jeudi 27 septembre 2012

De plus en plus de Belges travaillent au-delà de l’âge de 65 ans

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Victor Ginsburgh

Le titre est une copie de celui de l’article publié par la Radio Télévision Belge Francophone (RTBF) ce 25 septembre 2012 (1).

Il y a quelque 12 ans, cinq professeurs faisant partie de cinq universités de toutes les obédiences philosophiques et linguistiques belges possibles et imaginables (2) publiaient un ouvrage collectif (3) sur l’avenir des retraites en Belgique. Certains des auteurs ont à l’époque osé suggérer de repousser l’âge de la retraite à 66 ans en 2005, 67 en 2012 et 68 ans en 2020, tout en accompagnant cette mesure par d’autres, permettant ainsi de réduire la dette publique qui à l’époque s’élevait à quelque 110% du PIB et, par conséquent, la charge fiscale sur les salaires. D’autres proposaient de passer lentement mais sûrement d’un système de répartition — les actifs paient la pension des retraités — à un système par capitalisation — dans lequel les actifs financent, en tout cas en partie, comme c’est le cas aux Pays-Bas, leur propre retraite le jour où, immanquablement, elle arrive.

La bonne nouvelle pour les auteurs de ces propositions est qu’ils ont été interviewés et cités maintes fois dans les journaux de toutes les obédiences philosophiques et linguistiques, à l’image des universités dans lesquelles ils travaillaient. Déjà à l’époque, certains journaux (dont Le Soir du 23.10.2000) parlaient de « révolution copernicienne ». Rien de neuf donc dans le terme utilisé plus récemment par nos politiciens.

Les mauvaises nouvelles ont été les réactions politiques de l’époque. Le Bureau du Plan estime que le coût du vieillissement peut être supporté  « en s’appuyant sur les marges dégagées par l’effet boule de neige inversé résultant du désendettement » (L’Echo du 25.8.2000) et considère que « l’étude est pessimiste ». Le Ministre du budget propose plutôt un fonds de vieillissement qui pourrait dépasser plus de 4700 milliards de FB (120 milliards d’euros) en 2030 (L’Echo)—ce fonds n’a évidemment jamais vu le jour. La FEB doute de l’efficacité de la révision de l’âge de la pension (L’Echo). Les organisations syndicales sont prudentes, pas vraiment opposées, mais suggèrent des mesures d’accompagnement (L’Echo). Un sondage effectué à l’époque en Flandre indique que 85% des salariés opteraient plutôt pour un abaissement de l’âge de la pension à 57-59 ans. Frank Vandenbroeke, Ministre des Pensions traite l’idée d’absurde et risible (Het Laatste Niews, 31.8.2000). Le Soir en ligne du 9.4.2000 (oui, il existait déjà en 2000) titre « Les bâtards du big bang. L’avenir des pensions ressuscite les chimères du capitalisme populaire » et écrit que « les hypothèses d’amorçage, toujours hautement conjecturelles conditionnent étroitement l’issue ». Il s’agit « du fruit d’un travail d’économistes dont la méthodologie réductrice passe sous silence d’immenses pans du réel. »

Et puis il y a aussi la lettre du 5 septembre 2000 que Monsieur et Madame C., deux retraités en colère (contre ceux qui proposaient une telle mesure) adressent au Ministre des Pensions. Avec copie au recteur d’une des universités dans laquelle les auteurs des propositions travaillent.

L’article de la RTBF du 25 septembre 2012 commence par la phrase suivante : « Travailler à l’âge de la retraite, nous sommes de plus en plus nombreux à vouloir le faire en Belgique, même si on a du mal à mettre un chiffre sur ce phénomène. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a une demande aussi bien du côté des entreprises que du côté des 65 ans et plus ». Et conclut par l’exemple de Simone, 66 ans, qui explique que « quand j’ai reçu la lettre de l’Office des Pensions, je me suis dit que je vais encore un peu travailler ».

Serait-ce celle qui avait écrit en 2000 sa colère au ministre et au recteur et qui traitait les chercheurs d’« être inhumains ou inconscients » ?

(2) Il n’y a heureusement pas d’enseignement universitaire en allemand, sans quoi il aurait fallu rajouter deux universités à notre panoplie, une catholique et une non-catholique.
(3) Pierre Pestieau (Ulg), Louis Gevers (FUNDP), Victor Ginsburgh (ULB), Erik Schokkaert (KUL) et Bea Cantillon (UFSIA), Réflexions sur l'avenir de nos retraites, Leuven: Garant, 2000.

vendredi 21 septembre 2012

Des ours et des hommes

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Victor Ginsburgh

Le manque de nourriture par suite de la récente sécheresse aux Etats-Unis rend les cervidés, les ours et autres animaux sauvages des montagnes et des plateaux américains de plus en plus « téméraires » : ils quittent leurs lieux de chasse et de cueillette habituels, et se rapprochent des habitations humaines pour trouver la nourriture dont ils ont un urgent besoin avant l’hiver.

Ils ne sont pas les seuls à se demander ce qu’ils vont manger et où ils vont le trouver. D’après un rapport récemment publié par l’Economist Intelligence Unit (1), les prix des denrées agricoles ont augmenté deux fois plus vite que l’indice général des prix dans le monde durant la dernière décennie. Si ce n’est pas trop grave pour les pays de l’OCDE dans lesquels la part de la nourriture dans le budget est de 20%, ce l’est bien davantage en Afrique Subsaharienne et dans l’Asie du Sud, où cette part s’élève à plus de 50%. Même les pays d’Europe de l’Est et de feu l’Union Soviétique ne sont pas épargnés : cette part s’y élève à 45% du budget d’un ménage. La Banque Mondiale estime qu’en 2008, l’augmentation des prix a précipité 44 millions d’individus supplémentaires sous la ligne de pauvreté de $2 par jour. Il faut savoir que 95% de la population de la République Démocratique du Congo (RDC, ex-Congo belge), 94, 93 et 82 des populations libérienne, burundaise et rwandaise vivent sous le seuil de $2 par jour. Et ils sont loin d’être les seuls (2).  Chaque habitant de ces pays dépense un dollar par jour pour se nourrir ; il lui reste à peine un dollar par jour pour tout le reste. C’est pire en RDC, au Cambodge et au Népal. En RDC, la ration journalière s’élève à 1500 calories, alors que la FAO estime qu’un adulte a normalement besoin de 2300  calories.

