jeudi 24 février 2022

Mouroir ou ubasute (1)

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Pierre Pestieau 

(Voir la réaction de Victor Ginsburgh à l'actualité ci-dessous)

La première réaction que le spectateur de La Ballade de Narayama peut avoir est un rejet radical à l’égard de l’ubasute (2), jugé barbare et contraire à nos valeurs. Il est vrai que cette pratique qui oblige le fils ainé à porter un parent âgé de plus de soixante-dix ans sur une montagne pour le laisser mourir paraît condamnable comme l’est toute forme de géronticide. 

Une fois passé ce sentiment d’horreur, il est bon de se poser quelques questions et de remettre la question de la fin de vie en perspective. 

La première question qui vient à l’esprit est : ferions-nous autrement si nous étions dans la même situation que ces villageois ? Soumis à cette loi d’airain d’une terre qui ne peut nourrir qu’un certain nombre de personnes. Faut-il que tout le poids de la régulation démographique pèse sur la natalité ? 

La pratique de l’ubasute peut aussi être interprétée comme une forme d’euthanasie pour celui ou celle qui n’a plus l’envie de vivre. C’est le thème du récent roman d’Isabel Gutierrez (3) qui narre l’histoire de Marie, mourante, qui demande à son fils de la porter dans la montagne pour la déposer sous le grand rocher. 

Dans certaines sociétés traditionnelles, on observe des pratiques qui sont proches de l’ubasute sans être liées à un manque de ressources mais plutôt à l’idée acceptée que la vie ne vaut plus la peine d’être vécue (4). C’est ainsi que l’on observe dans certains pays africains la légende du cocotier. Selon celle-ci, la personne âgée qui ne peut plus atteindre le sommet du cocotier en tombe et se donne ainsi la mort.  L’abandon du vieillard sur la banquise est une autre variante de l’ubasute, comme par exemple dans le Grand nord sibérien et sur l’île d’Hokkaido où le vieux gèle sur place ou marche jusqu’à épuisement. L’abandon se pratique aussi chez les Siriono de la forêt bolivienne ou chez les Ojibwa du lac Winnipeg, proches des Iroquois. Et pourtant, dans ces sociétés traditionnelles la personne âgée est bien plus respectée que dans les sociétés modernes. Il y a là quelque chose de paradoxal, que nous avons du mal à comprendre. On peut dans ces sociétés vénérer le vieux sage et tuer le vieux usé sans trouver cela contradictoire. 

Dans La ballade de Narayama, le film de 1958, il y a l’idée de la résignation du « vieux ». En effet, la mère de soixante-dix ans, transportée en silence sur le dos de son fils vers la montagne de Narayama accepte son sort. Le fils acquiert là le statut d’un fils digne et dévoué offrant à sa mère une mort traditionnelle bénie des Dieux.

La grande différence entre les deux types de société est sans nulle doute démographique. Dans les sociétés traditionnelles, le septuagénaire était exceptionnel ; dans les sociétés contemporaines il représente près de 20% de la population. Aujourd’hui la personne âgée n’est plus autant respectée et est souvent considérée comme un fardeau. Bien sûr, ce fardeau on ne l’abandonne pas au sommet d’une montagne. On est civilisé et on préfère l’abandonner dans les mouroirs que sont devenus certains Ehpad (5).

Certes toutes les personnes âgées n’ont pas une fin de vie si misérable qu’elles préfèreraient en finir. Les trois clefs d’une fin de vie heureuse ne sont pas données à tout le monde, à savoir, des ressources suffisantes, une famille et une bonne santé. Celles qui n’en disposent pas ont parfois un fin de vie sans doute plus lamentable que cette vieille femme sur le sommet du Narayama. Quand on voit la manière dont les seniors ont été traité pendant la pandémie, on se demande où sont les valeurs que l’on invoque si facilement pour condamner la pratique de l’ubasute. 

