Compilée et
raccourcie par Victor Ginsburgh
B. Traven est le probable nom de plume d’un
écrivain allemand dont le nom réel, la nationalité et les dates de naissance et
de mort (1882, Pologne -1969, Mexique) sont sujettes à caution. Il est l’auteur
de l’ouvrage Le trésor de la Sierra Madre.
Le film célèbre qui porte le même titre, dirigé par John Huston et dans lequel le
rôle important était tenu par Humphrey Bogart, a obtenu trois Oscars en
1948 : celui du meilleur directeur,
du meilleur scénario adapté d’un roman,
et du meilleur second rôle masculin
tenu par … le père de John Huston.
Le texte que j’ai malheureusement été obligé de
raccourcir dans ce blog s’intitule Le
gros capitaliste. Le tout petit ouvrage qui porte le même titre a été
publié en 2018 aux Editions Libertalia. Dépêchez-vous de l’acheter il ne coûte
que 3 euros et contient aussi une lettre adressée en 1938 par l’auteur aux
antifascistes espagnols, qui se termine par « Voilà ce que je voulais vous
dire, camarades espagnols, en vous remerciant de vos égards. Salud ! ». Il y avait encore à
l’époque des femmes et des hommes généreux. Hélas, ce que Traven souhaitait aux
antifascistes ne s’est réalisé qu’en 1975, et encore…

Même si
l’Américain moyen est inapte à évaluer l’incomparable beauté de tels ouvrages,
il ne manque pas de s’apercevoir qu’il s’agit d’art populaire et qu’il n’existe
pas chez eux. Accroupi sur le sol devant sa hutte l’Indien tressait.
L’Américain lui demanda « Combien coûte un panier ? », « cinquante
centavos, se
or » répondit l’Indien. « Bon j’en
achète un, je connais quelqu’un à qui ça fera plaisir ». Il s’était
attendu à ce que le panier coûtât deux cents centavos, pensa aussitôt aux
affaires et dit « Si maintenant je vous en achetais dix, à combien me les
feriez-vous pièce ? », « quarante-cinq centavos ». « Muy bien, et si j’en achetais cent ? »,
« quarante centavos ».

L’Américain
acheta les quatorze paniers disponibles, retourna à New York, se rendit chez un
confiseur, et lui montra les paniers qu’il pourrait utiliser pour présenter ses
chocolats de luxe. Le confiseur se concerta avec ses associés et lui dit :
« Je vous en offre deux dollars et demi pièce, fret et douane rendu New
York à condition que vous m’en livriez dix mille ».
Le voyageur se
rendit compte qu’il venait de gagner près de 25.000 dollars, et se paya un
voyage pour revoir l’Indien mexicain : « Je vous amène une fameuse
affaire » dit-il. « Pensez-vous pouvoir fabriquer dix mille de ces
petits paniers ? ». Bien sûr mais il me faudra du temps
évidemment ». « Vous m’aviez parlé de quarante centavos si je vous en
commandais cent ». « Oui, c’est bien ce que j’ai dit et cela
reste valable », confirma l’Indien. « Et si je vous en commandais mille
? ». « Vous ne me l’avez pas demandé, se
or ». « C’est vrai, mais combien
demanderiez-vous si j’en commande mille ou dix mille ? ». « Revenez
demain, il faut que je réfléchisse à tête reposée ».

L’Américain revint
le lendemain et l’Indien lui dit « Cela m’a coûté beaucoup de peine
pour être sûr de ne pas vous tromper. Si j’en avais mille à faire, cela vous
coûterait deux cents centavos par panier et pour dix mille, ce serait quatre
cents ».
Le client était
persuadé d’avoir mal entendu. Pour conjurer l’erreur, il demanda « Deux cents
pièce pour mille et quatre cents pour dix mille, vous m’aviez dit que si j’en
achetais cent, ce serait quarante centavos pièce ». L’Indien répondit
calmement, il n’y avait en effet pas de raison de se disputer : « Oui,
c’est la vérité. Vous allez vous-même comprendre que mille demandent beaucoup
plus de temps que cent, et dix mille encore bien plus que mille. Pour mille
paniers, j’aurai besoin de beaucoup plus de sisal, il me faudra chercher
beaucoup plus longtemps pour trouver les teintures et les faire en décoction.
Et puis, si je dois faire tant de paniers, qu’adviendra-t-il de mon champ, de
mes bêtes. Il me faudra demander l’aide de mes fils, de mes frères, de mes
neveux et de mes oncles. Que deviendront alors leurs champs et leurs
bêtes ? Je vous assure que j’ai pensé à vous être le plus agréable et le
meilleur marché possible. Mais là, c’est mon dernier mot, ultima palabra, deux cents centavos pièce les mille et quatre cents
pièce les dix mille ».

Lorsque
l’Américain crut avoir convaincu l’Indien de son erreur de calcul, il lui tapa
sur l’épaule et demanda : « Alors, mon cher ami, quel prix me
faites-vous ? ». « Deux cents pièce pour mille et quatre cents pour
dix mille ».
L’Indien
s’accroupit de nouveau avant d’ajouter : « Il faut maintenant que je
me remette au travail, excusez-moi, se
or ».

L’Américain s’en
retourna à New York furieux, et tout ce qu’il put dire au négociant en chocolat
pour se libérer de son contrat fut :
« On ne peut
pas traiter d’affaire avec les Mexicains, il n’y a rien à tirer de ces
gens-là ».
Et c’est ainsi
qu’il fut possible que ces merveilleux petits paniers qu’un paysan indien
avait, avec une habileté sans pareille, tissé du chant des oiseaux qui
l’entouraient et des somptueuses couleurs des fleurs qu’il contemplait chaque
jour dans la brousse, ne finissent pas déchirés et chiffonnés dans les
poubelles de Park Avenue, après avoir perdu toute valeur une fois croqués les
chocolats.
très belle parabolle. Merci beaucoup Victor pour ce partage
RépondreSupprimerCher Victor,je suis fort heureux de te retrouver dans cette merveilleuse fable qu'on peut à bon droit considérer faisant partie de la réalité et non de la fiction. Vu son caractère didactique, on pourrait l'intituler : "Leçon d'économie donnée en vain à un affairiste"...
RépondreSupprimerCher Victor,je suis fort heureux de te retrouver dans cette merveilleuse fable qu'on peut à bon droit considérer faisant partie de la réalité et non de la fiction. Vu son caractère didactique, on pourrait l'intituler : "Leçon d'économie donnée en vain à un affairiste"... Amitiés, Claude Nemry
RépondreSupprimer