jeudi 24 novembre 2022

Aphorismes I

6 commentaires:

(Recueillis par Victor Ginsburgh)

Ce petit recueil qui s’est développé au fil de mes lectures, n’est pas habituel. Je n’ai pas du tout cherché, comme l’ont fait beaucoup d’autres, à classer mes notes, comme s’il s’agissait d’un dictionnaire, ni même de me rappeler quand et où je les ai recueillies. Il suffit de savoir que ces textes ont traversé mes vingt-cinq dernières années, si pas un peu plus.

En voici une quinzaine (d’aphorismes, pas d’années).

Je rassemble mes outils : la vue, l’ouïe, le goût, l’odorat, l’esprit, le toucher. Le soir est tombé, la journée de travail s’achève. Comme la taupe, je retourne chez moi, dans la terre. Non que je sois las de travailler, je ne suis pas las, mais le soleil s’est couché (Nicos Kazantsakis).

J’ai dit à l’amandier : Frère, parle-moi de dieu. Et l’amandier a fleuri (Nicos Kazantsakis).

-- Si j’étais votre femme, je mettrais du poison dans votre thé.
-- Si j’étais votre mari, je le boirais
(Attribué à Winston Churchill, Nancy Astor Marshall Pinckney Wilder Patrick O’Dowd, David Lloyd George, George Bernard Shaw, Groucho Marx, Anonyme, personne ne le sait).

Si j’étais membre du Parlement, j’écrirais sur mon front “à louer”. Et j’ajouterais “non meublé” (Anonyme).

Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes (Bossuet).

Une histoire venue du fond des âges raconte qu’un sage ne pouvait pas répondre à toutes les questions. L’un de ses disciples décida de le piéger. Il attrapa un papillon et le tint dans son poing. Il vint trouver le sage et lui dit : « Qu’y a-t-il dans ma main, un papillon vivant ou un papillon mort ». S’il dit vivant, pensait le disciple, je l’écraserai, et s’il dit mort, j’ouvrirai la main et laisserai le papillon révéler l’échec du sage aux yeux du monde. Mais le sage me regarda dans les yeux et dit « Tout est entre tes mains » (Anonyme).

Je garde le silence et, lorsque je suis las du silence, je me repose, puis je retourne au silence (Rabbi Zeev de Strykhov).

Si quelqu’un t’a offensé, ne cherche pas à te venger. Assieds-toi au bord de la rivière, et bientôt tu verras passer son cadavre (Lao Tseu).


Un grain de maïs a toujours tort devant une poule (Proverbe béninois).

Celui qui se perd dans sa passion, perd moins que celui qui n’a pas de passion (Saint Augustin).

Deux choses sont infinies, l’univers et la sottise humaine. Mais je ne suis pas sûr de ce que j’affirme quant à l’univers (Albert Einstein).

Ma vie durant, je ne me suis jamais incliné que devant des fleurs de prunier (Cao Ba Quat, poète vietnamien).


Au commencement était le Verbe chômer, 
Et parce que la situation était bien sombre,
Dieu dit : Que la lumière soit !
Et l’emploi fut à l’ordre du jour.
Le lendemain, il créa le travail par ciel
Et une partie du sale air foutue à l’eau.
Le troisième jour, il créa les espèces qui volent,
Les espèces qui nagent, et les espèces trébuchantes.
Le quatrième jour, il créa l’homme de la semaine de quatre jours.
Le cinquième, sixième et septième jour,
Il se reposa (Le petit prophète du Canard Enchaîné).

Quand tu ne sais plus où tu vas, retourne-toi et regarde d’où tu viens (Proverbe sénégalais).

Comment allez-vous ? Comme un savon, toujours en diminuant (Jonathan Swift).

jeudi 17 novembre 2022

Pour une fiscalité responsable

2 commentaires:

Pierre Pestieau

Il existe depuis quelques temps un mouvement vivant à reformer la fiscalité en vue de la rendre plus responsable, c’est à dire plus efficace et transparente. Ce mouvement prend deux formes selon les champs couverts. 

Dans le domaine des dépenses sociales, il y a l’idée de lier étroitement les contributions de chacun aux prestations dont il bénéficie.  Chaque individu disposerait d'un compte personnel appelé « compte notionnel » dans lequel sont créditées chaque année ses contributions et sont débitées les dépenses sociales dont il bénéficie. Tout au long de la vie, le solde de ce compte évoluerait pour s’annuler en fin de vie. Au début, il serait négatif du fait des dépenses de santé, de garde et de scolarité. Au cours de la vie active, le compte serait renfloué pour être fortement positif afin de financer en fin de vie les dépenses de retraite, de santé et éventuellement de dépendance. Cette idée de compte notionnel est surtout mise en application dans le domaine des retraites. Tout au long de la vie active, les cotisations de retraite, qu’elles soient payées par le travailleur ou l’employeur, sont accumulées pour être converties à l'âge de la retraite en une rente viagère. L’avantage de cette formule est que, sachant que ses contributions lui sont retournées tôt ou tard en toute transparence, l’individu n’a aucun incitant à éluder le paiement des différentes contributions qui lui sont réclamées.

La critique principale de cette formule est qu’elle repose sur une hypothèse de rationalité de la part des agents et qu’elle néglige la dimension redistributive. Or, faut-il le rappeler, les raisons qui ont présidé au développement de la protection sociale sont le souci de redistribution et la nécessité de forcer des individus « cigales » à une certaine frugalité.

La seconde idée est celle des impôt spécialisés (en anglais earmarked). Il s’agit d’un impôt affecté à une dépense précise et prélevé en fonction de l’usage que le contribuable fait de cette dépense. Citons deux exemples. D’abord celui de la fameuse redevance télé, abandonnée il y a quelques années, taxe uniforme payée par tout propriétaire de téléviseur pour financer la télévision publique. Ensuite, il y a les péages autoroutiers censés financer la construction et l’entretien des autoroutes. Les domaines où l’on peut recourir à ces impôts spécialisés sont limités. Les domaines régaliens sont exclus de même que le financement de biens publics. Là où il peuvent l’être, ils présentent de sérieux défauts. D’abord, ils sont régressifs dans la mesure où ils ne tiennent pas compte de la capacité contributive des individus. Ensuite, ils peuvent être évités. On rappellera que beaucoup de ménages ne payaient pas la redevance télé. Enfin, ils se prêtent à des subventions croisées qui en compromettent l’objectif. Plus précisément le produit d’une taxe peut être en partie dévié vers un autre objectif que celui qui lui est assigné. Inversement, la dépense dont il est question peut être financée par d’autres impôts.

