux qui sont bloqués au sous-sol avec un ascenseur social en panne.

En résumé plutôt que blâmer les électeurs de Trump, Milei, Orban et autres, il faudrait commencer par procéder à une autocritique et à faire le ménage chez soi.











jeudi 25 avril 2024

Le client qui ne voulait pas quitter « son » hôtel…

2 commentaires:

Victor Ginsburgh                         

Ceci n’est pas un poisson d’avril, mais la traduction française raccourcie d’un très long et très drôle article daté du 24 mars dernier écrit par Matthew Haag, reporter au New York Times (*). Pour ceux d’entre vous qui ne sont pas effrayés devant la longueur des débats et sont prêts à s’arracher les cheveux, le texte complet en anglais peut être lu à l’adresse suivante :


https://www.nytimes.com/2024/03/24/nyregion/mickey-barreto-housing-fraud.html


Un après-midi de juin 2018, un homme nommé Mickey Barreto s’enregistre à l'hôtel NewYorker (**) pour un séjour d'une nuit. Il paie 200,57 dollars pour la chambre. Il faut savoir que construit en 1930, le New Yorker est non seulement le plus grand hôtel de Manhattan, mais aussi le deuxième plus grand au monde.

Façade de l’hôtel New Yorker

Le lendemain matin, il ne quitte pas sa chambre et fait de l'ancien grand hôtel sa résidence à temps plein pendant les cinq années suivantes, sans jamais payer un dollar de plus.  

L’histoire de la façon dont Barreto a gagné puis perdu les droits de la chambre no. 2.565 peut sembler invraisemblable, mais elle est vraie. 

Voici, basé sur les règles particulières des hôtels de New York, ce qui s’est passé et a conduit l’hôtel à un calvaire de plusieurs années.

Adoptée en 1969, une loi a créé un système de réglementation des loyers dans toute la ville. Selon cette loi, le client d’un hôtel peut devenir résident permanent en demandant un bail à un tarif réduit.  

Selon des documents judiciaires, Barreto aurait quitté sa chambre le lendemain matin, et salué un employé de l'hôtel à qui il aurait remis une lettre adressée au gérant : il voulait un bail de six mois. Ce qui lui est refusé. 

Barreto se rend au tribunal du logement de New York et poursuit l'hôtel. Dans un premier temps, le juge statue en faveur de Barreto selon quoi son expulsion serait illégale. 

Barreto retourne dans la chambre 2.565 quelques jours plus tard, en tant que résident. Le terme « possession » est mentionné en sa faveur dans le document juridique. Barreto a en fait reçu un « jugement définitif de possession ». 

Avec l'ordonnance du juge en main, Barreto se rend dans les bureaux du département des finances de Manhattan pour mettre la chambre 2.565 à son nom, comme le ferait un nouveau propriétaire. 

Entretemps, les propriétaires de l'hôtel intentent leur propre action en justice pour expulser Barreto, affirmant que l'hôtel était exempté de la disposition hôtelière de la loi sur le logement. Barreto dépose une demande d'acte qui est acceptée.

Dans l'après-midi du 17 mai 2019, près d'un an après sa réservation d’une nuit, Barreto est identifié dans les dossiers comme le propriétaire de l'hôtel, un bâtiment de 1,2 millions de pieds carrés (environ 110.000 mètres carrés). Barreto envoie une note de service à la M&T Bank (dont l'hôtel est un client) et demande que tous les comptes soient ouverts à son nom.  

A la suite de pas mal de palabres entre Barreto, l’hôtel, la banque et bien d’autres intervenants, le « véritable » propriétaire de l'hôtel obtient enfin gain de cause. Un juge statue en faveur de l'hôtel et Baretto est expulsé de sa chambre. 

Alors même que cette affaire d'expulsion suit néanmoins son cours devant le tribunal du logement, Barreto ne cesse pas de se présenter en tant que propriétaire. En septembre, il présente un autre acte attestant que l'hôtel a été transféré à son nom et que la ville de New York a accepté la transaction.

Une grande partie de l'histoire de Barreto est corroborée par des dizaines de kilos de dossiers judiciaires, mais après quelques années de palabres, Baretto est définitivement expulsé de sa chambre (et de la propriété de son hôtel). Il est arrêté et traduit en justice devant un tribunal de Manhattan pour 24 chefs d'accusation – dont 14 chefs de fraude criminelle – dans ce que les procureurs ont déclaré être un stratagème criminel visant à revendiquer la propriété de l'hôtel. Le transfert a fini par faire perdre à l'hôtel quelque 2,9 millions de dollars de sa facture d'impôt foncier. 