Les sécheresses et les augmentations des prix ne sont pas les seules à créer ces situations. Y contribuent aussi les difficultés qu’il y a d’approvisionner certains pays ou régions suite à des contraintes politiques et économiques. Mais, il arrive aussi que les réserves qui existent ne soient pas vendues dans l’espoir que les prix continuent d’augmenter et que les bénéfices ainsi réalisés deviennent plus juteux au fil du temps. Ou encore, comme dans le cas de la fameuse famine de 1943 au Bengale, parce que les colonisateurs anglais de l’époque ont jugé qu’il fallait plutôt contribuer à l’effort de guerre que distribuer les stocks de riz aux habitants locaux (3).

La question des OGM (et des pesticides) qui semblaient promettre une agriculture plus efficace vient de se pointer à l’horizon avec l’expérience qui montre les effets désastreux sur les rats du maïs transgénique produit par Monsanto (4). Etude (5) bien entendu immédiatement contestée (6). Faudrait-il, comme dans le bon vieux temps, permettre de tuer les messagers porteurs de mauvaises nouvelles ?

(1) Economist Intelligence Unit, Global Food Security Index 2012.
(3) Cormac O Grada, Sufficiency and sufficiency and sufficiency. Revisiting the Bengal famine of 1943-44.  http://researchrepository.ucd.ie/bitstream/handle/10197/2655/wp10_21.pdf?sequence=1
(5) Séralini, G.-E., et al. (2012), Long term toxicity of a Roundup herbicide and a Roundup-tolerant genetically modified maize, Food and Chemical Toxicology. http://research.sustainablefoodtrust.org/wp-content/uploads/2012/09/Final-Paper.pdf

Combien ça coûte ?

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Pierre Pestieau

Ces quelques derniers mois, nous avons assisté de plus ou moins loin à trois événements sportifs qui furent d’incontestables succès populaires (à en croire les organisateurs et les médias qui les ont couverts) mais dont le coût reste opaque. Le 30 juin, Liège a accueilli  le départ du 99e Tour de France. Début août, nous avons eu les Jeux Olympiques de Londres et récemment, ce fut au tour de la Formule 1 d’attirer l’attention de foules enthousiastes autour du « plus beau circuit du monde », celui de Spa Francorchamps. On pourrait en rester là et ne pas s’intéresser à ce que ces trois évènements coûtent à la collectivité. Après tout quand on aime, on ne compte pas et quand on voit le comportement des spectateurs et surtout l’engouement des téléspectateurs, il est clair qu’ils aiment énormément. Pour chacun de ces événements on utilise le terme ‘planétaire’ et je ne peux m’empêcher de repenser à ces dessins de Hergé où un Congolais, un Chinois ou un indien d’Amazonie écoute à la radio (à cette époque on parlait de TSF) un reportage sur les exploits de Tintin ou de Jo et Zette. Il suffit de remplacer la radio par la télé et les héros de BD par Lans Armstrong ou Michaël Schumacher. 
 
Chacun de ces événements entraîne des engagements financiers importants en provenance du secteur public. Pour le Tour de France, on a cité le chiffre de 4,2 millions euros. Pour les Jeux de Londres, la somme est naturellement bien plus élevée ; elle est estimée entre 12 et 18 milliards d’euros selon les sources et les dépenses prises en compte. Ce qui frappe n’est pas tant le coût pour les finances publiques que les prétendues rentrées qui sont extrêmement floues, mais les explications le sont encore bien plus. Pour le Tour de France, j’ai entendu des responsables politiques calculer les rentrées en additionnant le prix des nuitées et des repas que paieraient les coureurs, les suiveurs et naturellement les visiteurs. Comme si ces montants représentaient des retombées nettes. Pour les Jeux, on nous dit que les dépenses encourues ne doivent pas être vues comme des coûts mais comme des investissements. La question centrale est de savoir si les infrastructures développées pour l’occasion, le village olympique, les installations sportives pourront servir à d’autres fins que celles d’un événement unique mais de durée (très) limitée : 2 semaines. L’expérience de Montréal et puis celle d’Athènes nous rendent pessimistes.
Pour revenir à notre petite Communauté française de Belgique, qui a la responsabilité en matière de santé et d’enseignement, on sait à quel point elle est défaillante dans sa politique de prévention. Il suffit de voir l’état de santé et l’espérance de vie de sa population. Plutôt que d’investir dans des événements exceptionnels et somptuaires, il vaudrait sans doute mieux  consacrer davantage de ressources aux équipements sportifs des écoles et des villes. Que de piscines fermées ou inexistantes par manque de moyens (1). Un éducateur de Charleroi me disait qu’il y a davantage de jeunes qui ne savent pas nager aujourd’hui qu’il y a 20 ans. A vérifier. Naturellement, s’intéresser à la forme physique de notre jeunesse est sans doute électoralement moins rentable que la Formule 1 et le Tour de France. Or les élections communales sont pour demain.

Cette manie de privilégier les manifestations médiatiques plutôt que le travail de fond n'est pas propre au sport comme l'a montré Victor Ginsburgh dans son blog du 5 septembre à propos des festivals de musique et autres méga machins auxquels Mons va se consacrer en se transformant en “capitale européenne de la culture” 2015. Est-ce vraiment de cela que la Wallonie a besoin?

(1) Une solution facile à ce manque de moyens. Marc De Wever  promet d’offrir les droits d’auteur de son livre (encore à traduire) sur le régime minceur qui lui a permis de perdre 60kg en 6 mois à une association francophone qui lutterait contre l’obésité des enfants.

jeudi 13 septembre 2012

OK Corral à Washington

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Pierre Pestieau

Avec les conventions qui se terminent, la campagne présidentielle américaine démarre vraiment avec son côté OK Corral. C’est le moment où l’on reçoit la liste des économistes ou des acteurs qui soutiennent l’un ou l’autre candidat. Dans la longue liste des économistes apportant leur soutien a Romney, rien d’étonnant. Il s’agit des traditionnels conservateurs souvent affiliés à des institutions ultra-liberales comme le Hoover Institute ou l’Université George Mason. Parmi les noms connus : Gary Becker, Jim Buchanan, Martin Feldstein, Robert Barro. Les deux premiers ont eu le Nobel ; les deux autres l’attendent. C’est plutôt reconfortant. Aucune mauvaise surprise. J’aurais été déçu de ne pas les y trouver. Idem pour les acteurs où apparaissent notamment les supermusclés tels que Sylvester Stallone, Schwartzy, JCVD et quelques autres. La plupart sont à l’affiche du nouveau chef d’œuvre d’Hollywood : The Expandables 2. Seule déception, attendue il est vrai, Clint Eastwood, un vrai Docteur Jeckill et Mister Hyde. Il reprend ainsi son rôle de justicier solitaire, son personnage de « Dirty Harry » et  nous fait oublier les nombreux films qui tels Gran Torino ou les Unforgiven révèlent un artiste complexe et sensible.