 

(1). Suite de mon blog du 27 janvier : Narayama, un vaisseau spatial.
(2).
Littéralement, ubasute veut dire « abandonner une vieille femme ».
(3).
Isabel Gutierrez (2021) Ubasute, La fosse aux Ours, Lyon.
(4).
Helene Rozay-Notz (2004) Prise en charge des personnes âgées dans les sociétés traditionnelles, Etudes sur la Mort, 2004-2, 26, 27-36.
(5).
Victor Castanet (2022) Les fossoyeurs, Fayard, Paris.

 

Mokusatsu

Victor Ginsburgh

Je suis jaloux de mon co-blogueur Pierre, qui ne parle plus que le japonais dans ses blogs : Nayarama, ubasute. Voici Mokusatsu (1), (2).

Mokusatsu est la réponse japonaise à la Déclaration de Potsdam du 26 juillet 1945, qui demandait au Japon de se rendre. En réalité, il y avait un bon bout de temps que le Japon était décidé à se rendre, mais manifestement les Alliés n’avaient rien compris, ou avaient plutôt compris l’inverse, ou étaient prêts à penser l’inverse. Les Japonais avaient envoyé un de leurs hauts dignitaires en Russie pour demander que Staline intercède auprès des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne, de façon à améliorer les relations avec les alliés. 

En juillet 1945, Truman, Churchill, Staline et Tchang Kai-chek avaient déclaré qu’ils espéraient que le Japon serait prêt à se soumettre. Comme l’était la grande majorité des membres du cabinet japonais tout à fait enclins à signer un Traité de Paix, mais se sentaient un peu gênés d’accepter trop vite, et mécontenter davantage leur population qui avait, elle aussi souffert de la guerre.

Les Japonais ont répondu aux alliés par le mot très malheureux de Mokusatsu, qui a trois significations : rester silencieux, s’abstenir de commentaires, ignorer. La signification la plus vraisemblable dans la langue japonaise est « rester silencieux », mais ce n’est pas tout à fait cela que les Truman, Churchill, Staline, Chiang Kai-chek et autres l’ont compris. Et Staline n’a pas ou a mal répercuté aux autres trois larrons que cela pouvait aussi signifier « rester silencieux », tout en ne refusant pas la paix. 

Ce qui a entraîné ce que vous savez tous, deux bombes atomique américaines lâchées sur Hiroshima et Nagasaki les 6 et 9 août 1945. 

N’y-a-t-il pas quelque chose de similaire dans ce qui est train d’arriver entre l’Ukraine, la Russie et les puissances occidentales ? Faudrait qu’ils aillent tous plancher sur ce que signifie guerre ; que beaucoup de journalistes et sans doute les dignitaires des régimes papotent un peu trop ; d’après ce qu’on lit dans la presse cette nouvelle guerre semble de plus en plus vraisemblable et ne sera pas très amusante....

Ne dites jamais Mokusatsu à quelqu’un, même s’il n’est pas Japonais, il pourrait se fâcher. Mais vous pouvez dire que La Maison Blanche qualifie les manoeuvres russes d’invasion.

N’oubliez pas que les mots et les tournures de phrases sont dangereux. Rappelez-vous de la traduction de la Résolution 242 des Nations-Unies concernant les territoires occupés par Israël après la guerre de 1967 entre arabes et israéliens. En français, le Résolution parle « des territoires occupés », alors qu’en anglais les mots sont « from territories occupied », ou encore « de territoires occupés ». Les mots « des territoires occupés » auraient dû être traduit, » « from all the territories ».

 

(1). Kazuo Kawai (1950), Mokusatsu, Japan’s response to the Potsdam declaration, Pacific Historical Review 19, 409-414.
(2). Voir aussi Mokusatsu : One world, two lessons https://www.nsa.gov/portals/75/documents/news-features/declassified-documents/tech-journals/mokusatsu.pdf

jeudi 17 février 2022

Reforestation et déforestation 400 000 Ha contre 3 millions d’Ha

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Victor Ginsburgh 

Non ce n’est pas du père ni de son fils Bernard-Henri Levy qui ravageaient les forêts africaines de la Côte d’Ivoire, du Cameroun et du Gabon que je veux vous parler aujourd’hui. De toute façon, il n’y a plus de forêts dans ce coin-là. Le père et le fils les ont détruites (1). 

