jeudi 9 mars 2023

Le Japon et ses vieux

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 Pierre Pestieau

Quand il s’agit du grand âge, le Japon est un pays de records : une fécondité extrêmement basse et une longévité des plus élevées. De ce fait, la population japonaise, qui est de 128 millions aujourd’hui devrait fondre à 87 millions en 2060 et à 51 en 2100. En 2100, la proportion des plus de 65 ans dans la population sera près de 40%. En outre, on y observe une dette publique abyssale et un âge effectif de départ à la retraite proche de 70 ans. En dépit de cet âge avancé, le pays connait de grosses difficultés à financer son système de retraite fondé sur la répartition. Les jeunes générations ont l’impression d’être les victimes d’un véritable holdup. Si elles pouvaient s’exprimer, les générations à venir vitupèreraient encore davantage. Cela suscite des réactions parfois surprenantes. C’est ainsi qu’un jeune économiste, professeur d’économie à l’université de Yale, Yusuke Narita, s'est attaqué à la question de savoir comment faire face aux fardeaux du vieillissement rapide de la société japonaise. Lors d'apparitions publiques récentes (1), il a déclaré: "J'ai l'impression que la seule solution est assez claireEn fin de compte, n'est-ce pas le suicide de masse et le 'seppuku' (2) de masse des personnes âgées ?". 

En réaction à ce mouvement d’opinion qui heureusement reste minoritaire, la cinéaste japonaise Chie Hayakawa a récemment tourné "Plan 75", un film dystopique qui représentait  de joyeux vendeurs courtisant les retraités pour qu'ils se soumettent à une euthanasie financée par le gouvernement. Elle espérait ainsi montrer jusqu’où pouvait aller cette gérontophobie. A cet égard, il convient de distinguer le problème du financement des retraites qui peut être résolu sans passer par de telles extrémités et le problème des sociétés primitives où les ressources étaient limitées et où une vie trop longue empêchait toute nouvelle naissance. Ces situations qui appartiennent à un passé lointain se retrouvent dans le folklore japonais selon lequel les familles transportent leurs parents âgés au sommet des montagnes ou dans des coins reculés des forêts et les laissent mourir. C’est ce folklore qui a donné lieu au film  ‘La ballade de Narayama’  de 1958 et se son remake éponyme de 1983 (3). Ce dernier comme d’ailleurs ‘Plan 75‘ furent primés à Cannes.

Ce n’est pas parce que l’on rejette une solution extrême comme l’euthanasie de masse, qu’il ne faut pas agir. L’effet du vieillissement continuera d’impacter les finances publiques japonaises et le pays ne pourra pas faire l’économie d’une réforme radicale de son système de protection sociale. 


Le Japon semble avoir fermé la porte à deux solutions traditionnelles : la hausse  de la fécondité et l’immigration. Par ailleurs, il est difficile d’agir sur l’âge de la retraite qui est déjà très élevé. Restent les deux paramètres que sont le niveau des cotisations et celui des prestations. Une hausse des premières et une réduction des secondes sont inévitables. 
A choisir, je serais plutôt en faveur d’une réduction des prestations. Il faut en effet garder à l’esprit ceux qui ne peuvent bénéficier de leur retraite parce qu’ils meurent prématurément et cotisent en vain.



(2). Le seppuku est un acte d'éviscération rituelle qui était un code chez les samouraïs déshonorés au 19e siècle.

(3).Voir Blog du 27 janvier 2022. Narayama, un vaisseau spatial.

jeudi 2 mars 2023

Il est temps de se débarrasser de la Mona Lisa

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Victor Ginsburgh

Pourquoi ? Parce que quand vous voulez la voir lors d’une visite au Louvre, vous ne la voyez pas : 80 pour cent des quelque 10 millions de visiteurs annuels voudraient la voir. 

Le calcul est vite fait. Huit millions de fans par an, c’est 27.000 visiteurs par jour ouvrable, alors que 5.000 seulement sont admis à voir le tableau de Leonardo. Il faudrait dès lors augmenter de plus de cinq fois la salle, mais plus personne à l’exception des deux ou trois premiers rangs pourront la voir à peu près correctement, les autres ne voient plus que les appareils photos tendus par les mains de ces trois rangs. 

Une meilleure solution serait de pendre le tableau dans cinq salles. Il faudrait alors cinq Mona Lisa. C’est facile aujourd’hui, y qu’à faire quatre copies, en fabricant des NFTs. Voilà la bonne solution, puisqu’il est impossible, disent les fabricants de NFT de voir si c’est l’œuvre originale ou une copie. Et si les quatre copies ne sont pas assez bonnes, il suffit de faire des distributions au hasard dans les cinq salles avec la vraie et les fausses de façon à tromper les visiteurs.

Mieux encore : fabriquer un NFT pour tout musée qui en veut. Et détruire à l’acide sulfurique la « vraie », une fois pour toutes.

Mais elle ne suscite aucun émoi en moi, et je ne suis pas seul. Une enquête faite en 2009 au Louvre, montre que la plupart des visiteurs la trouvent, finalement, assez moche. Et moi aussi.

De plus, elle est dangereuse, puisqu’en mai 2022 elle a été vandalisée par un entarteur qui lui a envoyé une tarte à la crème fraîche. Son but était de « penser à notre Terre. Il y a des gens qui la détruisent. Tous les artistes doivent penser à la Terre. » Vous pouvez voir le lanceur à l’adresse https://www.youtube.com/watch?v=waICHgFEhqQ (et attendre un peu que la publicité soit passée).

Ce qui me rappelle la vingtaine de tartes qu’un belge, Noël Godin, a osé jeter sur le grand héros et savant philosophe français Bernard-Henri Lévy (1), dont il faudrait quelques copies NFT. On pourrait bien s’amuser avec les tartes…, qui pourraient, elles aussi, aussi être des NFTs.

S’il était un peu plus jeune, Noël Godin serait sans doute ravi d’entartrer BHL une huitième fois.




(1). Voir Jan Bucquoy, Crème et châtiment : Mémoires d’un entarteur, Albin Michel, 1995.

jeudi 23 février 2023

Qui tire les ficelles ?