Barreto attend maintenant son procès devant la Cour suprême de l'État de New York et risque quelques années de prison s'il est reconnu coupable.

Voici, en attendant les résultats du procès, une photographie du modeste hôtel qui avait coûté $ 200,57 à Monsieur Barreto.

L’hôtel New Yorker


(*) Matthew Haag a interviewé Mickey Barreto pendant une demi-douzaine d’heures et a passé une nuit au New Yorker Hotel.

(**) Les détails de l’hôtel peuvent être trouvés sur https://en.wikipedia.org/wiki/Wyndham_New_Yorker_Hotel#:~:text=The%20hotel%20building%20is%20owned,operated%20by%20Wyndham%20Hotels%20%26%20Resorts. Plusieurs pages et 219 notes de bas de page sont étonnantes à lire. Cherchez si le nom de Barreto figure dans une ou plusieurs de ces notes.

 


jeudi 18 avril 2024

Cobaye malgré soi..

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Pierre Pestieau


Dans les sciences sociales comme dans les sciences médicales, il est d’usage de tester l’efficacité d’un médicament, d’un vaccin ou d’une politique publique en comparant deux groupes dans la population. Le premier groupe bénéficie d’un traitement, qui peut être la prise d’un médicament ou l’introduction d’une nouvelle approche éducative, alors que le second ne bénéficie pas de ce traitement. On parle ainsi de groupe traité et de groupe de contrôle. Il est indispensable que ces deux groupes aient les mêmes caractéristiques et ne se distinguent que par le recours ou non à ce traitement.

En comparant l’impact du traitement entre les deux groupes, on peut évaluer son efficacité. Si en moyenne le niveau de connaissance ou la qualité de la santé s’avère meilleur dans le groupe traité que dans le groupe contrôle, on dira que le traitement est efficace et que, de ce fait, il peut être appliqué ailleurs.

Mon problème avec cette approche est qu’en général on ne choisit pas le groupe auquel on appartient. Or, chacun aimerait pouvoir le choisir en fonction de ses informations, de sa préférence pour le risque et de diverses autres caractéristiques. Dans le cas le plus probable, on l’espère, où le traitement réussit, tous ceux qui appartiennent au groupe de contrôle se sentiront légitimement frustrés. Dans le cas, où le traitement est un échec, ce sont les membres du groupe traité qui auraient tout lieu de se sentir lésés.


On notera que les choses sont plus compliquées qu’il n’y paraît dans la mesure où nous sommes dans un monde d’incertitude. Même si un traitement est en moyenne une réussite, il y aura des gens traités pour lesquels il ne marchera pas : des personnes vaccinées seront malades ou des élèves ayant bénéficié d’une pédagogie innovante échoueront. 

On pourrait me retorquer que sans ces expériences dites contrôlées on freinerait le progrès. Il existe beaucoup de cas où les gens acceptent sciemment de jouer les cobayes. On pense notamment au malade du cancer qui accepte de recevoir un traitement qui est encore au stade expérimental. Ou encore aux pilotes d’essai qui testent la fiabilité de nouveaux avions supersoniques. Dans les expériences contrôlées pharmaceutiques, les participants doivent donner leur accord, ce qui n’est pas le cas des souris qui les ont précédés dans la mise au point du traitement. Il demeure qu’ex post, si le traitement marche, le groupe traité sera mieux loti que le groupe de contrôle, ce qui peut être ressenti comme injuste. Une solution serait de permettre aux individus de choisir d’appartenir au groupe traité ou au groupe de contrôle en leur expliquant les enjeux et les risques de l’expérience.

On remarquera que le problème ne se pose pas dans le cas d’expériences naturelles dans lesquelles l'assignation aléatoire au traitement est provoquée par des causes naturelles et/ou politiques. On oppose ainsi les expériences naturelles aux expériences contrôlées. Dans celles-ci, l'assignation au traitement est aléatoirement déterminée pour les besoins de l'étude (1).