Vous reconnaîtrez facilement ce bel homme
Et c'est bien lui
 

En l’an 2007, les leaders africains ont mis en route un projet de reforestation qui consiste à planter une bande d’arbustes et d’arbres de quelque 15Km de large le long de la côte du Sénégal, jusqu’à Djibouti sur la Corne de l’Afrique, une route de 9.000 Km d’un point à l’autre, mais bien plus si l’on passe plus près de la côte ! Pas un mince projet, (dénommé le Grand Mur Vert), dans lequel La Banque Mondiale et 12 pays africains ont investi 1 milliard de dollars (2). 

 

Une nouvelle plantation d'acacia au Niger

En 2020, 400.000 hectares étaient plantés, essentiellement au Niger. Et le miracle a eu lieu : la qualité du sol s’est sensiblement améliorée, et les paysans ont commencé à cultiver. C’est très peu 400.000 hectares sur la superficie totale du projet, mais il faut bien commencer. 

Par contre, en Amazonie le déboisement, alimenté par la production de cuir destinée à nos sacs et aux sièges des voitures de luxe, continue de plus belle. Ben quoi, faut bien transformer la forêt primaire en pâturages si on veut du cuir. 

 

Au Brésil : Bétail paissant en 2020 sur les forêts vierges qui n'en sont plus

Le Brésil contribue à hauteur de 20 pour cent des exportations de cuir tanné en 2020, dont 40 pour cent se retrouvent en Chine et 36 pour cent en Italie. Ce cher Bolsonaro, président du Brésil, a fait couper une superficie d’arbres aussi grande que la Belgique, 3 millions d’hectares en deux ans. 

400.000 hectares replantés en Afrique et 3 millions d’hectares coupés au Brésil, mais soyons confiants, LVMH vient d’annoncer un don de 11 millions de dollars pour réduire les « feux de forêt » en Amazonie. H&M et VF Corporation, propriétaires de Timberland et de Vans ont promis qu’ils arrêteront les achats du cuir brésilien, « à l’exception de ceux qui ne proviennent pas de la déforestation ». 

Faudra être malin pour distinguer un cuir « foresté » d’un cuir « déforesté ». 

 

(1). Gerome, BHL : L’homme qui exploitait la forêt africaine mais ne voulait pas que cela se sache Voir http://www.notreterre.org/article-bhl-l-homme-qui-exploitait-la-foret-africaine-mais-qui-ne-voulait-pas-que-cela-se-sache-106262290.html, 2 juin 2012. Voir aussi Nicolas Beau et Olivier Toscer, Une imposture française, Paris : Les Arènes, 2006.
(2). Raul Roman, Lauren Kelly, Rafe Andrews and Nick Parisse, Can we turn a desert into a forest ? The New York Times, January 23, 2022.
(3). Whitney Bauck, Did your handbag help destroy de rainforest ? The New York Times, February 5, 2022.

jeudi 10 février 2022

Les fossoyeurs et les orfraies

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Pierre Pestieau

La récente parution du brûlot de Castanet (1) sur la maltraitance dans les Ehpad (2), particulièrement celles gérées par la multinationale ORPEA a donné lieu à d’assourdissants cris d’orfraie. Comme ceux qui se poussent chaque fois qu’une embarcation d’immigrés sombre dans la Méditerranée. Comme si on ne le savait pas. Depuis des décennies, des rapports et des articles sont publiés çà et là sur ces maltraitances, qui révèlent non seulement les défaillances du marché et de l’État, mais aussi celles de la famille.

Deux remarques liminaires sur le sujet. Ce qui choque dans ce livre, c’est d’abord de découvrir que ces maltraitances se produisent dans des Ehpad de luxe et touchent des personnalités que l’on connaissaient dans des situations plus favorables. Ensuite, il faut éviter de penser que cela n’arrive que dans les Ehpad privés français. On trouve des cas de maltraitance aussi intolérables dans des Ehpad qui relèvent du non marchand et dans d’autres pays (3). On en trouve même au sein des familles, mais celles-là sont beaucoup plus difficiles à détecter (4).