2 commentaires:

Pierre Pestieau

Dans un de ses récents billets, l’excellent François Morel (1) nous explique « Être de gauche quand j’étais jeune, c’était plus simple; il suffisait d’écouter du Jean Ferrat et souhaiter que les pauvres soient moins pauvres ». A cette époque, on était convaincu que le monde était dirigé par un consortium de capitalistes connu sous le nom de Trilatérale. Ce groupe opaque qui rassemblait des capitalistes japonais, européens et américains tiraient les ficelles. Leur objectif : assurer la bonne marche du système capitaliste face au bloc soviétique et à l’idéologie qu’il portait. La Trilatérale était responsable de tous nos maux et il suffisait de la renverser ainsi que le système qu’elle défendait pour obtenir une société juste.

Depuis ces années-là, beaucoup de choses se sont passées. La Trilatérale continue mais est supplantée par le groupe de Davos qui est moins clandestin et de ce fait, frappe moins l’imagination. L’une comme l’autre n’ont pas l’influence que nous leur prêtions, mais surtout l’empire soviétique s’est écroulé et avec lui beaucoup de nos illusions.

Il demeure que plus que jamais nous avons l’impression que nous n’avons pas prise sur notre vie et que les grandes décisions sont prises en dehors de nos États nationaux pour assurer le bon fonctionnement de ce qu’on appelle le capitalisme mondialisé et financiarisé. Nous nous sentons destitués et frustrés de ne plus pouvoir contrôler notre existence.

Les décisions ne sont pas prises par un groupe opaque mais par une multitude d’acteurs qui chacun poursuivent leur intérêt propre. Contrairement à ce que l’on nous a enseigné, ce système n’est pas guidé par une main invisible en vue du bien commun. Que du contraire. Il s’avère incapable de résoudre les problèmes tels que les inégalités sociales, la faim dans le monde, l’instabilité politique et surtout la survie de notre planète.

C’est sans doute en matière d’environnement que l’on a l’impression de vivre une mauvaise comédie avec des acteurs qui nous disent faire de la lutte en faveur de la biodiversité et contre le réchauffement climatique une priorité et qui tout à la fois continuent à faire le contraire parce que leur vraie priorité est le profit. Naomi Klein (2) répond à cette contradiction en retournant à Marx. Pour elle la lutte contre les changements climatiques requiert non seulement une réorientation de nos sociétés vers un modèle durable pour l’environnement, mais elle nécessite aussi une transformation sociale radicale, transformation qui pourrait nous mener à un monde meilleur, plus juste et équitable. 

Même si l’on est d’accord avec ce diagnostic, demeure la question du comment. Nous ne disposons pas de modèle de rechange, qui pourrait remplacer le capitalisme mondialisé.


(1). https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-billet-de-francois-morel
(2). Naomi Klein, Capitalisme et changement climatique, Actes Sud. 2015 (Initialement publié en 2014 par Simon & Schuster).

jeudi 16 février 2023

Aphorismes II

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(Recueillis par Victor Ginsburgh)

Je perds mes dents. Je meurs au détail (Voltaire).

Mon mari est archéologue. Plus je vieillis, plus je l’intéresse (Agatha Christie).

Les hommes ont une sensibilité historique, c’est-à-dire rétrograde. Ils attachent des poids aux ailes du temps (Joseph Roth).

Le Juif se souvient de ce qu’il a oublié (Emmanuel Levinas).

Le succès va d’un échec à l’autre, sans manquer d’enthousiasme (Winston Churchill).

Un journaliste interviewe Noam Chomsky : 
    Le journaliste : Comment pouvez-vous avoir autant d’assurance et d’énergie à l’âge de 87 ans ?
    Chomsky : La théorie de la bicyclette. Tant que vous roulez, vous ne tombez pas. 

Si vous disposez uniquement d’un marteau, chaque problème ressemble à un clou (Abraham Maslow).

Les vieux devraient mourir d’amour en tombant d’une échelle appuyée au balcon de leur bien-aimée (Erri de Luca).

L’escargot est naturellement héroïque, il ne recule jamais (Alexandre Vialatte).

Je ne résiste plus beaucoup dans mon corps. Je sens ma peau beaucoup plus fine et plus poreuse. Je me dis à moi-même : Un jour le paysage me traversera (Pascal Quignard).

Lorsque vous arrivez à un embranchement sur la route, prenez-le (Yogi Berra).

Embranchement

Vous devez être très prudent si vous ne savez pas où vous allez, parce que vous n’y arriverez peut-être pas (Yogi Berra).

Dans le secret du cellier de mon aimé, j’ai bu
Et quand je sortis parmi toute cette plaine
Plus ne savais chose aucune
Et je perdis le troupeau jadis suivi (Jean de la Croix).

Après sa mort, la plante se trouva dans une famine de voix, de plaintes, de sourires.
A force de vivre au milieu des livres, elle était devenue un arbuste littéraire (Erri de Luca).

 

On m’avait dit qu’à New York, les rues étaient pavées d’or. Quand je suis arrivé, j’ai aussitôt vu trois choses : la première, qu’il n’y avait pas d’or dans les rues ; la deuxième, qu’elles n’étaient même pas pavées ; la troisième, que c’était moi qui devais les paver (Erri de Luca).

 

Comment allez-vous ? Comme un savon, toujours en diminuant (Jonathan Swift).

jeudi 9 février 2023

Pauvre Afrique

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Pierre Pestieau

Lors d’un réunion récemment organisée à Nairobi sur les chocs qui menacent les économies africaines, on ne pouvait qu’être submergé par l’accumulation des risques qui accablent ce continent. Dans le désordre et sans être exhaustif, je citerais : le réchauffement climatique dont l’Afrique n’est pas responsable mais est la première victime ; les crises sanitaires consécutives à des pandémies successives que la pénurie de vaccins ne parvient pas à enrayer ; la hausse des taux d’intérêt qui pèse sur des économies déjà endettées, les écarts de richesse et la pauvreté extrême qui ne cessent de croitre, l’inflation consécutive à la guerre en Ukraine  et une démographie galopante. Ceci, sans parler des problèmes politiques incluant les régimes autoritaires et corrompus qui sont la règle, les guerres civiles et la menace islamique.

Comment garder le moral dans ces conditions? Le moral, les Africains ne l’ont pas à l’opposé d’une idée reçue que malgré leur pauvreté les Africains seraient plus heureux que la plupart des occidentaux. Contrairement à ce que chantait Charles Aznavour, il ne semble pas que la misère soit moins pénible au soleil.