Pour nous résumer ces deux types d’impôts appartiennent dans la plupart des cas à ce que je n’hésite pas à qualifier de catalogue des mauvaises idées. Il faut le rappeler, il n’existe pas de fiscalité sans douleur. En revanche il existe de nombreuses taxes injustes.

jeudi 10 novembre 2022

Langue et émotion : de Léopold Sedar Senghor à Ngugi wa Thiong’o

6 commentaires:

Victor Ginsburgh

Senghor (1906-2001) était un poète sénégalais et président de son pays de 1960 à 1980. Il est, avec Aimé Césaire et Léon-Contran Damas à l’origine du mot « négritude » et de sa signification. Pour Senghor, « la négritude est un fait, une culture. C'est l’ensemble des valeurs économiques, politiques, intellectuelles, morales, artistiques et sociales des peuples d’Afrique et des minorités noires d’Amérique, d’Asie, dEurope et dOcéanie » (1). Voici ce qu’il écrit : 

« Que représente pour moi, écrivain noir, l’usage du français ? La question mérite d’autant plus réponse qu’on s’adresse ici, au Poète et que j’ai défini les langues négro-africaines de ‘langues poétiques ?’ En répondant, je reprendrai l’argument de fait. Je pense en français : je m’exprime mieux en français que dans ma langue maternelle (2). Le français, ce sont de grandes orgues qui se prêtent à tous les timbres, à tous les effets, des douceurs les plus suaves aux fulgurances de l’orage. Il est, tour à tour ou en même temps, flûte, hautbois, trompette, tamtam et même canon.  Et puis le français nous a fait don de ses mots abstraits—si rares dans nos langues maternelles—, où les larmes se font pierres précieuses. Chez nous, les mots sont naturellement nimbés d’un halo de sève et de sang ; les mots du français rayonnent de mille feux, comme des diamants. Des fusées qui éclairent notre nuit » (3).

 

Il deviendra Prince des poètes en 1978 et sera élu à l’Académie française en 1983 ; il est le premier africain à y siéger.

 

De l’autre « côté » de l’Afrique, en 1938, au Kenya, naît Ngugi wa Thiong’o. Son premier roman, Enfant ne pleure pas, est publié en anglais en 1962. Le Kenya devient indépendant en 1963. En 1977, Ngugi arrête d’écrire en anglais, et passe à ses langues natales, le Gikuyu et le Kiswahili. Il est emprisonné sans procès en 1977 par le régime autoritaire de Jomo Kenyatta.  

 

Son ouvrage Decolonising the Mind : The Politics of Language in African Literature (4)écrit en 1981 en Kiswahili et publié en anglais en 1986, commence par la dédicace suivante : « Cet ouvrage est dédié à tous ceux qui écrivent dans une langue africaine et à ceux qui, au fil des années, ont maintenu la dignité de la littérature, culture, philosophie, et autres trésors que l’on peut trouver dans les langues africaines ». Il s’en est expliqué comme l’a fait Senghor, mais comme je l’ai écrit plus haut, « de l’autre côté de l’Afrique » :

 

« L’arme la plus meurtrière de l’impérialisme est la bombe culturelle. Elle a pour effet d’annihiler la croyance des peuples [africains] dans leurs noms, leurs langues, leurs environnements, leur unité, leurs capacités, et enfin, eux-mêmes. Ils voient leur passé comme un désert et un non-achèvement dont ils veulent se débarrasser. Cela les fait s’identifier avec ce qui est le plus loin d’eux, par exemple avec des langues d’autres populations que la leur.

 

« Le choix de la langue et son usage est central à la définition d’un peuple par rapport à l’univers. Dès lors, la langue a toujours été au cœur de deux forces sociales qui s’opposent dans l’Afrique du 20ème siècle.    

 

« En 1884, Berlin a divisé l’Afrique entre les langues des pouvoirs européens. Les pays africains, qu’ils soient des colonies ou des néo-colonies ont accepté les langues européennes : Anglais, Français ou Portugais. Les écrivains de ces pays se sont définis en fonction de ces langues. Même s’ils étaient radicaux dans leurs sentiments et leurs problèmes, ils ont cru à l’axiome que la renaissance des cultures africaines se construisait sur les langues européennes.

 

« La langue est un support de la culture et la culture, un support du patrimoine qui se transmet de bouche à oreille (orature), ou par l’écrit. La langue est dès lors inséparable de nous-mêmes en tant que communauté d’êtres humains, notre forme et caractère spécifique, notre histoire spécifique, et notre relation spécifique avec le reste du monde ».  

 

Léopold Senghor 
Ngugi wa Thiong'o


Je suis né en Afrique de l’est, au Rwanda, pas loin de Ngugi wa Thiong’o. Mes premières langues d’enfant étaient l’Allemand et le Kiswahili. Je pensais avoir complètement perdu la deuxième, mais elle m’est très vite revenue lors d’une visite, hélas trop brève, au Kenya en 1990. Ne me demandez pas pour qui, de Léopold Senghor ou de Ngugi wa Thiong’o, vont mes pensées profondes.



(1). https://fr.wikipedia.org/wiki/Négritude

(2). L. Senghor (1962), Le français, langue de culture, Esprit, pp. 837-844

(3). L. Senghor (1956), Ethiopiques (1956).

(4). Publié en anglais chez James Curry Ltd, London.

jeudi 3 novembre 2022

Justice sociale et redistribution

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Pierre Pestieau

Dans une récente étude publiée dans la revue Comparative Political Studies (1), deux politologues américains ont analysé l’évolution des inégalités économiques et des impôts prélevés sur les riches au cours du siècle dernier dans 17 pays, dont les États-Unis, le Canada, le Japon, l'Australie, la Nouvelle-Zélande et une douzaine de démocraties européennes. Ils ont constaté qu'à quelques exceptions près, l'augmentation des inégalités n'a pas entraîné une demande de politiques fiscales plus progressives.

Comment expliquer cette surprenante passivité face à la croissance des disparités des revenus et du patrimoine? Selon ces auteurs, cela viendrait de la manière dont les électeurs conçoivent la justice sociale. Il apparaîtrait que pour une majorité d’entre eux, l’État devrait traiter tous les citoyens de manière égale, indépendamment de leur situation économique plus ou moins avantageuse. Ces conclusions sont basées sur des études expérimentales menées aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Allemagne.


Cette norme d’égalité de traitement pourrait expliquer pourquoi, dans la plupart des pays, la taxation des revenus est dans les faits plus proportionnelle que progressive. Les avantages fiscaux divers dont bénéficient les plus riches annihilent la progressivité théorique des taux. 