Mais ce qui se passe aux Etats-Unis est beaucoup plus sérieux que ce jeux de people.  Comme le démontre David Brooks dans un éditorial récent du New York Times (1) jamais l’opposition entre républicains et démocrates  n’a été aussi tranchée qu’aujourd’hui. A terme cela risque de conduire à une paralysie du pouvoir, dont le premier terme d’Obama nous a donné un avant-goût. Cettte opposition se retrouve surtout dans le domaines des valeurs. Les républicains d'aujourd'hui croient fermement que les gens doivent eux-mêmes déterminer leur propre destin. Selon un sondage du Pew Research Center (2) que Brooks cite, 57 pour cent des républicains croient que les gens sont pauvres parce qu'ils ne travaillent pas. Seulement 28 pour cent croient qu’ils sont pauvres en raison de circonstances indépendantes de leur volonté. Chez les démocrates, ces pourcentages sont respectivement 24 et 61. Ces mêmes républicains croient que si le gouvernement cesse de les aider, ces pauvres réussiront, parce qu’ils ont les qualités innées qui devraient le leur permettre.

L’opposition entre républicains et démocrates sur un ensemble de valeurs sociétales n’a pas cessé d’augmenter depuis 8 ans. Elle domine toutes les autres qui pouvaient exister entre les races, les sexes et les classes de revenu. Les domaines où elle se manifeste surtout sont le filet de sécurité sociale, l’environnement et les syndicats, bien plus, par exemple, que l’immigration, la religion ou la sécurité nationale.

La campagne qui ne fait que commencer risque d’être dure mais ce qui est plus grave c’est qu’à moins d’avoir un congrès et un président démocrates, on doit s’attendre, après le 6 novembre, à la paralysie du système politique, ou à la régression sociale. 

(1) A party of strivers, New York Times 30/8/2012 <http://www.nytimes.com/2012/08/31/opinion/party-of-strivers.html?emc=eta1>
(2) <http://www.people-press.org/2012/06/04/partisan-polarization-surges-in-bush-obama-years/>

Petits vieux et petites vieilles à l’Université. Plaidoyer pro domo

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Victor Ginsburgh

[Ce texte a paru sous forme plus condensée dans Le Soir, Bruxelles le 7 septembre.] 

Le professeur de physique théorique François Englert (Université libre de Bruxelles), co-découvreur du boson dit de Higgs, et titulaire de nombreux prix scientifiques internationaux vient de voir ses équations « confirmées » par le CERN et son Large Hadron Collider. Il est devenu émérite il y a 14 ans, parce que la loi belge oblige les professeurs de cesser leurs activités d’enseignement à l’âge de 65 ans. 

Le professeur d’économie Paul De Grauwe (Katholieke Universiteit Leuven) atteint en 2011 par le même virus de la vieillesse que François Englert, a reçu, avant son départ à la retraite, une offre de la London School of Economics où il continue ses enseignements, en ayant toutefois dû renoncer à sa pension belge.   

J’en connais aussi qui sont reçus chaque année à bras ouverts à Princeton ou à Toulouse par exemple et y enseignent. Il en est d’autres qui, une fois à la retraite, ne peuvent plus être financés par des fonds publics belges. Ils ont le choix entre mendier auprès de leurs collègues ou compter sur des fonds de recherche que des pays étrangers sont heureux de leur offrir.  

Il faut cependant admettre qu’il en est aussi dont nous serions tous ravis qu’ils partent à la retraite à l’âge de 30 ans. Qu’en est-il « en moyenne » et quelle est l’utilité de ces vieux dans les couloirs vieillis des universités ?

Un article (1) publié en 2010 dans une revue américaine par un psychologue hollandais, Wolfgang Stroebe, et intitulé « Le grisonnement des professeurs d’université risque-t-il de réduire la productivité scientifique ? » examine l’ensemble des études empiriques récentes des effets de l’âge sur la productivité des scientifiques de plus de 60 ans. 

L’idée que la science est une affaire de jeunes qui sont seuls à être productifs et seuls à publier des résultats de recherche de haute qualité est largement ancrée dans la tête des administrateurs des universités et de la communauté scientifique. L’article montre que s’il en était ainsi, la productivité aurait dû baisser suite à la suppression de la retraite obligatoire des scientifiques et enseignants aux Etats-Unis et au Canada et à l’augmentation de la proportion des vieux de 70 ans qui s’accrochent, et qui est passée de 10% avant la nouvelle législation américaine de 1994 à 40% en 2002 (2).

Il n’en est rien, et voici quelques éléments tirés de l’article de Stroebe qui le montrent (les textes entre crochets sont des observations personnelles).

(a) Même s’il y a un déclin assez général de la capacité cognitive avec l’âge, une proportion importante d’individus ne subit aucune perte d’activité intellectuelle, même à 80 ans ;

(b) Les vieux deviennent cependant prisonniers de leurs idées [et ne devraient dès lors plus enseigner des cours de doctorat, ni diriger des thèses] ;

(c) Même si la motivation à la recherche semble décliner avec l’âge, il n’est pas impossible de mettre à profit l’expérience des seniors en leur proposant d’enseigner des cours de base ;

(d) Ce déclin de motivation pourrait d’ailleurs être lié à la perspective de la retraite obligatoire à 65 ans et à la difficulté que les retraités ont à trouver des ressources pour leur permettre de poursuivre leurs recherches ;

(e) Plusieurs études montrent cependant que les contributions scientifiques les plus importantes sont faites par des chercheurs de moins de 50 ans [et parfois de moins de 30 ans en mathématique et en physique théorique] ;

(f) La qualité de la recherche et le nombre d’articles publiés sont fortement corrélés [ce qui va évidemment à contre-courant des idées défendues par le nouveau groupe qui prône la « désexcellence » et la « science lente » dans les universités] ;

(g) Une étude menée en 2006 sur 112 membres éminents de la National Academy of Sciences américaine montre que le nombre d’articles publiés augmente rapidement durant les 20 premières années de la carrière (de 25 à 45 ans), plafonne entre 45 et 60 ans et recommence à croître après 60 ans. Un résultat identique ressort d’une étude menée sur l’ensemble des professeurs d’université en Norvège. Mais il y a aussi des études qui indiquent que le nombre d’articles publiés décroît avec l’âge.

Il serait sans doute dangereux de ne pas nuancer et de généraliser à l’ensemble du corps professoral et des disciplines. Comme je l’ai dit, en mathématique et en physique théorique, les apports essentiels sont fait par les jeunes. Ce qui ne veut pas dire qu’ils deviennent improductifs par la suite. Dans les sciences humaines et plus expérimentales (médecine, biologie par exemple) et dans les lettres (à l’exception des poètes, qui comme les mathématiciens, écrivent souvent leur œuvre quand ils sont jeunes) il faut avoir mûri un peu.  