Les différents acteurs mis en cause dans ce scandale sont impliqués dans un service dont il est difficile de quantifier la qualité et dont le bénéficiaire est une personne fragile, voire même incapable d’expliciter sa souffrance. Commençons par la famille. Les enfants devraient se faire l’interprète de ces mises en danger, mais trop souvent ils ont d’autres chats à fouetter. Ils prennent pour des caprices ou des anecdotes ce qui relève d’une véritable souffrance. En plaçant leur parent, ils ont en quelque sorte refilé la patate chaude aux Ehpads avec la bonne conscience que donne le prix élevé dont ils s’acquittent. Ajoutons à cela qu’une partie des résidents de ces Ehpad n’ont même pas une famille qui pourrait défendre leurs intérêts.

Venons-en au marché. La première réaction serait de dire que ce service ne devrait pas être confié au marché dont l’objectif premier est le profit et non pas le bien-être des consommateurs. Certes mais pour une multitude de biens, le consommateur trouve son compte avec le marché. Ce qui diffère dans le cas présent est d’une part que le marché des Ehpads n’est pas concurrentiel mais oligopolistique et que le service en jeu n’est pas un bien quelconque mais un bien complexe pour lequel des asymétries d’information sont manifestes. Le marché de la restauration ou de l’hôtellerie a des similitudes avec celui des maisons de retraite à la différence qu’il est davantage concurrentiel et que les usagers peuvent au travers de divers canaux signaler la qualité du service reçu.

Étant donne la nature du service d’hébergement de personnes âgées et dépendantes, il semble évident que l’État devrait jouer un rôle essentiel de régulation. Il appert qu’en l’espèce il ne l’a pas fait. Incompétence, manque de moyens, voire même corruption déguisée, les causes de cette intolérable faillite sont multiples. L’ignorance ne peut en être une, car la situation était connue de toute personne concernée par les activités des Ehpad.

Cette régulation est possible. Les chercheurs qui ont travaillé sur les dysfonctionnements dont il est question dans Les Fossoyeurs, ont utilisé une batterie d’indicateurs qui pourraient être récoltés périodiquement pour que l’on puisse évaluer et éventuellement classer les différents Ehpad.

Depuis la parution de cet ouvrage et surtout suite à la couverture médiatique dont il a bénéficié bien au-delà de l’hexagone, de nombreux témoignages ont été publiés dans la presse belge montrant que la maltraitance était un mal qui nous touchait aussi.

Pour conclure, il faut se rendre à l’évidence. On ne peut supprimer les Ehpad ; ils sont indispensables. Pour deux raisons majeures. D’abord, de nombreuses personnes âgées ne peuvent rester chez elles car elles ne peuvent disposer de l’aide informelle que leur apportent la famille et les amis. Ensuite, dans des cas de dépendance extrême, le tribut que doivent payer ces aidants naturels est trop lourd sur le plan financier et surtout sur le plan de leur santé.


(1). Victor Castanet "Les Fossoyeurs", Fayard, 2022.
(2). L’acronyme Ehpad (Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes) est la forme de maison de retraite médicalisée la plus répandue en France. En Belgique, on parlerait de MRS (maison de repos et de soin) et aux États-Unis de nursing home ou assisted living facility.
(3). Voir sur Netflix, I care a lot. Ou encore John Cawley, David C. Grabowski & Richard A. Hirth, 2004. "Factor Substitution and Unobserved Factor Quality in Nursing Homes," NBER Working Papers 10465.
(4). Voir notamment Maltraitance des personnes âgées, aider les aidants, L’Observatoire, #55, novembre 2007.


jeudi 3 février 2022

J’aurais souhaité…

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Victor Ginsburgh 

Il suffit d’entendre comment Netanyahou a menacé le Premier ministre actuel, lorsqu’il a réalisé qu’il perdait son poste. C’est le premier ministre actuel qui le dit dans une récente interview (1) : « Ecoute, m’a dit Netanyahou. Si je comprends bien ce que tu vas faire, tu dois savoir que je vais tourner l’armée contre toi, tout en faisant de grands gestes qui imitaient un avion en position d’attaque : J’enverrai des drones contre toi ». Un vrai compliment de gentleman. Malheureusement, le nouveau premier ministre Bennett ne fait pas beaucoup mieux. Et pourtant j’aurais tant souhaité. 