De ce fait, la fiscalité ne réduit pas les inégalités. Le principal vecteur de redistribution est l’ensemble des transferts en nature. Les ménages accèdent en effet massivement à des services publics gratuits ou facturés à des prix nettement plus faibles que celui du marché, comme la santé, l’éducation ou l’action sociale. En outre, ils bénéficient aussi de transferts monétaires affectés à une dépense particulière comme les allocations logement. Le système de santé, notamment, génère une redistribution importante par rapport à une situation où chacun devrait prendre directement à sa charge sa propre santé et où les cotisations ne seraient pas proportionnelles aux revenus. Car toute chose égale par ailleurs, les problèmes de santé se concentrent davantage dans les catégories des populations les moins aisées qui bénéficient donc davantage du système public de soins.

Cette redistribution par les transferts en nature est compatible avec la norme d’égalité de traitement. Tout le monde a formellement accès à ces différents services et tout particulièrement à l’assurance santé et à l’éducation publique. On aurait ainsi une explication de la pérennité d’un système où les transferts en nature et non la fiscalité assurent l’essentiel de la redistribution. Faut-il s’y résoudre ?

Pas vraiment. D’une part, dans de nombreux pays, les transferts en nature évoluent dans un sens moins universel et donc moins redistributif. D’autre part, il n’est pas acceptable qu’à une époque, où les disparités de revenus et surtout de richesse atteignent des sommets, la fiscalité ne puisse pas être plus progressive.


(1) Kenneth Scheve et David Stasavage, Equal Treatment and the Inelasticity of Tax Policy to Rising Inequality, Comparative Political Studies, 2022.



jeudi 27 octobre 2022

Art invisible

7 commentaires:

Victor Ginsburgh

L’artiste italien, Salvatore Garau (1) vient de mettre aux enchères une sculpture invisible, qui a été achetée par un collectionneur pour la modeste somme de $18.300. Cette sculpture, dit l’artiste, « est littéralement faite de rien, mais c’est une œuvre qui doit activer le pouvoir de l’imagination ». Et j’ajoute que nous faisons face à un artiste intelligent et modeste, si on le compare à ceux qui produisent des non-fungible tokens dont les prix sont autrement plus élevés et dont la qualité est inversement proportionnelle au prix. Plus c’est cher, plus c’est moche.


Salvatore Garau

L’œuvre de Salvatore  Garau s’intitule Io Sono en italien (Je Suis, en français), et trouve sa forme dans son néant. « Le vide » continue l’artiste, « n’est rien de plus qu’un espace plein d’énergie, et même si nous le vidons et qu’il n’en reste rien, ce rien est d’un certain poids ». Cette phrase fait appel au principe d’incertitude du célèbre physicien et prix Nobel, Werner Heisenberg, qui a présenté en 1927 sa découverte : « toute amélioration de la précision de mesure de la position d’une particule se traduit par une moindre précision de mesure de sa vitesse et vice-versa. Mais cette formulation laisse entendre que la particule possède réellement une position et une vitesse précises, que la mécanique quantique empêche de mesurerMais ce principe étant démontrable, il s’agit en fait d’un théorème (2) ».

 

L’œuvre mise en vente était estimée à 7.500 euros et a été acquise pour 18.300 euros par un fin connoisseur. C’est comme quand on met en vente un Picasso estimé à 75 millions et qu’il se vend à 150 millions. Notez que Picasso est mort en 1973, il n’a donc plus rien à dire. Alors qu’il suffit de lire le théorème d’Heisenberg pour comprendre mieux le problème. 

 

L’heureux nouveau propriétaire de Io Sono rentre chez lui, muni, bien entendu, du certificat d’authenticité et d’une petite recommandation : L’espace dans lequel la sculpture doit être exhibée, est un espace strictement conçu : un carré de 1,5 x 1,5 mètres et ceci sans obstructions.

 

« Quand je décide d’exhiber une sculpture immatérielle, l’espace où elle est déposée doit concentrer un certain montant de densités de pensées en un point précis. N’en est-il pas de même avec Dieu que nous n’avons jamais vu ? ».

 

Io Sono n’est pas la seule œuvre de Salvatore Garau. En février 2022, il en a montré d’autres à la Piazza Della Scala à Milan. L’une d’elles (invisible aussi) porte le nom de Bouddha en Contemplation. Elle est placée dans un carré de papier collant sur la place pavée en face de la Scala. Un peu plus tard, il a conçu Aphrodite pleure en face du New York City stock exchange. Il s’agit cette fois d’un cercle blanc et vide. Les frais de transport et les garanties ont été financés par l’Institut Culturel Italien dans les deux cas.

 

« Vous ne voyez pas l’œuvre mais elle existe dans l’air et dans l’esprit » explique l’artiste dans une video, « Il s’agit d’une œuvre qui vous demande d’activer votre imagination, un pouvoir que tout être possède, même s’il croit qu’il ne l’a pas. »

 

J’imagine que, comme d’habitude dans nos blogs, vous vous attendez à une image. Elle est là, en dessous du texte. Ce qu’il y a dans le carré est là aussi, mais invisible. 






(1). Taylor Dafoe, An Italian artist auctioned off an ‘Invisible Sculpture’ for $18.300. It’s made literally of nothing, Art World, June 3, 2021. https://news.artnet.com/art-world/italian-artist-auctioned-off-invisible-sculpture-18300-literally-made-nothing-1976181

(2). Pour comprendre un peu mieux, je vous engage à lire https://fr.wikipedia.org/wiki/Principe_d%27incertitudeJ’ai copié ce qui est décrit dans l’article de Wikipedia que j’ai trouvé remarquablement clair. 


jeudi 20 octobre 2022

Pratiques nuisibles. Pourquoi aller si loin ?

3 commentaires:

Pierre Pestieau

L’Obs du 4 aout dernier consacrait sa une au traitement des filles en Afghanistan. Il titrait : « Être une fille sous les Talibans ». Depuis le départ précipité des Américains il y a près d’un an, le sort des femmes et particulièrement des jeunes filles s’est rapidement détérioré. Mariages forcés et interdiction d’école sont deux exemples parmi d’autres d’une régression radicale de la condition des femmes afghanes. Quand je lis ces articles dans l’Obs, je ne peux pas m’empêcher de penser que la critique des Talibans l’intéresse bien plus que le sort fait aux femmes (1). En effet, il est rare que la presse française, bien-pensante ou pas, ne se fasse l’écho de la condition de la femme africaine, particulièrement dans les anciennes colonies de l’Afrique du Sud-Ouest. Elle n’a pourtant rien à envier à celle des Afghanes.

Il existe pourtant de nombreux rapports portant  sur ce qu’on appelle pudiquement des pratiques nuisibles (2). Dans ces pratiques, il y en a  deux qui m’ont particulièrement surpris et choqué. Ce sont l’excision et le repassage des seins. Ces pratiques concernent dans certains pays plus de la moitié des femmes. On les retrouve même parfois dans l’hexagone.