Mais l’article de Stroebe conclut qu’il n’y a pas non plus de raison de penser que la motivation et la productivité des académiques diminuent avec l’âge : les jeunes qui étaient productifs le restent ou le deviennent davantage à 60 voire 70 ans, et ceux qui ne l’étaient pas du temps de leur jeunesse folle, ne le deviennent pas plus tard. Stroebe ajoute que les Etats-Unis et le Canada n’ont rien à craindre des scientifiques aux tempes grisonnantes et aux cheveux rares sur le dessus du crâne. Il souligne aussi le gaspillage de ressources qu’entraîne la mise à la retraite de ceux qui, malgré leur âge respectable, ont encore des capacités de recherche qui restent importantes. Le vieillissement des chercheurs depuis 1994 n’a en rien ébranlé la position des universités américaines, qui continuent de caracoler en tête dans les classements internationaux.

Même s’il est sans doute souvent préférable de remplacer les vieux par des jeunes, ce serait tout bénéfice pour les universités de s’entourer des vieux à condition qu’ils soient encore productifs en leur fournissant un viatique qui leur permette de continuer leurs recherches. Si la loi le permettait, ce viatique pourrait être très facilement prélevé sur la différence de salaire brut qui existe entre un professeur fin de carrière et un chargé de cours âgé de 30 ans. Les universités, les vieux et parfois même les jeunes seraient gagnants, Paul De Grauwe ne serait peut-être pas parti à Londres et mon collègue statisticien, également à la retraite, ne serait pas forcé de s’exiler à Princeton pendant quelques mois chaque année. Encore que Princeton, c’est pas si mal que ça !

J’ai plus de 70 ans. Le titre de mon article vous prévenait que le plaidoyer était pro domo.

 [Merci à C., D., J., M., P. et S. d’avoir bien voulu relire mes versions précédentes et de m’avoir corrigé.]

(1) Wolfgang Stroebe, The graying of academia, Will it reduce scientific productivity?, American Psychologist 65 (2010), 660-673. Voir aussi http://stroebe.socialpsychology.org/

(2) Orley Ashenfelter and David Card, Did the elimination of mandatory retirement affect faculty retirement? American Economic Review 92 (2002), 957–980. 

jeudi 6 septembre 2012

Festivals, expositions temporaires, capitales européennes de la culture et autres fantasmes

2 commentaires:

Victor Ginsburgh

Nous sortons de la période festivalière (Aix-en-Provence, Avignon, Bayreuth Salzburg, et quelques centaines si pas milliers d’autres), et c’est sans doute le bon moment pour en évaluer les retombées, de même que celles des autres événements cités dans le titre de cet article.  Il est largement admis, très souvent sans beaucoup de preuves, que ces événements n’ont que des conséquences bénéfiques : ils ont évidemment un effet très positif pour ceux qui les fréquentent ; ils en ont parfois sur les infrastructures ; ils augmentent les revenus dans la région où ils ont lieu, ils créent des emplois, ils augmentent le nombre de touristes et donc de nuitées dans les hôtels et la fréquentation des restaurants, et rendent par conséquent heureux les habitants du coin, même s’ils n’y participent pas de façon directe. Mais, qu’en est-il vraiment ?

L’effet sur les infrastructures est évident : on améliore les voies de communication, on construit des musées, des salles d’exposition et de spectacle, on restaure heureusement un peu les vieux théâtres grecs ou romains, etc., sans se demander si les « sous soutirés » aux pouvoirs publics locaux, régionaux ou nationaux pour financer les méga spectacles n’auraient pas pu être utilisés bien mieux en dotant et en rénovant les académies et conservatoires qui sont dans un piteux état, et en finançant l’enseignement des arts dans les écoles et lycées, de façon à inciter les jeunes à s’intéresser aussi à autre chose qu’à Madonna, Lady Gaga et Facebook.

Les autres effets sont bien plus délicats à mesurer. Les méthodes couramment utilisées pour ce faire sont ou bien l’enquête avant l’événement (1), très critiquée parce qu’il vaut sans doute mieux « ne pas avoir de chiffre plutôt qu’un mauvais chiffre » (2), ou bien l’enquête durant l’événement qui porte sur les dépenses que les visiteurs y consacrent et le degré de satisfaction de tous les participants.

Que les élus locaux en recherche d’électeurs s’y pavanent avec délectation, et que les visiteurs, spectateurs, auditeurs et journalistes sont heureux est assez clair, sans quoi ils n’iraient pas et cela contribue sans aucun doute au plaisir de leurs vacances. Mais c’est loin d’être le cas des habitants locaux, comme le montre une étude (3) sur les retombées des événements organisés dans les villes consacrées « Capitales Européennes de la Culture » (CEC).

Quelques chiffres pour en préciser d’abord la dimension. Depuis leur création en 1985, 60 villes ont « bénéficié » de ce label, et Mons en Hainaut nous arrive en 2015. Plus des trois quarts des investissements structurels consentis entre 1995 et 2004 dans les 21 villes examinées proviennent des pouvoirs publics. Quelques 500 projets culturels à chaque occasion. En moyenne, 12% d’augmentation des nuitées d’hôtel durant l’événement, mais une chute de 4% par rapport à la moyenne pour l’année suivante et pas d’analyse de ce qui se passe par la suite.

L’étude montre que dans les villes étudiées (4), et ce quelle que soit la méthode d’évaluation économétrique utilisée, la satisfaction des habitants diminue pendant l’événement (pollutions diverses, bruit, trafic, etc.) et revient à son niveau précédant l’événement, durant les années qui suivent. Ce désagrément est loin d’être négligeable. Il équivaut en effet à un quart de la réduction de bien-être que ressent un chômeur par rapport à un travailleur. L’idée que ce genre d’événement rend les citoyens du coin et des environs plus heureux est donc erronée.

Tant pis pour le bonheur des habitants puisque, sans aucun doute, les retombées économiques dont les organisateurs des événements se targuent pour obtenir les financements publics sont énormes. Et en effet, lorsque les dépenses (pas les profits nets) des visiteurs sont comparées au coût de l’événement, le solde est miraculeusement positif, parce qu’on y inclut les dépenses des 30 à 40% de visiteurs locaux, qui substituent simplement une dépense à une autre ; des autres visiteurs nationaux (20 à 30%) qui provoquent un déplacement de la dépense d’une ville à l’autre dans la même région, ce qui revient en quelque sorte à un « emprunt » au voisin ; des visiteurs d’un jour (10 à 20%) qui ont amené leur pique-nique, voire leur sac de couchage.