Je commence par une photographie prise cette semaine dans les territoires occupés, par Ta’ayush (coexistence en hébreu), une organisation de volontaires israéliens et arabes palestiniens qui a vu le jour en 2000 et qui est toujours debout 22 ans plus tard. La photographie et le texte m’ont été envoyés par un ami de Tel Aviv, membre de l’organisation. 

La photographie a été prise à Sheikh Jarrah, un quartier de Jérusalem Est, la Jérusalem qui était palestinienne, mais qui ne l’est plus depuis l’annexion des territoires dits occupés après la guerre de 1967. 

Des dizaines de militaires israéliens ont investi une maison qui appartenait à la famille Salehiya. Six personnes ont été réveillées par l’armée israélienne, en pleine nuit. La température était inférieure à zéro degré. Le terrain a été confisqué par les soldats. 

Un policier israélien en jeep a tout simplement écrasé et tué Haj Suleiman Hadhalin dans son village de Umm Al Kheir. 

Des colons israéliens masqués et armés de hampes métalliques ont envahi plusieurs champs palestiniens. Des soldats israéliens qui étaient dans le voisinage ont à peine regardé ce qui se passait, mais ne sont pas intervenus. Pire ils ont tout simplement déclaré le champ comme étant une zone militaire. 

Des colons, menés par le maire-adjoint de Jérusalem ont « visité » la famille Salem, l’ont évincée de sa propriété et l’ont clôturée. 

Un tracteur israélien, protégé par des soldats a délicatement déraciné des arbres fruitiers sur des terres privées (qui étaient jusque à ce jour) palestiniennes. Des soldats israéliens sont entrés dans une école palestinienne, ont vandalisé une salle de classe, et arrêté les élèves. Ce sont quelques événements (je devrais écrire « petites histoires ») de la semaine. En réalité, j’en avais cinq pages à lire… 

D’ailleurs Netanyahou, qui était quand même accusé très sérieusement et poursuivi par la Cour Suprême israélienne est en négociation de plaidoyer de culpabilité. Il sera sans aucun doute blanchi, re-couronné et j’ai peu de doute qu’il reviendra en politique. 

 

(1). Yossi Verter, Settler violence, Netanyahu’s Trial and Covid: Haaretz Interview with Prime Minister Bennett, Haaretz, January 28, 2022.

jeudi 27 janvier 2022

Narayama, un vaisseau spatial

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Pierre Pestieau


La Ballade de Narayama est un film japonais de 1958 basé sur une nouvelle du même nom. Il existe une seconde adaptation qui a remporté la Palme d'or au Festival de Cannes 1983. Les deux films explorent la pratique légendaire de l'ubasute, qui consiste à transporter des personnes âgées dans une montagne et à les laisser mourir. La légende se déroule dans un village isolé où la nourriture est rare, ce qui signifie que seul un certain nombre de personnes peuvent survivre. Chaque fois qu’il est pratiqué, l’ubasute permet une nouvelle naissance. Les deux films sont assez différents. La première version est théâtrale, en noir et blanc ; elle relate sobrement la pratique de l'ubasute. La version de 1983 est en couleur et beaucoup plus crue. Elle présente des scènes dures qui montrent à quel point les conditions pouvaient être brutales pour les villageois. Entre les épisodes, on trouve de brefs aperçus de la nature - oiseaux, serpents et autres animaux chassant, observant, chantant, copulant ou mettant bas.


La Ballade de Narayama illustre de manière éloquente le problème soulevé par Kenneth Boulding (1) lorsqu'il a identifié la nécessité pour le système économique de s'adapter au système écologique avec son offre limitée de ressources. Boulding a formalisé les choix de fertilité et de longévité dans un contexte de ressources limitées, dans un monde qui est, selon ses termes, comme un vaisseau spatial.