La pratique la moins connue est sans nul doute le repassage des seins. Pratique traditionnelle que l’on retrouve  notamment au Cameroun, au Togo et en Guinée. Le but est de freiner le développement de la poitrine des jeunes filles par un “massage” réalisé avec des objets chauffés (pierre à écraser, pilon, spatule...) ou non (herbes, serre-seins...). Moins médiatisée que l'excision, cette pratique est cependant toute aussi traumatisante pour les victimes que ce soit sur le plan physique ou psychologique. Son but avoué est de protéger les filles des regards masculins mais au-delà même de ces regards, de les protéger d’une grossesse précoce ou d’un éventuel viol. Contrairement à une idée reçue, elle n’est pas propre aux communautés musulmanes.

Outre ces atteintes physiques à l’intégrité des filles, il y a de nombreuses atteintes morales qui laissent des séquelles psychologiques dont l’expression la plus ordinaire est le traumatisme et la peur. On citera les principales. Il y a tout d’abord le mariage forcé et précoce. Au Cameroun, 40% des femmes sont mariées avant 18 ans et le plus souvent, il s’agit de mariages forcés précoces et non désirés. Cela conduit à des maternités gâchées. Il y aussi la sous scolarisation des filles et leur éviction du cadre successoral. Toutes ces pratiques relèvent du droit coutumier. Sans nier l’importance d’un tel droit, il a un besoin urgent de toilettage pour éviter les conséquences dévastatrices que ces pratiques peuvent avoir sur les femmes africaines.

Quand j’écris ces lignes, je ne peux cacher une certaine gêne. Celle de celui qui fait la leçon à des populations qui ont une culture et une histoire différente de la mienne. Un peu comme les Américains qui au cours des dernières décennies sont intervenus violemment dans de nombreux pays pour y installer leur démocratie.



(1). Le traitement des femmes par les mollahs de Téhéran appelle le même commentaire.
(2). Monique Sakada, Les pratiques coutumières néfastes a l’égard des droits fondamentaux de l’enfant en droit Camerounais de la famille, International Multilingual Journal of Science and Technology, 6, 4070-4081, 2021.

jeudi 13 octobre 2022

L’étrange histoire du « trône » du Roi Salomon à Jérusalem

1 commentaire:

Victor Ginsburgh

Depuis le 7 septembre, le quotidien israélien Haaretz (1) remet tous les jours sur son site web un article intitulé « L’étrange histoire du Trône du Roi Salomon à Jérusalem ». Haaretz est un journal très sérieux, et je ne pense pas qu’il gaspillerait ses forces si ses lecteurs ne lisaient pas l’article qui date du 7 septembre, et est encore facilement accessible le 10 octobre 2022.

Je n’imaginais pas du tout qu’il pouvait s’agir plus simplement de ce que nous appelons également « trône », mais au sens de « je vais où même le roi va à pieds » pour dire poliment où nous allons. Voici les « coupes » du trône du Roi Salomon, qui ressemblent étrangement à celles que nous pourrions trouver dans notre maison ou appartement, en creusant un petit peu.

“Coupes” du trône du Roi Salomon sous différents angles

Fosse d’aisances moins élégante que la précédente
Pas très pratique, c'est le moins qu'on puisse dire

C’est un certain Valter Juvelius, qui au 19e siècle, faisait des recherches en espérant trouver des trésors, mais rien de tout cela, pas moyen de trouver les tombeaux des rois Salomon et David. Par contre, il trouva leur « trône ».

Les travaux ont discrètement été repris par le Père Vincent, un dominicain de l’Ecole Biblique française de Jérusalem, mais il n’a pas eu l’honneur de voir les plans du trône publiés dans une revue qui décrivait les sous-sols de Jérusalem. Voici ce qu’il écrit de sa découverte : « La pièce la plus étrange que j’ai trouvée est un monumental cabinet de toilette. J’implore la clémence de tous mes lecteurs à qui j’ai présenté cette pièce indiscrète. »

Bien entendu, personne n’est sûr que ce trône, qui est une rareté archéologique, a été utilisé par le grand roi Salomon. Comme se le demande l’auteur de l’article, que faisaient les citoyens ordinaires, parce que les archéologues n’ont pas trouvé beaucoup d’autres exemplaires du genre ? Et ceux qui ont été retrouvés sont bien moins confortables que celui du roi. Beaucoup de questions restent floues à propos des quarts d’heure pendant lesquels nous ne travaillons pas. Et puis, du temps de Salomon le papier était remplacé par du parchemin ? Je ne sais pas quel effet cela pouvait faire, et préfère ne pas essayer, ni même y penser.

De fait, à l’époque, Jérusalem avait très peu de différence par rapport à Bruxelles aujourd’hui : pas une toilette dans les rues, et pas de parchemin. 

PS. Comme le Père Vincent « j’implore la clémence des lecteurs à qui j’ai présenté cette pièce indiscrète ».

(1). Ruth Schuster, The strange story of King Solomon’s Throne found in Jerusalem, Haaretz, September 7, 2022.

jeudi 6 octobre 2022

A la poursuite du bien commun

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Pierre Pestieau

Les économistes soucieux de la chose publique sont sûrement soucieux que leurs travaux influencent le décideur public et contribuent ainsi au bien commun. Pour s’en assurer, il suffit de voir dans quelle mesure leurs recommandations se traduisent dans les politiques que mènent les gouvernements. Dans les domaines que je connais relativement bien, celui de la fiscalité et de la protection sociale, le bilan est plutôt mitigé.

Deux remarques avant de poursuivre. Je ne parle pas ici des rapports que les gouvernements commandent à diverses sociétés de consultance, dont le représentant le plus emblématique est McKinsey. On sait que les études émanant de ces sociétés ont le plus souvent pour but de justifier ce que le gouvernement compte faire et non d’indiquer ce qu’il devrait faire. Ensuite, il est clair que le bien commun est un concept assez flou. Le bien commun de Jean Tirole (1) n’est pas celui de Michael Sandel (2), dont la version originale de la « Tyrannie du Mérite » a pour sous-titre : « Qu’est devenu le bien commun ? ». Le bien commun de Jean Tirole repose sur une organisation efficiente et équitable d’une société qui récompenserait le mérite. En revanche, Sandel défend l’idée que la méritocratie conduit à un mélange de colère et de frustration qui conduisent aux votes populistes et à la polarisation extrême.

Dans un blog précèdent, j’ai montré que les rapports sur la réforme fiscale établis par les meilleurs spécialistes du domaine sont restés lettre morte. De nombreux économistes recommandent l’adoption d’une cinquième branche de la sécurité sociale pour couvrir les besoins croissants de couverture de la dépendance. Là aussi, on ne voir guère d’avancée.