Restent les 10 à 20% d’étrangers au pays, cette fois un apport à la ville ou au pays organisateur. Je doute que le festival d’Avignon ou de Salzburg fasse beaucoup mieux que les CEC, une fois décomptés les journalistes ainsi que les visiteurs locaux et nationaux.

Au sujet des méga expositions temporaires, deux mots que j’emprunte à Philippe de Montebello, ancien directeur du Metropolitan Museum de New York. Lorsqu’on lui demandait quel « show » il préparait pour la rentrée, il répondait qu’il était directeur du Metropolitan Museum et pas du Metropolitan Opera (5).

Il ne faudrait pas en déduire que je suis « contre la culture », bien au contraire, mais je suis pour une culture bien administrée et pas nécessairement pour les méga événements auxquels seuls certains peuvent se permettre d’assister et dont les autres sont informés par les journalistes invités qui nous en racontent les détails dans la presse. Déplacer la culture « ailleurs » attire sans doute ceux qui sont en vacances et qui, le soir du spectacle, veulent se montrer bronzés au retour de la plage ou de la piscine. On dira que cela les introduit à la culture et qu’ils deviendront par la suite des accros de l’Opéra de la Monnaie, de l’Orchestre de Liège, ou du Théâtre National. Je n’en crois rien, et cela n’a en tout cas à ma connaissance, jamais été démontré.

Je ne dis pas non plus qu’il faut supprimer les festivals et les méga expositions, mais il faut savoir que, contrairement à ce que leurs organisateurs affirment, leurs effets économiques sont au mieux nuls et que leurs budgets pourraient être affectés à des projets dont les retombées à court et long terme sur le bien être des populations locales sont plus importantes. Seule consolation : le bilan des événements sportifs, depuis les Jeux Olympiques jusqu’aux compétitions et autres championnats, y compris Francorchamps, est pire (6).

 (1) Ce sont les méthodes dites d’évaluation contingente qui comportent des questions du style « combien êtes-vous prêt à payer pour tel événement organisé dans votre bonne ville » avec le réponse classique « autant que vous voulez », puisqu’on ne vous demandera pas de payer ; ou « combien voulez-vous être payé pour vous compenser si nous prenons l’initiative d’organiser XYZ » ce qui est pire.
(2) Peter Diamond and Jerry Hausman, Contingent valuation : Is some number better than no number, Journal of Economic Perspectives 8 (1994), 45-64.
(3) Bruno Frey, Simone Hotz and Lasse Steiner, European capitals of culture and life satisfaction,
(4) Localisées dans les pays suivants : en Allemagne, Belgique, Danemark, Espagne, Finlande, France, Grèce, Irlande, Italie, Luxembourg, Pays-Bas, Portugal, Royaume-Uni et Suède.
(5) Voir Bruno Frey and Isabelle Busenhart, Special exhibitions and festivals, dans Victor Ginsburgh and Pierre-Michel Menger, eds., Economics of the Arts, Amsterdam : Elsevier, 1996.
(6) Voir Victor Matheson, Mega-events : The effect of the world’s biggest sporting events on local, regional and national economies, dans Dennis Howard and Brad Humphrey, eds., The Business of Sports, Westport : Praeger, 2008.

Un monde de jockeys ou de sumokas

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Pierre Pestieau

Il est parfois bon de laisser courir son imagination. Supposons que l’on puisse sans coût financier et humain revenir au temps où les hommes mesuraient 1,70 m et pesaient 65 kg, ce qui est loin des moyennes actuelles. On vivrait sans doute mieux dans ce monde rapetissé. La plupart des activités ne réclament plus de force brute mais le simple maniement de machines et la production ne s’en trouverait pas affectée. En revanche, il faudrait moins de ressources pour nourrir, loger et transporter cette société compactée. Il faut s’arrêter à ces dimensions. Une trop forte réduction, celle qui par exemple nous amènerait à la taille des Lilliputiens, aurait des avantages économiques certes mais poserait des problèmes existentiels terribles. Il faudrait par exemple changer le registre des animaux de compagnie. Adieu chats, chiens et furets beaucoup trop monstrueux.

Sans aller aussi loin, il est certain que la surpondération actuelle dont souffre une partie importante de l’humanité a un coût pour la société. Mais comment le mesurer ? Ce n’et pas compliqué, mais il faut y penser. Rompant avec la mesure démographique habituelle, qui consiste à compter les humains, une équipe de médecins et chercheurs britanniques a eu une l’idée singulière de les peser. Tous ensemble, nation par nation, continent par continent. Le fruit de leurs calculs, publié dans la dernière édition de BMC Public Health (1) offre une frappante image de la surcharge pondérale de l'humanité, de sa répartition et, aussi, de la manière dont elle affecte l'exploitation des ressources.
Selon ces chercheurs, en 2005, l'humanité adulte pesait environ 287 millions de tonnes dont 3,5 millions seraient dues à l'obésité (2) dont le « poids » est inégalement réparti. L'Amérique du Nord rassemble 6% des habitants de la planète, mais concentre 34% de l’excès de biomasse humaine due à l’obésité. En revanche, l'Asie représente 61% de la population, mais seulement 13% de cet excès de biomasse.
Ces chiffres en main, les auteurs en viennent à se demander combien coûte cette surcharge pondérale. Alors que cette question est généralement abordée sous l'angle de la santé publique, ils ont choisi un autre point de vue : cette biomasse humaine " excédentaire ", il faut bien la transporter, la nourrir, l'entretenir en somme. Et tout cela se paie en calories consommées. Le résultat est que le surpoids général de l'humanité correspond aux besoins caloriques de 111 millions d'adultes de corpulence moyenne. De quoi relâcher la pression sur les ressources de notre planète.
Les auteurs montrent en outre que si l’humanité décidait d’adopter le mode de vie des Américains et donc d’hériter de leur surpoids, la masse humaine grimperait de 58 millions de tonnes. Supporter et entretenir cette surcharge reviendrait à consommer la nourriture requise pour faire vivre 473 millions d'individus moyens.
Devant la finitude de notre environnement, il ne suffit pas de contrôler la population ; il faut aussi en limiter le poids.
(1) Sarah Walpole, David Prieto-Merino, Phil Edwards, John Cleland, Gretchen Stevens and Ian Roberts, The weight of nations : an estimation of adult human biomass, BMC Public Health 2012, 12
(2) Les auteurs distinguent obésité et surpondération en utilisant l’IMC, l’indice de masse corporelle qui est donné par le poids divisé par le carré de la hauteur. L’obésité correspond à un IMC supérieur à 30 et la surpondération à un IMC supérieur à 25.

