mardi 29 mai 2018

Une fable, presque

Victor Ginsburgh

Pourquoi les caméléons ont-ils des yeux sur le côté de la tête?

Parce que leur nombre grandissant et leur façon de se promener ont rendu leur circulation sur les branches d’arbustes très difficile. Les automobilistes sont condamnés à la même chose, et bientôt elles et ils devraient pouvoir bénéficier de la même vue que ces gentilles bestioles. Sans quoi il ne sera plus possible d’éviter voire d’écraser, par-ci un piéton, et par-là une cycliste, ou les deux simultanément. Et les places dans les cimetières, comme les crémations, sont devenues hors prix.

Dieu nous a montré la bonne voie en créant le caméléon, qui peut voir de face, de gauche, en même temps que de droite, et vice-versa, et même en arrière ou au-dessus : maintenant qu’il y a des drones, on ne sait jamais d’où l’accident peut venir. Je suis rassuré, parce que l’évolution y pourvoira certainement pour les automobilistes, nous dit la théorie de Darwin, qui n’est d’ailleurs pas tout à fait d’accord avec Dieu, ou plutôt l’inverse, puisque c’est Dieu qui n’est pas d’accord avec la théorie. Cette nouvelle façon de zieuter chez les humains pourra évidemment prendre quelques siècles : l’évolution est plus lente que le Bon Dieu qui a tout fait en six jours, comme nous le raconte le Livre. 

Mais en attendant, les autorités de la circulation routière, en tout cas en Belgique et à Bruxelles en particulier, tentent de combler le délai. Faut dire qu’elles font cela très bien.

Elles tracent dans les rues des lignes blanches, dans un sens et dans l’autre, qui déterminent les pistes cyclables où les vélocipédistes peuvent s’exercer facilement tout en respirant le bon air des échappements des autobus, pas encore tout à fait électriques, qui prennent les mêmes voies. Du coup, la place pour les véhicules à quatre pattes qui ressemblent à des pneus se rétrécit singulièrement à une voie et demie plutôt que deux : on roule à moitié sur les voies du tramway—qui klaxonne violemment parce que vous lui bouchez la route et qu’il est plus costaud que vous—à moitié sur les voies cyclables, et à moitié sur la voie de celui qui arrive en face.

C’est d’autant plus vrai que depuis le début de cette année, 35 pour cent des Belges achètent un SUV (Sport Utility Vehicle, quel chic) qui, selon le porte-parole de Peugeot, « a permis de combiner le volume d’une familiale à un côté sexy » (1). Les SUV ce sont ces machins larges à quatre roues motrices et boîte de vitesse automatique, hauts et arrogants, ou plus exactement, conduits par des personnages arrogants qui vous mangent tout crus et que vous avez intérêt à éviter, parce que eux ont une assurance tous risques, et vous pas. Et que surtout, ils occupent ce qui reste de la rue et qui ne vous permet pas de passer à côté d’eux sans qu’ils ne vous crachent dessus depuis la fenêtre de leur portière qui s’ouvre quand on lui dit : fenêtre ouvre-toi.

Les piétons sont cuits aussi, parce que les vélos roulent sur les trottoirs, et les trottoirs roulent sur les piétons. Bref c’est la grande pagaille, d’autant plus que favoriser les voies cyclables et les construire donne lieu à des déviations que les SUV ne peuvent pas prendre, parce qu’elles pourraient se frotter aux murs des maisons, mais elles s’en foutent puisque, comme je l’ai dit plus haut, elles sont assurées contre tous les risques et ce n’est pas une petite griffe qui leur fait peur. Du coup, les compagnies d’assurances commencent à augmenter leurs tarifs de contrats véhicules et immeubles, et de moins en moins de gens s’assurent, ce qui finira par mettre ces compagnies et leurs employés à la rue, et augmentera encore la circulation des voitures, des vélos et des piétons qui n’auront rien d’autre à faire que se promener.
Individu en voie d'évolution

Faudrait que l’évolution qui fera de nous des caméléons se dépêche un peu pour qu’enfin, le trafic se stabilise.

Sauf  qu’en ces temps lointains, il n’y aura plus que des SUV sans chauffeurs dans nos rues et nos villes.



(1) Voir Benjamin Everaert, 35 % des Belges optent désormais pour un SUV, L’Echo, 5 avril 2018.

3 commentaires:

  1. J'allais pleurer sur notre glorieuse petite patrie (qui a, paraît-il, signé la Déclaration des droits etc) et où vont passer en justice (Justice?) trois dangereuses malfaitrices, coupables de traites d'êtres humains : ces citoyennes de la plateforme du même nom, prétendent pour leur défense n'avoir fait qu'aider des migrants.
    Alors ta bouffée d'humour m'a fait du bien. D'autant plus que chaque soir, rentré chez moi, je suis heureux de ne pas avoir renversé ce f... cycliste qui se croyait protégé par de la peinture sur le bitume et déboulait à contre sens et sans feu de signalisation, ni le piéton qui s'engageait de l'autre côté dans le passage qui l'immunise, "walkman" vissé à ses oreilles.

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  2. je teste le système pour Liliane.amitiés Daniel

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