Dans le domaine des retraites, en France comme en Belgique, on a pu lire une série de rapports dont le fameux livre blanc de Michel Rocard. Et pourtant la grande réforme annoncée se fait toujours attendre dans l’un et l’autre pays. Ceci dit, il demeure que grâce à une série de réformettes l’âge effectif de départ à la retraite a été relevé garantissant une certaine pérennité au système. Ces réformettes résultent vraisemblablement de la percolation d’idées rabâchées dans ces rapports. C’est sans doute par ce processus de percolation que les rapports d’experts trouvent parfois un écho.

A qui la faute ? Certainement au manque de courage et de vision de nos dirigeants. Mais aussi à la manière dont ces rapports sont rédigés, avec un ton technocratique et paternaliste du type : faites-nous confiance, on ne vous veut que du bien. C’est apparu nettement lors de l’épisode des gilets jaunes dont le mouvement a été déclenché par l’introduction de la taxe carbone. Cette taxe, tous les experts l’appellent de leurs vœux. Alors que les changements climatiques font des dégâts de plus en plus néfastes, les émissions de carbone ne cessent d’augmenter. Clairement, lorsque cette taxe a été introduite en France, il aurait fallu l’expliquer mieux et la préparer mieux. Jean Tirole en est un fervent défenseur au nom du bien commun. En revanche Michael Sanders (3) est plus réservé. Il est particulièrement critique du marché des droits d’émission de carbone et plus généralement des droits à polluer.

Il doute de l’efficacité de ce marché et il le compare à la pratique médiévale de l'Église catholique romaine consistant à permettre aux individus de payer pour réduire la punition d'un péché.



(1). Jean Tirole, Économie du Bien Commun,  PUF, 2016.
(2). Michael Sandel, La Tyrannie du Mérite, Albin Michel, 2021.
(3). https://www.bbc.com/news/magazine-36900260

jeudi 29 septembre 2022

NFTs et Yves Klein

3 commentaires:

Victor Ginsburgh

Les NFTs (non-fungible tokens) sont partout et les artistes qui s’y mettent, font, si on les croit, un travail artistique (et surtout des prix) incommensurable. Rembrandt, Cézanne, Leonard de Vinci, Paul Gauguin, Picasso, Brueghel le Vieux et Jean Seroux, dont j’ai deux tableaux que je regarde tous les jours, sont devenus de la ‘gnognote’, si on veut les comparer aux NFTs de nos jours, qui sont, en principe, uniquement visibles sur des écrans d’ordinateur (1). En voici quelques exemples récents que les « amateurs d’art » s’arrachent aujourd’hui. Certains ont récemment été vendus au prix de $69 millions. Mais ces horreurs font fureur, alors que des artistes remarquables sont doucement en train d’être oubliés.

Vous connaissez sans doute, ne fût-ce que de nom, Yves Klein (1928-1962), artiste français. Trente-quatre ans de vie seulement, mais une œuvre étonnante d’intelligence. Voici par exemple ses femmes nues enduites de la couleur appelée “Bleu Klein”, qui transfèrent leurs corps en se frottant sur des tableaux vierges. Il appelait ces femmes des « pinceaux vivants ».

« Je peins, écrit Yves Klein, d’après modèle le plus souvent et même avec la collaboration effective du modèle depuis quelques années déjà et me demandais pourquoi les peintres figuratifs ou même abstraits quelquefois ressentent le besoin de peindre d’après des nus. La raison de chercher une forme vivante humaine à dessiner et à copier d’après nature ne suffisait pas ; je sentais qu’il y avait autre chose. Le modèle nu apporte la sensualité dans l’atmosphère.

« Un jour, j’ai compris que mes mains, mes outils de travail pour manier la couleur ne suffisaient plus. C’était le modèle lui-même qu’il me fallait pour peindre la toile monochrome...  

« C’était encore plus beau. J’ai jeté une grande toile blanche par terre, j’ai vidé au milieu vingt kilos de bleu et le modèle s’est littéralement rué dedans; elle a peint le tableau en se roulant sur la surface de la toile dans tous les sens, avec son corps. 

« Je dirigeais l’opération debout, en tournant rapidement tout autour de cette fantastique surface au sol guidant tous les mouvements et déplacements du modèle. La fille, tellement grisée par l’action et par le bleu vu de si près et en contact avec sa chair, finissait par ne plus m’entendre lui hurler :  Encore un peu plus à droite, là, revenez en vous roulant sur ce côté-là, cet espace n’est pas encore couvert dans cet autre coin-là, venez y appliquer votre sein droit, etc. »  (Extrait de Yves Klein Viens avec moi dans le vide, Dimanche 27 novembre 1960 Le journal d'un seul jour).

Mais il y a surtout le coup de génie que Klein fait lors de son exposition intitulée Le Vide, qui permettait d’acquérir son œuvre Zone de Sensibilité Picturale Immatérielle. Cette œuvre n’existe pas, mais Klein comprend qu’il ne suffit pas de nommer l’œuvre immatérielle pour qu’elle existe aux yeux de son public : il faut qu’elle soit vendue et quune preuve en reste. Chaque exemplaire de la Zone s’achètera avec de l’or, dont une partie sera gardée par l’artiste, l’autre versée dans la Seine. Cette transaction sera enregistrée par un reçu que voici,

qui contient le texte suivant :

« CACHET DE GARANTIE N° …

« Reçu Trois Cent Vingt Grammes d’Or Fin contre une Zone de Sensibilité Picturale Immatérielle
« Paris (date)
« Signature : Yves Klein
« Cette zone transférable ne peut être cédée par son propriétaire qu’au double de sa valeur d’achat initiale. Le transgresseur s’expose à l’annihilation totale de sa propre sensibilité.
« Comme ce chèque est encore du côté du matériel, Klein en conseille la destruction. Il faut le brûler pour devenir « véritablement » propriétaire de la « zone ». Celle-ci était auparavant transférable, pour le double de son prix à chaque opération : la maquette décompose à droite ce doublement progressif du poids d’or, à l’aide de cases à remplir par les acheteurs successifs.

Un des reçus qui a survécu vient d’être vendu par Sotheby’s Paris à un collectionneur européen au prix de $1,2 millions (2) (3). C’est tellement plus subtil que les singes et ce que fait l’artiste Beeple qui a vendu son œuvre (si l’on peut dire) à $69 millions. Je n’ai pas la moindre envie de vous la montrer, mais vous pouvez l’admirer sur le site https://www.one37pm.com/nft/beeple-everydays-the-first-5000-days-auction-nft. Vous y trouverez aussi, un peu plus loin, le Crypto Punk 7804, vendu à $7,566,173.88. Quel génie !