C’est ce qui apparaît de l’édition 2022 du World Happiness Report (WHR), un rapport qui évalue depuis 10 ans, le niveau de bonheur des populations au sein de 146 pays. Pour établir leur classement, les experts du WHR se basent sur le sondage Gallup qui permet d’évaluer la perception subjective du bonheur par des populations cibles dans différents pays. Ce sondage est croisé avec six indicateurs du bonheur, à savoir : le niveau du PIB par habitant, le soutien social, l'espérance de vie en bonne santé, la liberté, la générosité, et la corruption.

Les pays Africains sont selon ces experts très mal classés. L’Ile Maurice, qui est si peu africaine, est la mieux classée, 52ème. Ensuite on trouve, fait étonnant, la Lybie qui est 86ème et la Cote d’Ivoire, 88ème. Si l’on ne retient que les pays Africains dans ce classement, on retrouve beaucoup de pays d’Afrique de l’Ouest parmi les  premiers, alors qu’ils sont loin d’être les plus riches du continent. 

Dans ces conditions, on peut comprendre que de nombreux jeunes Africains soient prêts à risquer leur vie pour connaître une existence meilleure en Europe qu’ils perçoivent, à tord peut être , comme un nouvel eldorado.

jeudi 2 février 2023

Le Boléro de Ravel

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Victor Ginsburgh 

Un puzzle pour le moins incompréhensible a trait à l’héritage de Maurice Ravel, d’ascendance suisse, mais néanmoins français, et dont tout le monde connaît le fameux Boléro dit de Ravel. Ce dernier est joué à peu près cent fois par jour (tous les quarts d’heure) dans le monde, ce qui finit par rapporter à son ou ses ayants droit la modique somme annuelle de 1,5 millions d’euros. Sans rien faire, rien qu’en étant l’héritier de l’héritier de l’autre héritier, mais aussi, au fil du temps d’une ou de deux héritières. Voici quelques détails glanés dans un article très amusant (1).

Maurice Ravel

Voici en très raccourci, quelques détails de la passation des droits d’auteur entre 1937 (date de décès de Ravel) et 2022. L’histoire commence évidemment par Ravel et finit par tomber dans le domaine public le premier jour du mois d’octobre 2022, alors que le compositeur est mort il y a 85 ans et que la durée du droit s’élève à environ 78 ans (70 ans en principe, plus 8 ans pour compenser les pertes de la guerre 40-45, que Ravel n’a pas vécues). 

A sa mort, Ravel qui n’avait pas de bébés, fait de son frère Edouard son héritier. Edouard et son épouse Angèle ont un accident de voiture et prennent une masseuse, Jeanne, pour les soigner. Angèle meurt peu après. Jeanne s’installe auprès du frère de Ravel et devient, comme par hasard, la légataire universelle d’Edouard, ce qui fâche douloureusement un certain directeur des Editions Durand qui prétend posséder les droits d’édition de Ravel. Par un coup de malchance, Jeanne meurt en 1965. Son mari, Alexandre, devient l’héritier du Boléro et épouse une certaine Georgette. L’héritière des droits, fille de la seconde femme du mari de l’infirmière masseuse du frère de Ravel intente, en 2018, un procès à la Société des Auteurs, Compositeurs et Editeurs de Musique afin de prolonger de 23 ans les droits du Boléro, alors que le droit d’auteur était déjà largement épuisé. 

Entretemps (c’est-à-dire entre 1937 et 2022), on découvre un petit-cousin de Ravel, qui bien entendu, porte plainte mais perd le procès… Il va en appel, mais hélas pour lui, après neuf ans, le tribunal juge que le veuf de Jeanne est bien l’héritier d’Edouard. Alexandre finit par mourir. Sa femme Georgette quitte la France et s’installe en Suisse, le pays où il est difficile de ne pas être honnête. 

Il y a, comme vous le voyez, d’autres aventures, bien plus extravagantes que celles de Tintin, et enfin, le premier octobre 2022, comme il est dit plus haut, le Boléro est tombé dans le domaine public. 

Qui d’entre vous est prêt à essayer de faire un procès à « domaine public » ? N’oubliez pas que le Boléro devrait augmenter vos étrennes de €1,5 millions par an. Ce n’est pas rien. Je pourrais vous conseiller l’avocat dont il est question plus haut.


(1). Juliette De Banes Gardonne, Droits d’auteur : Le gros magot de Ravel, paru dans le journal suisse Le Temps, 29 septembre 2022. Un grand merci à Philippe J., professeur honoraire d’histoire de l’art à l’Université de Lausanne. Il m’a donné l’occasion de lire cet article : il connaît bien mes préférences.

jeudi 26 janvier 2023

Dialogue de sourds

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Pierre Pestieau

Dans son édition du 16 janvier, Le Monde (1) consacrait à la politique environnementale un article fort intéressant intitulé : « Entre experts, dialogue de sourds sur le climat ». Il semblerait en effet qu’en matière climatique, économistes et scientifiques (2) parleraient deux langues différentes. Cette opposition est, soit dit en passant, désobligeante pour les économistes qui se veulent scientifiques, même si on dit de l’économie qu’elle est une science lugubre (dismal science).  Selon Le Monde, « les premiers abordent le sujet par les prix seuls capables, à leurs yeux, de donner une valeur aux ressources naturelles et de modifier les comportements humains-lorsque les prix augmentent les individus sont censés chercher des solutions de substitution. Les seconds, en bons physiciens, l’approchent généralement par les quantités, la finitude la planète étant une contrainte indépassable, tandis que la monnaie s’imprime à volonté, comme les dernières crises l’ont montré. » 

En réalité, les deux approches se rejoignent. Prenons un petit exemple, celui d’un bien rare à allouer entre deux individus. Ce bien rare pourrait être le nombre total de miles de vol autorisés chaque année. L’économiste proposera de laisser le marché décider de la consommation de ce bien dont l’offre est fixe. Chaque individu a une demande pour ce bien qui dépend du prix et qui varie en fonction du revenu de chacun et de sa préférence pour ce bien. Si le premier individu est plus riche et a une préférence plus élevée pour le bien rare, sa consommation sera plus élevée. Le prix du bien sera déterminé par l’égalité entre l’offre fixe et la demande de nos deux individus. Cette allocation peut s’avérer injuste. Elle pourra être corrigée par une subvention du riche au pauvre. Même si les revenus sont égalisés, le riche continuera à consommer davantage du bien rare pour lequel il a une préférence supérieure.