vendredi 31 août 2012

Perseverare diabolicum…

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Pierre Pestieau
Un ami m’a récemment envoyé une pétition à signer. Elle concernait la « forte répression judiciaire et policière qui s'abat présentement sur le mouvement étudiant québécois et, par extension, sur les professeurs aux niveaux collégial et universitaire ». Cette répression faisait suite au mouvement de protestation lancé il y a plusieurs mois contre un projet de loi visant à augmenter les frais de scolarité dans les universités québécoises, pour la plupart provinciales, afin de se rapprocher des montants appliqués dans le reste du Canada. Je dois avouer mon embarras devant cette pétition qui comprend deux volets. D’une part un rejet de la proposition d’augmentation des droits d’inscription et d’autre part une protestation contre les mesures récentes prises par le gouvernement Charest qui visent à limiter le droit de manifester. Pour dire les choses clairement, je signerais ce second volet des deux mains ; en revanche, j’ai des sérieuses réserves sur le premier. Et surtout, j’hésiterais à faire trop rapidement un amalgame entre le premier ministre québécois Charest, et le premier ministre fédéral Harper (1).
Je me faisais cette réflexion en terminant de lire un excellent roman policier (2) dont l’intrigue se passe dans la Chine contemporaine et qui indirectement dénonce les excès de la révolution culturelle et la réalité de la corruption. On est loin du livre de Simon Leys Les Habits neufs du président Mao. Chronique de la Révolution culturelle publié en 1971 (3), qui à l’époque, ne reçut pas un accueil chaleureux auprès du peuple de gauche, alors que 40 plus tard, le roman policier présente la révolution culturelle comme une aberration largement admise.
Rechercher dans la Chine maoïste une patrie de rechange était populaire au moment de la publication de l’ouvrage de Leys. Ce l’est moins 40 ans après. De même, vouloir à tout prix la gratuité de l’enseignement supérieur a pu se défendre en des temps budgétairement favorables. C’est moins acceptable aujourd’hui.
Il y a plus de 20 ans à la demande de la Communauté française de Belgique, le CREPP, centre de recherche de l’Université de Liège, avait procédé à l’étude d’un projet qui consistait à augmenter les droits d’inscription et les bourses d’études de manière à garder le budget constant. Nous partions du constat que de nombreux jeunes issus de milieux populaires ne peuvent faire des études supérieures faute de ressources, alors que la majorité des étudiants sont issus de familles qui pourraient payer des droits d’inscription. La situation est la même au Québec. Nos calculs menaient à une plus grande démocratisation de l’enseignement et une répartition plus équitable du financement des études universitaires. Nous avons présenté le résultat de notre étude à des représentants du Ministre concerné. L’accueil ne fut pas chaleureux. Je pense même que le CREPP n’a pas été totalement payé pour cette étude.

(1) Suite à ces manifestations, des élections provinciales auront lieu prochainement. Que Charest soit conservateur est indéniable mais il ne profère pas les mêmes hénaurmités que ne le fait Harper sur l’environnement, le Moyen-Orient ou le créationnisme.
(2) Peter May, Meurtres a Pékin, Rouergue, Paris, 2005.
(3) Editions Champ Libre, Paris, 1971.
(4) B. Delhausse, S. Perelman, P. Pestieau, M. Sluse et M. Stévart, Droits d'inscription et bourses d'études dans l'enseignement supérieur de la Communauté française, CREPP 1990.

L’usine à gaz des outils économiques wallons

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Victor Ginsburgh

Il y a quelques semaines (le 17 juillet), L’Echo a publié un article sur les modes d’intervention publique en Wallonie. Le journal y a joint un schéma breveté de ce qui ressemble à s’y méprendre à une usine à gaz (voir figure). L’article précise cependant qu’il s’agit de la situation actuelle et que, selon le plan, le ministre Marcourt compte faire chapeauter l’usine par un « comité stratégique », ce qui ne fera qu’ajouter, on peut l’imaginer en tout cas, un cercle de plus et des tuyaux qui n’iront nulle part, ou pire, qui conduiront vers l’un ou l’autre égout ou décharge légale ou illégale, dont la Wallonie a le secret.

Ce qui est amusant, c’est que l’objectif du ministre « est de mieux structurer les outils économiques wallons pour les rendre plus lisibles pour les bénéficiaires » à quoi M. Paquot, directeur du Département Economie-R&D de l’Union wallonne des entreprises ajoute que « le problème de la rationalisation n’est pas le plus important, car les structures actuelles fonctionnent bien ». Lisez, il y a des tuyaux qui vont dans les égouts, et les subventions sont bien distribuées. La preuve, s’il en fallait une, la voici.

Un certain « Nordine Amrani, auteur de la fusillade du 13 décembre 2011 à la place Saint-Lambert de Liège, avait décroché plus de 15.000 euros pour créer sa propre « entreprise ». Il avait sollicité cette aide pour concevoir, réaliser et commercialiser un appareil de musculation. Il était à l’époque déjà, poursuivi pour viols sur une mineure handicapée, faits pour lesquels il sera condamné en décembre 2003 », soit trop tard pour que la subvention wallonne ne puisse pas lui être donnée. Inutile de dire que la société de M. Amrani n’a jamais vu le jour et aucun contrôle n’a eu lieu (L’Echo, 25 juillet 2012). Une fuite dans la tuyauterie…

Non seulement, les structures wallonnes sont bien organisées, mais elles sont en outre très perspicaces dans le choix des bénéficiaires de leurs subventions.

vendredi 24 août 2012

A propos de la connerie. Notes de lecture

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Victor Ginsburgh

Je viens de relire deux petits ouvrages, l’un de l’écrivain français Georges Picard, De la connerie (1), l’autre du philosophe américain Harry Frankfurt, On Bullshit (2), un mot qui sonne bien mieux mais dont le sens est l’équivalent de connerie dans la langue de Shakespeare.

Commençons par Picard (pp. 8-10, passim) : « Ce que j’entends par connerie ? La réponse n’est pas facile. Définir la connerie, ce serait lui donner un statut. Or je la vois surtout proliférante et débordante, plutôt fatale que fonctionnelle. Je souhaite qu’on ne la confonde pas avec la bêtise, cette sorte de marche loupée de l’intelligence. Comme je parlais de ce sujet à des amis, l’un crut que j’avais des comptes personnels à régler, que je n’oublierais pas de parler de B [sic], cet espèce de sale con néfaste et prétentieux. Pendant un quart d’heure, ils dressèrent la liste des cons de leur entourage, puis des cons semi-publics, enfin des cons notoires. Ils manquèrent [rapidement] de papier ».