Vous aurez certainement observé que la couleur de la couverture du carnet de chèques d’Yves Klein était du Bleu Klein. Il y avait encore du génie à l’époque…



(1). L’acheteur du NFT ne reçoit pas l’oeuvre sous-jacente, mais un jeton (token) numérique donnant accès à un fichier numérique enregistré dans une blockchain (disons, un ensemble d’orinateurs reliés) et de fichiers ayant pour objet de représenter le certificat d’authenticité de l’actif sous-jacent. Voir Idefisc, septembre 2022.

(2). Voir Angelica Villa, Rare Yves Klein receipt from storied empty space sale heads to auction, ARTnews, March 22, 2022. https://www.artnews.com/art-news/market/yves-klein-receipt-sothebys-auction-1234622477

(3). Guillermo Vega Fischer, Over a million dollars for the void. Yves Klein’s zone of immaterial pictorial sensibility, Hilario Artes Letras Oficios https://www.hilariobooks.com/notice-article.php?slug_es=mas-de-un-millon-de-dolares-por-el-vacio-la-zona-de-sensibilidad-pictorica-inmaterial-de-yves-klein&lang=en, Mitchell F. Chan, Why it took 60 years to fully recognize Yves Klein’s genius, Sotheby’s sales catalogue https://www.sothebys.com/en/buy/auction/2022/collection-loic-malle-only-time-will-tell-2/zone-de-sensibilite-picturale-immaterielle-series.

 

jeudi 22 septembre 2022

France ou Belgique, avons-nous les moyens d’y bien vieillir ?

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Pierre Pestieau

En France, le débat sur l’âge de la retraite est on ne peut plus clivant. Pourquoi une telle polarisation du débat sur les retraites aujourd’hui entre partisans de la retraite à 65 ans et partisans de la retraite à 60 ans ?  Cet emballement est pourtant en profond décalage avec les dernières projections de la Commission Européenne. Est-ce à dire qu’il ne faut pas reformer le système de retraite ? Qu’en est-il de la Belgique où le débat sur l’âge de la retraite est aussi passionné ? D'après les projections les plus récentes (1), en France, les retraites publiques qui représentent actuellement 14,8% du PIB  n’en représenteront que 14,6 en 2045. En revanche en Belgique ces grandeurs iront de 12,2% à 15,1. On le voit les perspectives sont plus sombres en Belgique qu’en France.


Ces projections sont effectuées en fonction des paramètres actuels. Elle impliquent pour les deux pays une baisse relative des pensions aux regard des revenus d’activité. C’est la raison pour laquelle les gouvernements des deux pays veulent reformer le système. L’âge légal n’est qu’un paramètre parmi d’autres. Il est de 62 ans en France pour prendre une retraite à taux plein alors que cet âge est porté à 65 ans ou plus en Belgique comme chez la plupart de nos partenaires européens. En ne se focalisant que sur l’âge de la retraite, on fait volontairement l’impasse sur la complexité et la variété des paramétrages en Europe.

Il existe en effet d’autres paramètres tout aussi importants comme la durée de la carrière qui permet de toucher une retraite à taux plein ou encore les nombreux régimes spéciaux qui autorisent des départs bien avant cet âge légal. En définitive ce qui importe, c’est l’âge moyen de cessation d’activité. Il est assez proche en Belgique et en France où il est respectivement de 63,4 et 62,3 ans. Une autre variable qu’il importe de prendre en compte est la durée moyenne de la retraite, cette période pendant laquelle nous dépendons pour l’essentiel du système de retraite. Alors qu’en 2019, elle était de 12,2 ans en Belgique et 14,8 en France, ces grandeurs passeront respectivement à 15,1 et 19,6. Cette augmentation est essentiellement due à l’allongement de la vie auquel on s’attend raisonnablement. Elle crée nécessairement une forte pression sur les finances publiques.


Pour répondre au titre de ce blog, il semblerait qu’en France comme en Belgique on puisse continuer de toucher une retraite dont le montant décline pendant une période de plus en plus longue. En d’autres termes, il est difficile d’avoir en même temps une retraite dont la durée est de plus en plus longue et dont le montant est adéquat. Si l’on veut se donner les moyens de bien vieillir, on n’échappera pas à la nécessité de relever l’âge effectif de départ à la retraite, tout en le modulant pour tenir compte de l’état santé des travailleurs.



(1) European Commission, The Ageing Report, Economic and Budgetary projections for the EU Member States (2019-2070), Publications Office of the European Union, Luxembourg, 2021.

 

jeudi 15 septembre 2022

Une nouvelle revue : Le Journal des Rejets

6 commentaires:

Victor Ginsburgh

Je dédie ce blog à mes consœurs et confrères qui, comme moi, ont vécu le déplaisir de se faire se rejeter, parfois plusieurs fois, le même article scientifique.

Je suis tombé sur une revue scientifique anglophone (comme le sont devenues un grand nombre de revues) qui a pour titre The Journal of Universal Rejection. Ce titre est accompagné d’un emblème qui représente une main dont les doigts sont fermés, à l’exception du pouce qui est bien ouvert mais pointé vers le bas. La main est entourée d’une devise latine « reprobatio certa, hora incerta » qui est facile à comprendre. Je suppose que c’est fait pour ceux qui envoient à ladite revue un article en latin.

On trouve les instructions strictes habituelles, que je traduis plus ou moins (1) :

Au sujet du journal

Le principe fondateur du Journal de Rejets est de rejeter tous les articles. C’est-à dire que toute soumission d’un article, quelle qu’en soit la qualité, seront rejetés. Il y a cependant plusieurs raisons pour lesquelles vous auriez quand même envie de soumettre votre dernier article à la revue :

  • Vous pouvez nous soumettre votre manuscrit sans souffrir en pensant au futur. Vous devez être rassuré que votre article ne sera sûrement pas accepté pour publication.
  • La soumission de cet article est gratuite.
  • Vous pouvez dire à vos collègues que vous avez soumis votre article à un revue prestigieuse qui rejette tout le monde, tellement votre article est mauvais. Vous n’avez donc aucune raison de vous sentir moins bon que n’importe lequel de vos collègues.
  • La revue est unique en son genre. Soumettre votre manuscrit est un honneur.
  • Vous êtes la seule ou le seul à pouvoir dire que vous soumettez un article qui sera refusé.
  • Vous gardez tous vos droits de soumettre votre article à une revue moins prestigieuse que la nôtre, même avant que nous vous envoyions la lettre de non-acceptation.
  • La décision finale est souvent (mais pas toujours) rendue endéans les quelques heures de votre envoi.