Passons à la solution du scientifique. Au nom d’un certain sens de la justice, il peut décider de diviser le bien rare en deux parties égales.  Une telle allocation n’est pas optimale. Le pauvre préfèrerait consommer moins de ce bien rare et davantage d’autres biens qui lui paraissent plus désirables. Il est àparier que s’établira rapidement un marché pour ce bien rare, avec pour conséquence que le pauvre vendra au riche une partie de ses droits au bien rare afin de se procurer d’autres biens. En définitive, on aboutira à un marché pour le bien et il n’est pas impossible qu’on arrive à la même solution que celle préconisée par l’économiste. Il suffit pour cela d’ajuster correctement le transfert forfaitaire redistributif.

Si le scientifique veut interdire au pauvre de vendre une partie de son bien fixe, on aura une solution sous-optimale qui ne pourrait se justifier qu’en invoquant une certaine irrationalité de la part d’individus qui rejettent l’allocation que le petit père du peuple leur a proposée. Il me semble difficile d’accepter une telle politique paternaliste. Par ailleurs, la solution des économistes pose un autre problème : si elle n’est pas accompagnée de transferts forfaitaires compensatoires, elle est injuste. Ce ne serait pas la première fois que l’on proposerait une politique à deux volets, marché pour le bien rare et redistribution, et que très rapidement on renonce au second volet.



(2). William Nordhaus, prix Nobel en économie et Jean-Marc Jancovici, ingénieur, très médiatique, sont les défenseurs de ces deux approches. 

jeudi 19 janvier 2023

Je t'aime, moi non plus

2 commentaires:

Victor Ginsburgh

J’avais pensé qu’une fois Netanyahou et famille presque dehors, les événements brutaux de la soldatesque israélienne auraient, si pas disparus, au moins sérieusement réduits. Je n’ai d’ailleurs plus rien écrit sur la question dans mes blogs. Le plus récent à propos d’Israël doit dater de la fin 2019. J’avais alors terminé mon livre (1), dont le titre, inspiré par une chanson de Serge Gainsbourg, se lisait Israël, je t’aime, moi non plus. Le Israël je t’aime était prêt à tempérer, même s’il restait, en deuxième place, le moi non plus m’a permis de vivre jusqu’au 13 juin 2021 où ce cher Netanyahou s’est fait expulser, après une quinzaine d’années, vissé d’une façon ou d’une autre au gouvernement et justiciable pour de petits et de gros larcins, qui sont maintenant clairs.

J’avais fait l’hypothèse que les choses iraient mieux après son départ et que son procès de mafieux finirait par l’envoyer au trou. Rien de cela, bien au contraire.

Le voilà. Hélas, il n'a pas l'air d'aller au trou...

Je vous traduis un article de Mariam Barghouti (2), écrivaine et journaliste née à Atlanta (Etats-Unis) en 1993. Son article paraît en anglais sous le titre « Quatrième jeune tué durant ces 24 dernières heures ». 

 

« Trois mineurs palestiniens et un quatrième âgé de 19 ans ont été tués dans la région palestinienne de Ramallah, Qalqilya et Jenin en 24 heures. Durant les neuf derniers mois, les Palestiniens ont vécu l’année la plus meurtrière depuis 2015 ; 164 enfants palestiniens ont été tués depuis le début de l’année 2022.

 

« Le 7 octobre, les forces armées israéliennes ont tué un jeune garçon de 16 ans à Qalqilya. Quelques heures plus tard, ils ont envahi al Gharbiyya situé à 11 Km de Ramallah, et ont tué un jeune-homme de 17 ans.

 

« La politique israélienne de liquidation s’accélère. Selon des témoins oculaires, les forces armées ont envahi la ville de Jenin, pour se rapprocher du camp de réfugiés du même nom.  

 

« Le 8 octobre, vers 13 heures, deux autres Palestiniens ont été tués dans le camp de réfugiés de Jenin, sous le prétexte d’arrêter deux ‘résistants’ de 16 et 18 ans. Onze autres ont été blessés dont, selon le Ministre de la Santé palestinien, trois sont dans un état critique.

 

« En coordination avec les services d’espionnage, l’armée a placé des tireurs d’élite sur les toits des maisons de la ville. Selon les journalistes, Israël a aussi utilisé des hélicoptères, ce qui fait penser à l’invasion du camp de Jenin dans les années 2002-2004.

 

« Durant ces dernières années, Israël a renouvelé sa vieille politique d’assassinats et de liquidations des années 1993 et 2000, avec une immunité parfaite et ce, malgré sa condamnation par les organisations de droits humains. En juillet dernier, les autorités militaires ont suggéré d’augmenter les assassinats extra-judiciaires.

 

« Ces assassinats de résistants palestiniens sont sans doute une ouverture vers d’autres assassinats. Netanyahou n’est pas seul… ». 

 

Et pire que cela, il vient de revenir en grande pompe, et n’a eu aucun problème pour s’entourer d’une bande d’extrémistes de droite. Le nouveau gouvernement d’Israël a quelque trois semaines et imprime sa marque, et ses lois érodent—peu à peu serait bien trop faible—la démocratie du pays. Netanyahou est redevenu premier ministre. Cette fois il est enfin à la tête d’un gouvernement, et dirige une coalition d’extrême-droite et de partis ultra-orthodoxes qui sont au pouvoir. 

 

Plus de 90 nations (dont 24 sur 27 des nations européennes) ont signé ce 17 janvier un texte signé par 90 Etats qui demandent à Israël de lever les récentes sanctions (3).

 

A un moment ou un autre, peut-être Netanyahou deviendra-t-il le grand gauchiste que nous avons toujours espéré…



(1). Victor Ginsburgh, Israël, je t’aime, moi non plus. Chroniques 2001-2019, Bruxelles : La Lettre Volée, 2020.  

(2). Mariam Barghouti, Four youth killed in the last 24 hours amidst ongoing wave of extra-judicial assassinations, Mondoweiss, October 9, 2022.

(3). Tovah Lazaroff, Over 90 nations demand Israel lift sanctions imposed on Palestinians, The Jerusalem Post, January 17, 2023.

jeudi 15 décembre 2022

Vivre seul ? Un choix coûteux. Mais est-ce un choix ?