Et Picard de poursuivre (p. 11): « Si vous n’avez jamais vu un économiste pérorer, vous n’avez rien vu. On dirait un vendeur d’aspirateurs s’escrimant à vous persuader que la vie ne vaut pas d’être vécue si l’on n’a pas chez soi le dernier modèle avec sac à poussière biodégradable ». Hélas aujourd’hui c’est pire, parce qu’il s’agit de notre épargne, de notre croissance et de nos banquiers-bandits.

Il se fait que, comme Picard, je connais un certain nombre de B, aussi brillants que nos grands écrivains EES, ML, BHL et pas mal d’autres. Certains de ces B-économistes se plaisent à dire qu’ils consacrent à l’écriture et à la réflexion la totalité de leurs week-ends, sans quoi ils perdent le fil de leur pensée.

S’il pouvaient enfin perdre le fil de cette pensée qu’ils n’ont pas, ce serait tellement mieux pour la pensée de tous ceux qui font la connerie de les lire ou de les écouter et dont j’ai, hélas, déjà fait partie.

Mesdames et Messieurs les journalistes de la presse écrite, parlée et télévisée, vous contribuez à répandre des conneries en n’arrêtant pas d’inviter des cons à s’exprimer. Comme l’explique Frankfurt dans On Bullshit (pp. 1, 2 et 61) « une des dominantes de notre culture est qu’il y a tant de connerie, mais cette dernière est bien plus dangereuse que le mensonge. La plupart d’entre nous pensent qu’ils sont capables de distinguer la connerie et de ne pas s’y laisser prendre ». Hélas, il n’en est rien, celle-ci connaît ses meilleures années avec la crise, et ce n’est pas près de s’arrêter.

Montrez-vous, Mesdames et Messieurs les journalistes, un peu plus responsables, penchez-vous sur votre métier, mettez-vous à l’ouvrage vous-mêmes et arrêtez, s’il vous plaît, de propager le manque de connaissance de ceux qui se disent experts.

C’est ce à quoi nous avaient habitués certains grands journalistes comme Michel Polac à qui l’article de Pierre Pestieau qui suit rend hommage.

(1) Georges Picard, De la connerie, Paris : Corti, 2004.

(2) Harry Frankfurt, On Bullshit, Princeton University Press, 2005. Ce petit ouvrage de 67 pages a été traduit en plusieurs langues, et s’est vendu à 600.000 exemplaires.

Polac ou le prix de l’indépendance

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Pierre Pestieau

Il y a plusieurs années, j’ai eu la chance de faire la connaissance de John Simon, un critique de théâtre et de cinéma new-yorkais. C’était le voisin de palier d’une amie et la première fois que je l’ai vu, il venait de se faire virer du dernier magazine qui l’employait. Il avait travaillé pour des publications telles que New York, Esquire, The Hudson Review, National Review, Opera News, The New Leader, Commonwealth, The New Criterion, The New York Times Book Review et The New York Magazine. Excusez du peu. Nous étions en 2005. La raison du désamour progressif dont il était la victime auprès des rédacteurs en chef était simple : rigueur et honnêteté. Sortaient chaque semaine à New York une dizaine de films « grand public » et il devait en faire la recension. Au grand maximum un seul d’entre eux trouvait grâce à ses yeux et je dois admettre qu’il avait raison. Il suffit de voir avec quel rapidité, ces films tombent dans les oubliettes du temps. Inutile de dire que cela ne plaisait guère aux producteurs qui faisaient pression auprès des différentes rédactions pour qu’elles se débarrassent de ce rabat-joie et engagent un critique moins malthusien et plus complaisant.

Je n’ai pas eu la chance de rencontrer Michel Polac qui était fait du même bois que John Simon. Il vient de décéder à 82 ans le mardi 7 août. Un peu vieil ours bourru et râleur, très anar, il s’était fait connaître avec son émission Droit de réponse, de 1981 à 1987. Dans cette émission culte comme dans les autres tel Le Masque et la plume, dans ses chroniques de Charlie Hebdo et dans ses livres, il ne s'est jamais départi de ses indignations et de son mauvais esprit. Dans un excellent papier Pourquoi Polac est devenu culte ? publié sur le site du magazine CQ (1), on lit ce propos malheureusement pertinent : « Soyons honnêtes: seuls les vieux fans de Polac écraseront sinon une larme, disons un tendre clin d'œil, comme pour un vieil oncle qu'on aimait bien même s'il n'était pas toujours facile ».Le nom de Michel Polac n’évoquera malheureusement plus beaucoup de souvenirs à la plus grande partie des téléspectateurs actuels. Même si d’aucuns se réclament de son influence, il n’a pas vraiment trouvé de disciple. Car sa liberté à l’égard des puissances d’argent, des annonceurs, des directeurs de chaine, des producteurs de films et des éditeurs n’est pas tenable dans la presse actuelle.

Pour paraphraser Brassens et en guise de clin d’œil au blog précédent, Polac sa vie durant ne fut ni un con caduque, ni un con débutant.

(1) http://www.gqmagazine.fr/pop-culture/medias/articles/pourquoi-polac-est-devenu-culte/15444

mardi 21 août 2012

Travailler plus longtemps pour bénéficier d’une retraite plus généreuse

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Pierre Pestieau

Le mercredi 1er août, le journal Le Soir faisait un sondage auprès des lecteurs de sa version électronique lesoir.be sur la question « Etes-vous prêt à travailler plus longtemps pour avoir une meilleure pension ». Au moment où j’ai consulté le résultat, le non l’emportait d’une courte tête. Ce sondage faisait suite à la publication d’un nouveau rapport européen consacré à l’adéquation de nos systèmes de retraite (1) pour la période 2012-2050. Ce qui a retenu l’attention du Soir et de l’ensemble de la presse belge est un double constat cinglant : le Belge est celui qui a, à peu de choses près, la carrière la plus courte de tous les citoyens européens ; il est aussi celui qui a une des retraites les plus faibles. Ces deux éléments ne sont pas indépendants. En moyenne, le Belge ne travaille pas, et donc ne cotise pas pendant 45 ans mais pendant 32,5 ans seulement. L'une des conséquences inévitable de ces carrières plutôt courtes est la pension relativement basse et le fait qu'un grand nombre de pensionnés vit en dessous du seuil de pauvreté.

Cette information appelle plusieurs commentaires. D’abord elle n’est pas nouvelle, il y a plus de 20 ans que l’on s’inquiète du démarrage tardif de la carrière et de la retraite précoce des travailleurs belges. Les raisons sont connues. Pour le démarrage : une scolarité peu coûteuse mais inadaptée au marché de l’emploi, une assurance chômage accessible dès la fin des études et un taux de chômage élevé des jeunes. Pour la fin de carrière : une multiplicité de possibilités plus ou moins explicites de préretraite, que saisissent les employeurs pour se débarrasser de travailleurs qu’ils jugent trop coûteux ou pas assez productifs. L’effet dépressif de carrières courtes sur le niveau des retraites est d’autant plus marqué que le pays connaît de sérieux problèmes budgétaires.