Il existe des expériences sauvages dont l’impact est bien plus sérieux que celui des expériences contrôlées. J’entends par là des mises sur le marché de médicaments dont les effets désastreux ne se révèleront que lorsqu’il est trop tard. Les exemples ne manquent pas. On pense notamment aux scandales du softenon ou du médiator. Dans ces cas-là, il a fallu des morts ou des handicaps lourds pour se rendre compte de la nocivité du traitement. Comme on le sait les victimes de ces imprudences criminelles sont rarement indemnisées et si elles le sont, c’est généralement insuffisant au vu de la perte encourue.





(1). Que les expériences soient naturelles ou contrôlées, elles sont évaluées en recourant à la méthode des doubles différences (ou diff-in-diff). C’est là une méthode statistique consistant à comparer la différence entre le groupe de contrôle et le groupe traité avant et après l'introduction du traitement. Cette méthode est notamment utilisée dans l’évaluation des politiques publiques ou des médicaments nouveaux.

jeudi 11 avril 2024

Existe-t-il encore des visiteurs dans les musées de Gaza, des blessés dans les hôpitaux de Gaza ? La ville de Gaza elle-même existe-t-elle encore ?

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Victor Ginsburgh

Intérieur dans un Musée de Gaza

Ce musée d’art semble survivre, comme survivent les quelques palestiniens qui le visitent encore. Sur un grand mur, plus de cent artistes gazaouis ont exposé leurs œuvres tristes aux visiteurs tout aussi tristes. Au sol, de vrais débris, ou peut-être une œuvre qui représente des débris autour desquels les « visiteurs » peuvent se promener, comme si la ville détruite n’y ressemblait pas.

Sur le mur bleu qui fait penser au ciel et à la mer de Gaza, des tableaux qui évoquent la vie, mais aussi la mort. On y voit des cactus, des instruments de musique, des chats, des vaches, et même une femme-chat, un personnage de fiction de l’univers Batman. Tout cela pendant qu’un drone israélien “vole” au-dessus des œuvres et de leurs visiteurs, pour être sûr que ces derniers soient bien surveillés, voire éliminés (1).

Le 15 mars dernier, j’ai essayé de voir plus que ce qui figure sur la photographie de l’intérieur du musée. Inutile de dire que je n’ai pas pu y avoir accès. Il n’y a pas que des gazaouis qui meurent, mais aussi leurs œuvres et sans aucun doute les murs de leur musée.

Un des musées de Gaza

Et voici un autre type de destruction. Cette fois-ci il s’agit du plus grand hôpital de Gaza (Al-Shifa). Un peu plus compliqué, puisque les pauvres soldats israéliens ont été obligés d’y mettre deux semaines…

Ce qui reste après deux semaines du plus grand hôpital de Gaza

Par ailleurs, si l’on peut dire, “le chef du renseignement militaire israélien a déclaré que des jours complexes les attendent et qu’il n'est pas certain que le pire soit derrière eux dans la guerre, sans préciser s'il parlait de Gaza ou de la frontière israélo-libanaise” (2). Pauvre Netanyahou qui doit penser à tout… Heureusement il y a pensé. Voici comme toujours, dans la soie :

"Les étages du service de chirurgie ont été laissés ouverts au vent, les murs ont été soufflés et l'équipement enseveli sous des monticules de débris. Le pont reliant les deux bâtiments n'est plus là, et l'esplanade qui les séparait - autrefois une allée circulaire s'enroulant autour d'un belvédère - a été transformée par des véhicules blindés israéliens en un terrain vague d'arbres déracinés, de voitures renversées et d'une ambulance à moitié écrasée" (3).

La Ville Détruite me fait penser à l’œuvre que l’artiste franco-russe Ossip Zadkine (1890-1967) avait consacré à la ville de Rotterdam dont le centre médiéval avait été détruit par le bombardement allemand du 14 mai 1940.

La Ville Détruite

Où est l’artiste (juif, comme Zadkine) qui aura le courage d’en faire de même quand Gaza n’existera plus?






(1). Simon Pierre, Mosquées, églises, musées... Le patrimoine culturel de Gaza ravagé par le conflit israélo-palestinien, 29 décembre 2023 et Caitlin Procter, Israel is systematically destroying Gaza’s cultural heritage, March 3, 2024.

(2). Emanuel Fabian, Le chef des renseignements aux soldats : Israël est confronté à ‘des jours complexes’, il n’est pas certain que le pire soit derrière nous, The Times of Israel, 4 avril 2024.

(3). Patrick Kinglsey, Israeli army withdraws from major Gaza hospital, leaving behind a wasteland, The New York Times, April 2, 2024.