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Pierre Pestieau

Un article récent du New York Times (1) reprend une série d’études consacrées à la croissance rapide du nombre de personnes vivant seules et aux implication de cette croissance. Rien de très diffèrent de ce que nous connaissons en Europe.

En 1960, 13 % seulement des Américains vivaient seulsCe chiffre n'a cessé d'augmenter, pour atteindre aujourd'hui près de 30 %. Près de 26 millions d'Américains de 50 ans ou plus vivent désormais seuls, contre 15 millions en 2000. Les personnes âgées sont plus susceptibles que les autres de vivre seules, et aujourd'hui, ce groupe d'âge - les baby-boomers et les membres de la génération X (2)- représente une part plus importante de la population que jamais dans l'histoire du pays. Les personnes de plus de 50 ans sont aujourd'hui plus susceptibles que les générations précédentes d'être divorcées, séparées ou jamais mariées. Plus de 60 % des personnes âgées vivant seules sont des femmes.

Mais si de nombreux quinquagénaires et sexagénaires s'épanouissent en vivant seuls, la recherche montre sans équivoque que les personnes qui vieillissent seules ont une moins bonne santé physique et mentale et une durée de vie plus courteque celles qui vivent avec d'autres personnes. Et même avec une vie sociale et familiale active, elles se sentent généralement plus seules.

À bien des égards, le parc immobilier des États-Unis n'est plus en phase avec cette évolution démographique. De nombreuses personnes âgées vivant seules le font dans des maisons comportant au moins trois chambres à coucher. Ellestrouvent qu'il n'est pas facile de réduire la taille de leur habitat en raison de la pénurie de logements plus petits dans leurs villes et leurs quartiers. Il y a 40 ans, les logements de moins de 130 mètres carrés représentaient environ 40 % de toutes les nouvelles constructions de logements ; aujourd'hui, seulement 7 % de celles-ci sont des logements plus petits, malgré le fait que le nombre de ménages d'une seule personne a augmenté.


En outre, une part croissante des seniors - environ un Américain sur six  - n'ont pas d'enfants, ce qui soulève des questions sur la façon dont ils seront traités dans le cas probable de perte d’autonomie. La pandémie du Covid 19 a frappé d’avantage ces seniors solitaires que ceux qui vivent avec d’autres.



Si l’on revient sur l’ancien continent, les chiffres sont les mêmes. En France comme en Belgique, plus du tiers des personnes de plus de 65 ans vivent seules et ce chiffre ne cesse d’augmenter.


Face à ce tableau, il serait facile de blâmer ces seniors d’avoir choisi une solitude qui leur coûte si cher. C’est oublier que dans la plupart des cas cette solitude leur est imposée par les circonstances de la vie. Se forcer à vivre avec une ou plusieurs autres personnes peut aussi avoir un coût qu’il est difficile de mesurer et que certains doivent encourir.


Et puis, il y a la merveilleuse chanson de Reggiani avec ce refrain: « Non, non je ne suis jamais seul avec ma solitude. »



(2). La génération X désigne les personnes nées entre 1961 et 1981. Cette génération est intercalée entre celle des Babyboomeurs et celle des milléniaux.

jeudi 8 décembre 2022

Combien de temps dure le voyage jusqu’à la frontière de l’univers ?

1 commentaire:

Victor Ginsburgh

J’ai été un très fervent lecteur des ouvrages de science-fiction presque réelle d’Isaac Asimov, Professeur de biochimie à l’Université de Boston. Je pensais les avoir tous, mais ai dû accepter que je suis dans l’erreur la plus totale, parce que la réalité dépasse la fiction. Selon Wikipedia (1), Asimov a écrit plus de 500 livres et quelque 90.000 lettres. Il avait très peur de prendre l’avion et ne l’a fait que deux fois durant sa vie (1920-1992), alors qu’il écrivait notamment sur les voyages dans l’espace… mais aussi sur l’Empire Romain, l’Egypte, la Bible et autres. Un astéroïde a été nommé 5020 Asimov et un timbre de la République de Djibouti (entre autres) a été imprimé en son honneur en 2010. Vraiment un génie. A part qu’il aimait pincer les fesses des femmes qu’il rencontrait.

Ce qui m’amène à un très récent article du New York Times (2) dont je ne sais pas si c’est une plaisanterie ou une réalité, mais les calculs sont sérieux. L’auteur de l’article estime que la fin de l’univers observable est de 270.000.000.000.000.000.000.000 miles (1 mile = 1,6 Km). Si vous voulez aller voir avec votre voiture (autre qu’une Porsche ou une Maserati) à du 65 miles/heure, cela vous prendra 480.000.000.000.000.000 années pour y arriver, ou encore 35 de millions de fois l’âge actuel de l’univers, pour autant qu’il puisse y avoir un début et une fin à ce dernier (3).

L’auteur de l’article vous prévoit une route et un voyage assez dangereux, parce que vous risquez sans aucun doute de vous endormir au volant et n’éviterez pas le crash sur une aussi longue distance. Vous risquez aussi la panne de carburant évidemment, et aurez besoin d’une citerne d’essence aussi importante que le volume de la lune ; n’oubliez surtout pas de vous arrêter assez souvent pour faire le plein d’essence, pour autant qu’il y en ait encore. Pour votre facilité, la citerne sera attachée à l’arrière de votre véhicule. N’oubliez pas non plus qu’il faut aussi changer l’huile de temps à autre et il n’est pas du tout sûr que vous trouviez suffisamment de garages sur votre future route.

Rappelez-vous que vous devrez aussi vous nourrir. Vous ne trouverez pas de restaurants universitaires, mais peut-être bien des restaurants étoilés. Munissez-vous néanmoins d’un bon paquet de biscuits secs et de quelques barres de chocolat.

Vous n’aurez, heureusement pour vous, pas de camions qui vous ralentiront sur votre autoroute, parce qu’ils sont interdits dans l’espace. Au moins une bonne chose.

Et vous êtes enfin arrivé. Hélas, comme vous le voyez, il n’y a pas grand-chose à voir... en tout cas pas beaucoup plus que ce que vous voyez de la terre.