Comité de rédaction

Fondateur et éditeur en-chef : Caleb Emmons (mathématicien et poète)

Editeurs associés : Suivent 35 noms depuis Baranovski (Université du Kentucky du Nord, Science Politique) jusqu’à Zuckerman (Université d’Adelaïde, Etudes juives), en passant par Hanjo Haman (Max Planck Institute, Bonn Universität, Physique des particules bizarres).

Instructions aux auteurs

La revue sollicite n’importe quoi, de la poésie à la prose, en passant par la physique quantique, et bien évidemment, les sciences économiques. Votre manuscrit peut être formatté n’importe comment, nous ne le lirons de toute façon pas.

Les articles doivent nous être soumis par courrier électronique. Vous êtes en droit d’envoyer quelques lignes si l’article est un peu trop long. Vous serez récompensé par un rejet, quoi qu’il arrive.

Le processus de réponse à votre article varie. Parfois, l’éditeur-en-chef refuse votre article sans le lire. Mais parfois il lit la dernière ligne de la page 18. Si vous avez plus de 18 pages, l’éditeur-en-chef envoie votre article à 27 éditeurs associés, qui se demanderont ce qui leur arrive et qui prendront leurs temps (entre trois et six mois) pour évidemment rejeter l’article. Vous pourriez vous étonner que la réponse traîne et prendrez courage, hélas.

Archives et articles publiés

Vol. 1, Mars 2009 : pas d’article accepté
Vol. 1, Juin 2009 : pas d’article accepté
Vol. 1, Septembre 2009 : pas d’article accepté
Vol. 1, Décembre 2009 : pas d’article accepté
….
….
Vol. 14, Mars 2023 : pas d’article accepté
Vol. 14, Juin 2023 : pas d’article accepté
….

Nous avons le regret de vous annoncer que nous arrêterons la publication de notre revue en 2065. Dépêchez-vous de nous envoyer vos meilleurs articles. Même s’ils ne sont pas publiés, vous les aurez au moins soumis.



(1) Voir l’original à https://www.universalrejection.org

jeudi 8 septembre 2022

Parole d’experts

1 commentaire:

Pierre Pestieau

Au Royaume Uni, deux rapports sur la réforme fiscale ont été publiés à 40 ans d’intervalle sous la direction de deux Prix Nobel, James Meade (1978) d’abord et James Mirrlees (2011) ensuite. Entre temps, David Bradford (1985) a aussi présenté ses propositions fiscales pour les Etats-Unis. Ces trois rapports ont été accueillis très favorablement par les spécialistes des Finances Publiques. Ils sont d’ailleurs régulièrement évoqués et cités. En dépit de leur qualité et de l’accueil quasi unanime qu’ils ont reçu, ces rapports ont été ignorés par les différents gouvernements qui les avaient pourtant sollicités.

Tout le monde s’accorde pour dire que nos régimes fiscaux devraient être radicalement reformés mais c’est justement cette radicalité qui effraie des gouvernements court-termistes. Il y a quelques mois à la demande du ministre des finances belge une série d’experts, des juristes et des économistes provenant essentiellement du monde universitaire, ont proposé un rapport sur la réforme fiscale sous la direction du Professeur Delanote. Ce rapport semble malheureusement voué à la même malédiction que ses illustres prédécesseurs. Et pourtant il mériterait un meilleur sort.

Sa principale qualité est de revenir aux fondamentaux de la politique fiscale, à savoir que pour appliquer des taux de taxation qui ne soient pas prohibitifs, il faut élargir l’assiette fiscale. Or l’assiette fiscale en Belgique est particulièrement étroite du fait de nombreux régimes spéciaux, dont le plus emblématique est celui des voitures de fonction. Autre principe fondamental, assurer un équilibre dans le traitement des revenus du travail et ceux du capital. Or la Belgique est connue pour taxer plus lourdement le travail que le capital et particulièrement le capital immobilier. Un exemple concret de ce déséquilibre réside dans la faible taxation des plus-values en Belgique, ce qui permet de s’enrichir sans jamais payer le moindre impôt.

Il est assez surprenant que des experts venant d’horizons différents aient pu s’entendre sur un ensemble de reformes qui sont économiquement cohérentes et fondamentalement progressistes. Que ce rapport aie suscité une levée de boucliers des partis de droite, quoi de plus normal. En revanche, on aurait aimé un accueil plus chaleureux des partis de gauche qui ne cessent de réclamer davantage de justice sociale. La raison est que la fiscalité est une matière assez ardue et que les reformes suggérées par le rapport Delanote sont moins attractives que l’introduction d’un impôt sur le patrimoine qui aurait un effet limité et de toutes façons n’a aucune chance de voir le jour.

jeudi 1 septembre 2022

Big Bang unique ou Rebondissements à l’infini et pas de commencement (1)

1 commentaire:

Victor Ginsburgh 

Georges Lemaitre (1894-1966), professeur de physique à l’Université Catholique de Louvain, propose, en 1927, l’hypothèse que l’univers est né il y a 13,8 milliards d’années et continue, depuis lors, à se dilater. Il était très chaud au commencement et refroidit en se dilatant. Les astrophysiciens essaient de « découvrir cette naissance », en espérant que le nouveau télescope James Webb le leur permettra, puisqu’il a déjà découvert la lumière d’une étoile située à 12,9 milliards d’années, donc « pas trop loin du commencement ».

Mais il se pourrait aussi qu’il n’y ait pas eu de naissance, donc pas de Big Bang, disent aujourd’hui certains théoriciens (dont Paul Steinhardt), mais bien un mouvement d’aller-retour : l’expansion pourrait revenir au début de l’univers, ce qui voudrait signifier que l’univers n’a pas de commencement, mais joue à l’accordéon. 

Paul Steinhardt, Chaire Albert Einstein, Princeton

« La théorie du Big Bang est en train de se noyer, comme le Titanic », suggère le physicien Paul Steinhardt, « parce qu’il est impossible d’expliquer le Bang initial et le pourquoi d’un univers lisse. En quelques mots, le simple Big Bang n’explique pas bien l’univers… Mais il est possible que la théorie du Big Bang identifie un point de départ, qui est aussi un point d’arrivée à la fin de la contraction précédente de l’univers ».

Si l’on change de Bang à Bounce (rebondissement), « tout s’éclaircit » dit encore Steinhardt « on comprend mieux les choses et il est très possible que la contraction ne soit pas loin, mais à quelque 100 millions d’années seulement, un clin d’oeil ». 

Les humains se sont probablement toujours posé des questions sur le commencement, et ont adopté une des deux explications contradictoires. 

Mais il est intéressant de noter que les civilisations de l’ancienne Egypte, les Babyloniens, les Hindous et les Bouddhistes ont défendu l’idée d’un nombre infini de commencements et de fins, une chaîne cyclique dans laquelle l’univers naît et meurt. 