Les réponses au sondage mentionné plus haut sont intéressantes. La question posée et la manière dont elle peut être interprétée illustre bien la confusion qui plane sur le problème des retraites en Belgique (2). Il est vraisemblable qu’une grande partie de ceux qui ont répondu par la négative sont convaincus qu’il est possible de combiner pensions élevées et retraites précoces. Tant qu’une partie importante de l’opinion réagira ainsi, il sera difficile d’apporter une solution durable aux problèmes lancinants des retraites.

(1) Pension Adequacy 2012-2050

http://register.consilium.europa.eu/pdf/en/12/st10/st10488-ad01.en12.pdf

(2) Une question moins ambigüe aurait été: Préférez-vous travailler plus longtemps pour garder le niveau de retraite qui vous est actuellement promis ou ne pas modifier l’âge de départ à la retraite mais avec une retraite réduite?

vendredi 17 août 2012

Echos de la fin de nos vacances

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Victor Ginsburgh

Il ne se passe rien pendant les vacances…

La moitié de la population indienne, soit 600.000 (sic) habitants, a été privée d’électricité (Entendu le 1er août 2012 à la RTBF, émission de 9H du matin).

La longueur de la carrière en Belgique est de 32,5 ans en moyenne. C'est bien loin des pays scandinaves, comme la Suède, 40 ans, le Danemark et les Pays-Bas, 39 ans, l’Allemagne, 37 ans. La Belgique est en queue de peloton (1) en compagnie du Luxembourg, de la Roumanie et de la Hongrie (RTBF, 1 er août 2012).

D’après L’Echo du 28 juillet, M. Bellens, CEO de Belgacom est « détendu et de bonne humeur ». Mais il n’accuse pas même réception d’un pli recommandé que je lui envoyé pour me plaindre de pannes fréquentes de téléphone (trois en un an, dont une de plusieurs semaines) et de réactions plus que légères de son service clientèle, auquel on ne peut d’ailleurs s’adresser que par internet. Ben oui, quand le téléphone est en panne, c’est ce qui doit arriver. Mais quand la ligne internet est aussi coupée, c’est difficile.

Le groupe islamiste [qui sévit au Mali] affirme avoir exécuté par lapidation un couple non marié, parents d’un enfant âgé de six mois. Ce n'est pas le premier acte de torture de ce groupe qui veut instaurer la charia, la loi islamique, dans l'ensemble du Mali (RTBF, 31 juillet 2012). Le 8 août, toujours au Mali, la main d’un homme accusé de vol a été placée sur « une sorte de table » et coupée « avec une sorte de coutelas ». Il y a eu beaucoup de sang. L’exécuteur a tenu la main coupée pour que les spectateurs la voient et s’est écrié « Dieu est grand » (New York Times, 10 août 2012).

Mitt Romney, le prétendant au trône de Président des Etats-Unis attribue la différence entre le niveau de développement d’Israël et de la Palestine à une différence de “culture” (Les journaux en chœur).

« La note insérée par Mitt Romney entre les pierres du Mur de Jérusalem a été retirée par des responsables officiels du site, et placée à un autre endroit. Cette décision inhabituelle a été prise pour préserver la vie privée du candidat républicain à la présidentielle américaine et éviter la publication du message » (Guysen International News, 1er août 2012).

« J’ai une remarque à faire au sujet de la visite de Mitt Romney en Israël, qui était entièrement consacrée aux gros sous : De combien Romney allait-il s’abaisser en disant ce que la droite israélienne voulait entendre et à combien allait s’élever le jackpot que Sheldon Adelson, le magnat américain d’origine juive propriétaire de casinos [et présent à Jérusalem en même temps], allait donner à la campagne présidentielle de Romney. Ils auraient bien mieux fait de se retrouver à Las Vegas plutôt qu’à Jérusalem. Ils auraient pu construire un Mur des Lamentations en plastic et économiser pas mal en transport aérien » (Thomas Friedman, New York Times 31 juillet 2012).

La Justice européenne a donc tranché: désormais les vendeurs de billets d’avion sur internet auront l'obligation d'indiquer clairement et à tout moment le prix définitif, c'est-à-dire le tarif du vol, l'ensemble des taxes et des suppléments indispensables au vol et il n'est plus question d'inclure les prix optionnels pour faire gonfler la facture (RTBF, 20 juillet 2012). Moi qui pensais que c’était déjà le cas depuis un an, je dois m’être trompé, puisque je viens de faire une réservation chez SN Brussels Airlines, qui m’a subrepticement transféré sur un machin du nom d’Opodo où j’ai tout aussi subrepticement payé 22 euros pour frais administratifs pour un billet annoncé à 168,76 euros.

« Sous prétexte [que les dentistes et les médecins] mettent la radio en sourdine dans leur salle d’attente, la Sacem [équivalent en France de la bien-aimée Sabam belge] leur prélève chaque année 95 et 271 euros de droits au profit des auteurs-compositeurs de chansons. Auxquels il faut ajouter 101,97 euros pour les producteurs de disques et les artistes interprètes. Eh bien, c’en sera peut-être bientôt terminé. Le 15 mars dernier, la Cour de Justice européenne a en effet estimé que ces prélèvements, qui s’additionnent à ceux déjà perçus par les radios, ne se justifient pas. ‘Nous avons mis une batterie de juristes sur l’affaire’ confesse-t-on à la Sacem (dont chacun des 1 400 employés gagne en moyenne 49 000 euros par an, et le patron s’en fait 750 000) » (Philippe Eliakim, Capital, 1er août 2012).

Ce qui me rappelle une nouvelle de la RTBF du 16 février 2012 : « La Sabam est renvoyée devant le tribunal correctionnel pour falsification des comptes, abus de confiance et blanchiment. Les quatre personnes physiques également renvoyées répondront des mêmes préventions, ainsi que de faux en écriture et de corruption active ». Ce qui ne gène guère la SABAM de déclarer qu’« améliorer la transparence et la gouvernance des sociétés de gestion collective de droit ne pourra qu’augmenter la confiance des utilisateurs et des ayants droit dans celles-ci en Europe ». Cette belle déclaration fait suite à des mesures proposées par la Commission Européenne pour permettre d’accélérer le paiement des rémunérations aux auteurs musicaux (L’Echo, 11 juillet 2012).


(1) Ce qui mène aux conséquences décrites dans l’article qui précède celui-ci.