(1). https://en.wikipedia.org/wiki/Isaac_Asimov

(2). Randall Munroe, How long is the drive to the edge of the universe, The New York Times, September 12, 2022.

https://www.nytimes.com/2022/09/12/science/randall-munroe-xkcd-universe-driving.html

(3). Voir Big Bang unique ou rebondissement à l’infini et pas de commencement, blog du 1er septembre 2022, http://www.thebingbangblog.be

jeudi 1 décembre 2022

Réussir sa sortie

2 commentaires:

Pierre Pestieau

Il y a quelques semaines, j’ai publié un livre intitulé : Vivre heureux longtemps (1). La perte récente de deux êtres chers m’a fait comprendre que j’aurais dû y ajouter un chapitre sur la fin de vie ou, plus précisément, sur la possibilité d’assurer dignement sa sortie. Les enquêtes le montrent. A 70 ans, la majorité des gens se déclarent heureux. Ils ne se sont jamais sentis aussi heureux. Ce qui pose problème est la fin de vie. Comme le graphique ci-dessous le montre éloquemment, après un sommet de bonheur vient la chute qui peut être plus ou moins longue et plus ou moins douloureuse.


Pour certains, frappés par un accident de la route ou une attaque cardiovasculaire, la fin de vie est rapide et il n’y a pas de problème. Pour beaucoup, elle peut durer plusieurs mois, voire plusieurs années. Disons-le d’emblée, le problème n’est pas financier. Même si l’on sait que ce sont les derniers mois de la vie qui sont les plus coûteux pour notre système de santé, nous avons les moyens budgétaires de les couvrir. L’enjeu est de parvenir à partir dans la dignité. Quelle tristesse de voir des gens qui ont eu une vie admirable, la terminer lamentablement. Sur ce point, les riches et les pauvres sont logés à la même enseigne. Les uns et les autres peuvent connaître des fins de vie pénibles. Une sorte de justice bien tardive.

Nos sociétés ne semblent pas avoir trouvé la recette qui assure à tout un chacun une fin de vie digne. Témoins les cas de maltraitances tant institutionnelles que familiales qui se multiplient avec le vieillissement. Témoins aussi les nombreux cas d’acharnement thérapeutique que très souvent la personne âgée subit et ne choisit pas. De nombreuses personnes âgées ont une fin de vie sans doute plus indigne que cette vieille femme que le fils ainé abandonnait au sommet du Narayama (2) dans une vieille légende japonaise. Quand on voit la manière dont les seniors ont été traités pendant la pandémie, on se demande où sont les valeurs que l’on invoque si facilement pour condamner ces pratiques traditionnelles.


La recherche d’une fin de vie digne est indispensable mais elle se heurte à la réalité de la souffrance qu’entraine le naufrage de la vieillesse. La question est d’aménager au mieux ce naufrage. Dans les sociétés traditionnelles, cet aménagement relevait de la coutume, comme dans la Ballade de Narayama. Dans les sociétés contemporaines, il est du ressort de l’État qui se doit de protéger les plus frêles de ses citoyens. Il doit le faire en encadrant davantage les soins apportés aux personnes âgées en institution ou au sein de la famille pour éviter la maltraitance, autant que faire se peut. Il doit aussi le faire en permettant à toute personne de mettre fin à ses jours quand elle estime que la vie ne vaut plus la peine d’être vécue. Sur ces deux points, on est loin du compte. L’encadrement des personnes en fin de vie laisse à désirer et même en Belgique pourtant jugée comme exemplaire en la matière, l’euthanasie peut se heurter à des obstacles administratifs et à des réticences du corps médical dont on pourrait se passer.

La famille joue aussi un rôle prépondérant. Elle peut apporter un réconfort bien nécessaire en ces moments difficiles. Tout le monde ne peut pas compter sur une famille aimante. Certains se trouvent terriblement isolés en fin de vie. 

Mais, il faut cependant être réaliste. Même si l’État réussissait la gageure d’améliorer la qualité des soins donnés aux personnes fragiles grâce à un personnel aidant plus qualifié, mieux payé et plus nombreux, même si l’euthanasie était rendue moins rébarbative, même si l’on est entouré d’une famille affectueuse, on ne pourra pas toujours éviter ces situations où quelqu’un a pu avoir une vie belle et longue, qui se termine par une triste fin.



(1). Pierre Pestieau et Xavier Flawinne, Vivre heureux longtemps, Paris : PUF, 2022.
(2). Voir mon blog du 27 janvier 2022 : Narayama, un vaisseau spatial.

jeudi 24 novembre 2022

Aphorismes I

6 commentaires:

(Recueillis par Victor Ginsburgh)

Ce petit recueil qui s’est développé au fil de mes lectures, n’est pas habituel. Je n’ai pas du tout cherché, comme l’ont fait beaucoup d’autres, à classer mes notes, comme s’il s’agissait d’un dictionnaire, ni même de me rappeler quand et où je les ai recueillies. Il suffit de savoir que ces textes ont traversé mes vingt-cinq dernières années, si pas un peu plus.

En voici une quinzaine (d’aphorismes, pas d’années).

Je rassemble mes outils : la vue, l’ouïe, le goût, l’odorat, l’esprit, le toucher. Le soir est tombé, la journée de travail s’achève. Comme la taupe, je retourne chez moi, dans la terre. Non que je sois las de travailler, je ne suis pas las, mais le soleil s’est couché (Nicos Kazantsakis).

J’ai dit à l’amandier : Frère, parle-moi de dieu. Et l’amandier a fleuri (Nicos Kazantsakis).

-- Si j’étais votre femme, je mettrais du poison dans votre thé.
-- Si j’étais votre mari, je le boirais
(Attribué à Winston Churchill, Nancy Astor Marshall Pinckney Wilder Patrick O’Dowd, David Lloyd George, George Bernard Shaw, Groucho Marx, Anonyme, personne ne le sait).

Si j’étais membre du Parlement, j’écrirais sur mon front “à louer”. Et j’ajouterais “non meublé” (Anonyme).

Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes (Bossuet).

Une histoire venue du fond des âges raconte qu’un sage ne pouvait pas répondre à toutes les questions. L’un de ses disciples décida de le piéger. Il attrapa un papillon et le tint dans son poing. Il vint trouver le sage et lui dit : « Qu’y a-t-il dans ma main, un papillon vivant ou un papillon mort ». S’il dit vivant, pensait le disciple, je l’écraserai, et s’il dit mort, j’ouvrirai la main et laisserai le papillon révéler l’échec du sage aux yeux du monde. Mais le sage me regarda dans les yeux et dit « Tout est entre tes mains » (Anonyme).