Comme l’a écrit B. Traven (2), « la forêt récite son chant éternel, chacun d’eux commence avec la dernière ligne du chant précédent ».


(1). Gid’on Lev, The Big Bang theory is the key to understanding the universe. What if it never actually happened? Haaretz, August 13, 2022.
(2). B. Traven, The Night Visitor and Other Stories, Chicago: Elephant Paperbacks, 1966, p. 56.

jeudi 23 juin 2022

Langue et raison

2 commentaires:

Pierre Pestieau

Je me suis parfois demandé si la langue que j’utilisais dans mon travail d’économiste avait joué un rôle dans la manière dont je pensais et formulais les problèmes. Je viens de trouver la réponse à cette question en lisant Sibony (1) et sa théorie du biais cognitif.

Quand j’étais plus jeune, avant d’épouser ce que les Américains appellent la dismal science (la science déprimante), je me suis passionné tout un temps pour l’humanisme de Saint Exupéry que résume parfaitement cette citation de Pilote de guerre (1942): « La grandeur de ma civilisation, c'est que cent mineurs s'y doivent de risquer leur vie pour le sauvetage d'un seul mineur enseveli. Ils sauvent l'Homme. »  C’est cet type d’humanisme que l’on retrouve aussi chez Spielberg et son « Il faut sauver le soldat Ryan. »

Ce type de comportement est contraire à la philosophie utilitariste de Jeremy Bentham qui prescrit d'agir de manière à maximiser le bien-être collectif, entendu comme la somme des bien-être individuels. Ce qui peut être résumé par la maxime « le plus grand bonheur du plus grand nombre ». Si l’on suit Bentham, il est clair que la vie d’un homme ne vaut pas de risquer celle d’une centaine d’autres. Dans mes travaux d’économiste, je suis souvent généralement utilitariste, ce qui a même conduit certains à me traiter de stalinien. 

Pourquoi ce changement ? Si j’en crois Sibony qui s’appuie sur un article saisissant (2) cela pourrait s’expliquer par le fait qu’en parlant une langue étrangère, l’anglais en l’occurrence, on parle moins bien, mais on pense mieux. Il semblerait qu’utiliser une autre langue que la sienne semble atténuer certains biais cognitifs et affecter nos choix éthiques.  

Le célèbre dilemme du tramway (trolley problem) permet de le vérifier. On soumet un échantillon d’individus à la situation suivante : ils conduisent un tramway fou qui va écraser cinq personnes, et doivent décider s’ils sacrifieraient un homme obèse en le poussant du haut d’un pont pour arrêter le tramway. Cela illustre le conflit entre une logique utilitariste (je sacrifie une vie pour en sauver cinq) et une morale déontologique (je refuse de tuer l’homme obèse, parce que c’est mal).  Il semblerait que la langue dans laquelle le problème est formulé change la manière dont on réagit devant ce choix cornélien.  Quand la question est posée dans une langue étrangère, il y aurait davantage d’individus choisissant de pousser l’homme obèse sous les roues du tramway. Dans une langue étrangère, l’individu résiste à la réponse intuitive et rapide qui s’indigne de ce geste criminel, et opte pour le calcul froid des coûts et des bénéfices de son action. Le  « ralentissement » induit par l’effort mental de traduction pousse vers cette solution. 


(1). Sibony, Olivier (2019), Vous allez commettre une terrible erreur ! Combattre les biais cognitifs pour prendre de meilleures décisions, Flammarion, Paris.
(2). Boaz Keysar, Sayuri L. Hayakawa, and Sun Gyu An.(2012), The Foreign-Language Effect: Thinking in a Foreign Tongue Reduces Decision Biases, The University of Chicago. Psychological Science. 23(6) 661-668.


jeudi 16 juin 2022

A propos du redressement de 6,20€ que m’alloue le Service des Pensions

3 commentaires:
Victor Ginsburgh

Il y a quelques jours, je n’ai pas osé ouvrir une enveloppe d’une certaine épaisseur qui me venait du Service Fédéral des Pensions (SFP). Je recevais à peu près au même moment une autre lettre du Service des Impôts qui m’a retardé. Je crois que les impôts c’est plus important que les pensions, et j’ai surtout eu peur que ma déclaration fiscale soit retardée par la grosse enveloppe du SFP.

Il se fait que cet après-midi (11 juin 2022) j’ai rempli le formulaire biscornu des impôts et me suis mis à lire la lettre du SFP. Quatre pages recto-verso, c’est presque la longueur des romans de Victor Hugo.

J’ai donc, en tremblant, ouvert la grosse enveloppe du SFP, dont la première page, recto-verso, était signée par l’administratrice générale. Elle a un très beau style. Le voici :
Monsieur,

Vos droits en matière de pension ont été recalculés… Pour la période de septembre 2020 à mai 2022 inclus vous avez droit à des arriérés de €6,20. Vous trouverez ci-dessous le tableau récapitulatif :
Montant brut 10,94€
Cotisation assurance maladie-invalidité -0,39€
Cotisation de solidarité -0,22€
Retenue relative à l’indemnité funéraire -0,09€
Montant net à vous payer +6,20€

Veuillez recevoir, Monsieur, nos meilleures salutations.

Signature de l’administratrice générale.
A.S.
Les trois pages suivantes, recto-verso bien sûr, font le calcul mois par mois depuis septembre 2020 à mai 2022.
Décompte de septembre à décembre 2020
Nouveau droit 25 508,80€
Droit précédent 25 508,80€
Résultat +0,00€
Décompte de janvier à décembre 2021
Nouveau droit 77 037,64€
Droit précédent 77 035,40€
Résultat +2,24€
Décompte de janvier à mai 2022
Nouveau droit 33 711,42€
Droit précédent 33 703,42€
Résultat +8,00€
Le compte y est : en 2020, j’ai gagné 0€, en 2021, le chiffre a sérieusement augmenté puisque je reçois 2,24€ et en 2022, c’est la débauche : 8,00€, ce qui nous amène à une augmentation de 10,24€ du montant qui est, comme vous le voyez plus haut taxé de 4,04€. Il me reste donc 6,20€.

Je me permets d’envoyer la lettre suivante à Madame l’administratrice du SFP :
Madame,

Merci de votre générosité. Je suis certain que cette lettre de huit pages a entraîné des frais d’ordinateur, d’impression (8 pages) et d’envoi (que le SFP ne paie sans doute pas à la poste, mais quelqu’un doit quand même le payer). Tout ceci vaut au moins 6,20€.

Je vous propose de rendre ces 6,20€ au SFP qui ne doit pas être riche, mais je ne dispose malheureusement pas du numéro de compte auquel je pourrais verser ce montant.

Veuillez recevoir, Madame, mes meilleures salutations.
V. G.