Je garde le silence et, lorsque je suis las du silence, je me repose, puis je retourne au silence (Rabbi Zeev de Strykhov).

Si quelqu’un t’a offensé, ne cherche pas à te venger. Assieds-toi au bord de la rivière, et bientôt tu verras passer son cadavre (Lao Tseu).


Un grain de maïs a toujours tort devant une poule (Proverbe béninois).

Celui qui se perd dans sa passion, perd moins que celui qui n’a pas de passion (Saint Augustin).

Deux choses sont infinies, l’univers et la sottise humaine. Mais je ne suis pas sûr de ce que j’affirme quant à l’univers (Albert Einstein).

Ma vie durant, je ne me suis jamais incliné que devant des fleurs de prunier (Cao Ba Quat, poète vietnamien).


Au commencement était le Verbe chômer, 
Et parce que la situation était bien sombre,
Dieu dit : Que la lumière soit !
Et l’emploi fut à l’ordre du jour.
Le lendemain, il créa le travail par ciel
Et une partie du sale air foutue à l’eau.
Le troisième jour, il créa les espèces qui volent,
Les espèces qui nagent, et les espèces trébuchantes.
Le quatrième jour, il créa l’homme de la semaine de quatre jours.
Le cinquième, sixième et septième jour,
Il se reposa (Le petit prophète du Canard Enchaîné).

Quand tu ne sais plus où tu vas, retourne-toi et regarde d’où tu viens (Proverbe sénégalais).

Comment allez-vous ? Comme un savon, toujours en diminuant (Jonathan Swift).

jeudi 17 novembre 2022

Pour une fiscalité responsable

2 commentaires:

Pierre Pestieau

Il existe depuis quelques temps un mouvement vivant à reformer la fiscalité en vue de la rendre plus responsable, c’est à dire plus efficace et transparente. Ce mouvement prend deux formes selon les champs couverts. 

Dans le domaine des dépenses sociales, il y a l’idée de lier étroitement les contributions de chacun aux prestations dont il bénéficie.  Chaque individu disposerait d'un compte personnel appelé « compte notionnel » dans lequel sont créditées chaque année ses contributions et sont débitées les dépenses sociales dont il bénéficie. Tout au long de la vie, le solde de ce compte évoluerait pour s’annuler en fin de vie. Au début, il serait négatif du fait des dépenses de santé, de garde et de scolarité. Au cours de la vie active, le compte serait renfloué pour être fortement positif afin de financer en fin de vie les dépenses de retraite, de santé et éventuellement de dépendance. Cette idée de compte notionnel est surtout mise en application dans le domaine des retraites. Tout au long de la vie active, les cotisations de retraite, qu’elles soient payées par le travailleur ou l’employeur, sont accumulées pour être converties à l'âge de la retraite en une rente viagère. L’avantage de cette formule est que, sachant que ses contributions lui sont retournées tôt ou tard en toute transparence, l’individu n’a aucun incitant à éluder le paiement des différentes contributions qui lui sont réclamées.

La critique principale de cette formule est qu’elle repose sur une hypothèse de rationalité de la part des agents et qu’elle néglige la dimension redistributive. Or, faut-il le rappeler, les raisons qui ont présidé au développement de la protection sociale sont le souci de redistribution et la nécessité de forcer des individus « cigales » à une certaine frugalité.

La seconde idée est celle des impôt spécialisés (en anglais earmarked). Il s’agit d’un impôt affecté à une dépense précise et prélevé en fonction de l’usage que le contribuable fait de cette dépense. Citons deux exemples. D’abord celui de la fameuse redevance télé, abandonnée il y a quelques années, taxe uniforme payée par tout propriétaire de téléviseur pour financer la télévision publique. Ensuite, il y a les péages autoroutiers censés financer la construction et l’entretien des autoroutes. Les domaines où l’on peut recourir à ces impôts spécialisés sont limités. Les domaines régaliens sont exclus de même que le financement de biens publics. Là où il peuvent l’être, ils présentent de sérieux défauts. D’abord, ils sont régressifs dans la mesure où ils ne tiennent pas compte de la capacité contributive des individus. Ensuite, ils peuvent être évités. On rappellera que beaucoup de ménages ne payaient pas la redevance télé. Enfin, ils se prêtent à des subventions croisées qui en compromettent l’objectif. Plus précisément le produit d’une taxe peut être en partie dévié vers un autre objectif que celui qui lui est assigné. Inversement, la dépense dont il est question peut être financée par d’autres impôts.

Pour nous résumer ces deux types d’impôts appartiennent dans la plupart des cas à ce que je n’hésite pas à qualifier de catalogue des mauvaises idées. Il faut le rappeler, il n’existe pas de fiscalité sans douleur. En revanche il existe de nombreuses taxes injustes.

jeudi 10 novembre 2022

Langue et émotion : de Léopold Sedar Senghor à Ngugi wa Thiong’o

6 commentaires:

Victor Ginsburgh

Senghor (1906-2001) était un poète sénégalais et président de son pays de 1960 à 1980. Il est, avec Aimé Césaire et Léon-Contran Damas à l’origine du mot « négritude » et de sa signification. Pour Senghor, « la négritude est un fait, une culture. C'est l’ensemble des valeurs économiques, politiques, intellectuelles, morales, artistiques et sociales des peuples d’Afrique et des minorités noires d’Amérique, d’Asie, dEurope et dOcéanie » (1). Voici ce qu’il écrit : 

« Que représente pour moi, écrivain noir, l’usage du français ? La question mérite d’autant plus réponse qu’on s’adresse ici, au Poète et que j’ai défini les langues négro-africaines de ‘langues poétiques ?’ En répondant, je reprendrai l’argument de fait. Je pense en français : je m’exprime mieux en français que dans ma langue maternelle (2). Le français, ce sont de grandes orgues qui se prêtent à tous les timbres, à tous les effets, des douceurs les plus suaves aux fulgurances de l’orage. Il est, tour à tour ou en même temps, flûte, hautbois, trompette, tamtam et même canon.  Et puis le français nous a fait don de ses mots abstraits—si rares dans nos langues maternelles—, où les larmes se font pierres précieuses. Chez nous, les mots sont naturellement nimbés d’un halo de sève et de sang ; les mots du français rayonnent de mille feux, comme des diamants. Des fusées qui éclairent notre nuit » (3).

 

Il deviendra Prince des poètes en 1978 et sera élu à l’Académie française en 1983 ; il est le premier africain à y siéger.

 

De l’autre « côté » de l’Afrique, en 1938, au Kenya, naît Ngugi wa Thiong’o. Son premier roman, Enfant ne pleure pas, est publié en anglais en 1962. Le Kenya devient indépendant en 1963. En 1977, Ngugi arrête d’écrire en anglais, et passe à ses langues natales, le Gikuyu et le Kiswahili. Il est emprisonné sans procès en 1977 par le régime autoritaire de Jomo Kenyatta.  

 

Son ouvrage Decolonising the Mind : The Politics of Language in African Literature (4)écrit en 1981 en Kiswahili et publié en anglais en 1986, commence par la dédicace suivante : « Cet ouvrage est dédié à tous ceux qui écrivent dans une langue africaine et à ceux qui, au fil des années, ont maintenu la dignité de la littérature, culture, philosophie, et autres trésors que l’on peut trouver dans les langues africaines ». Il s’en est expliqué comme l’a fait Senghor, mais comme je l’ai écrit plus haut, « de l’autre côté de l’Afrique » :

 

« L’arme la plus meurtrière de l’impérialisme est la bombe culturelle. Elle a pour effet d’annihiler la croyance des peuples [africains] dans leurs noms, leurs langues, leurs environnements, leur unité, leurs capacités, et enfin, eux-mêmes. Ils voient leur passé comme un désert et un non-achèvement dont ils veulent se débarrasser. Cela les fait s’identifier avec ce qui est le plus loin d’eux, par exemple avec des langues d’autres populations que la leur.

 

« Le choix de la langue et son usage est central à la définition d’un peuple par rapport à l’univers. Dès lors, la langue a toujours été au cœur de deux forces sociales qui s’opposent dans l’Afrique du 20ème siècle.    

 

« En 1884, Berlin a divisé l’Afrique entre les langues des pouvoirs européens. Les pays africains, qu’ils soient des colonies ou des néo-colonies ont accepté les langues européennes : Anglais, Français ou Portugais. Les écrivains de ces pays se sont définis en fonction de ces langues. Même s’ils étaient radicaux dans leurs sentiments et leurs problèmes, ils ont cru à l’axiome que la renaissance des cultures africaines se construisait sur les langues européennes.

 

« La langue est un support de la culture et la culture, un support du patrimoine qui se transmet de bouche à oreille (orature), ou par l’écrit. La langue est dès lors inséparable de nous-mêmes en tant que communauté d’êtres humains, notre forme et caractère spécifique, notre histoire spécifique, et notre relation spécifique avec le reste du monde ».  

 

Léopold Senghor 
Ngugi wa Thiong'o


Je suis né en Afrique de l’est, au Rwanda, pas loin de Ngugi wa Thiong’o. Mes premières langues d’enfant étaient l’Allemand et le Kiswahili. Je pensais avoir complètement perdu la deuxième, mais elle m’est très vite revenue lors d’une visite, hélas trop brève, au Kenya en 1990. Ne me demandez pas pour qui, de Léopold Senghor ou de Ngugi wa Thiong’o, vont mes pensées profondes.



(1). https://fr.wikipedia.org/wiki/Négritude

(2). L. Senghor (1962), Le français, langue de culture, Esprit, pp. 837-844

(3). L. Senghor (1956), Ethiopiques (1956).

(4). Publié en anglais chez James Curry Ltd, London.

jeudi 3 novembre 2022

Justice sociale et redistribution

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Pierre Pestieau

Dans une récente étude publiée dans la revue Comparative Political Studies (1), deux politologues américains ont analysé l’évolution des inégalités économiques et des impôts prélevés sur les riches au cours du siècle dernier dans 17 pays, dont les États-Unis, le Canada, le Japon, l'Australie, la Nouvelle-Zélande et une douzaine de démocraties européennes. Ils ont constaté qu'à quelques exceptions près, l'augmentation des inégalités n'a pas entraîné une demande de politiques fiscales plus progressives.

Comment expliquer cette surprenante passivité face à la croissance des disparités des revenus et du patrimoine? Selon ces auteurs, cela viendrait de la manière dont les électeurs conçoivent la justice sociale. Il apparaîtrait que pour une majorité d’entre eux, l’État devrait traiter tous les citoyens de manière égale, indépendamment de leur situation économique plus ou moins avantageuse. Ces conclusions sont basées sur des études expérimentales menées aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Allemagne.


Cette norme d’égalité de traitement pourrait expliquer pourquoi, dans la plupart des pays, la taxation des revenus est dans les faits plus proportionnelle que progressive. Les avantages fiscaux divers dont bénéficient les plus riches annihilent la progressivité théorique des taux. 

De ce fait, la fiscalité ne réduit pas les inégalités. Le principal vecteur de redistribution est l’ensemble des transferts en nature. Les ménages accèdent en effet massivement à des services publics gratuits ou facturés à des prix nettement plus faibles que celui du marché, comme la santé, l’éducation ou l’action sociale. En outre, ils bénéficient aussi de transferts monétaires affectés à une dépense particulière comme les allocations logement. Le système de santé, notamment, génère une redistribution importante par rapport à une situation où chacun devrait prendre directement à sa charge sa propre santé et où les cotisations ne seraient pas proportionnelles aux revenus. Car toute chose égale par ailleurs, les problèmes de santé se concentrent davantage dans les catégories des populations les moins aisées qui bénéficient donc davantage du système public de soins.

Cette redistribution par les transferts en nature est compatible avec la norme d’égalité de traitement. Tout le monde a formellement accès à ces différents services et tout particulièrement à l’assurance santé et à l’éducation publique. On aurait ainsi une explication de la pérennité d’un système où les transferts en nature et non la fiscalité assurent l’essentiel de la redistribution. Faut-il s’y résoudre ?

Pas vraiment. D’une part, dans de nombreux pays, les transferts en nature évoluent dans un sens moins universel et donc moins redistributif. D’autre part, il n’est pas acceptable qu’à une époque, où les disparités de revenus et surtout de richesse atteignent des sommets, la fiscalité ne puisse pas être plus progressive.


(1) Kenneth Scheve et David Stasavage, Equal Treatment and the Inelasticity of Tax Policy to Rising Inequality, Comparative Political Studies, 2022.