Certes la réalité dépeinte dans l’un ou l'autre de ces films, à première vue, a peu de points communs avec la société actuelle. Les différences sont nombreuses. Tout d'abord, nous vivons aujourd'hui dans un cadre mondialisé, avec des frontières nationales qui disparaissent, très loin d'un village fermé de quelques centaines d'habitants. Dans un tel cadre ouvert, la migration des personnes et les importations ou exportations de marchandises sont autorisées. Deuxièmement, dans Narayama, il n'y a pas de capital reproductible ni de progrès technique qui permettrait d'accroître sans cesse les ressources disponibles. Troisièmement, dans ce village, en raison de sa taille, la norme sociale est forte et la conformité est absolue. Il est impossible pour un villageois de dissimuler son âge ou de cacher de la nourriture sans se faire prendre. C'est très différent des sociétés modernes où le civisme fait défaut et l’individualisme prévaut. Quatrièmement, la société de Narayama est homogène. Il n'y a pas de différences entre les individus. Tout le monde est confronté aux mêmes problèmes de survie. Dans nos sociétés, il y a des riches et des pauvres et les riches ne souffrent pas autant de la pénurie de ressources que les pauvres. Enfin, à l'époque de la Ballade de Narayama, l'espérance de vie était bien inférieure à 70 ans, avec pour implication que la pratique de l'ubasute était donc extrêmement rare.

Mais ces différences apparaissent frappantes parce que nous vivons encore dans un monde qui ne connaît pas encore la rareté. Il est cependant possible et même vraisemblable que nous nous dirigions progressivement vers un monde de rareté à la Narayama, dans lequel des choix difficiles concernant la fertilité et la longévité devront être faits de manière plus ou moins explicite. Pénurie d’eau, exode, malnutrition, extinction d’espèces… La vie sur terre telle que nous la connaissons sera inéluctablement transformée par le dérèglement climatique dans les prochaines décennies selon le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Si rien de sérieux n’est fait, et cela semble malheureusement le cas, des dizaines de millions de personnes , surtout dans l’Hémisphère sud devraient souffrir de la faim. Dans le court terme, les régions riches, ce que Jared Diamond appelle le premier monde (2), seront protégées mais cela ne devrait pas durer.


Dans ce monde de précarité croissante, les questions de fécondité et de mortalité se poseront d’un manière ou d’une autre. Sans doute en laissant la nature apporter sa réponse avec une fécondité incontrôlée et la mort des plus fragiles : les enfants et les personnes âgées. Comme le laissent entrevoir certains films de science-fiction (3), ces situations de pénurie et d’incertitudes donneront lieu à des violences aussi insoutenables que celles de Narayama. La seule différence est que dans Narayama, il y avait une norme que chacun respectait. On savait que le village ne pouvait nourrir qu’un nombre limité de bouches et cela déterminait les choix de natalité et de mortalité. Dans le monde du chacun pour soi que semble craindre les experts du GIEC, l’anarchie devrait régner dans le vaisseau Terre.

C’est d’ailleurs grâce à la présence d’une norme sociale acceptée par la population du village que perdurait cette situation qui correspond à ce que les économistes appellent un état stationnaire. Comme le montre bien Jared Diamond (4), dans le passé, de nombreuses sociétés n’ont pu trouver cet équilibre et ont de ce fait étaient anéanties. Ce qui guette l’humanité, n’est peut-être pas la disparition de telle ou telle civilisation mais celle de la terre entière.

Quand on voit l’apocalypse que d’aucuns nous annoncent, la vie sur Narayama n’était finalement pas si horrible qu’il ne paraît. La dimension du village et la norme acceptée par tous les individus permettaient d’atteindre un état stationnaire, ce dont rêvent les avocats du développement durable. L’ouvrage magistral de Jared Diamond a pour sous-titre : Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie. Le verbe ‘décident’ laisse perplexe. Surtout dans le contexte de l’environnement. Dans la société mondialisée que nous connaissons, les décisions coopératives deviennent impossibles. Que ce soit dans le partage entre nations des responsabilités environnementales ou de la charge que notre génération laisse aux générations suivantes, les décisions se prennent le plus souvent comme dans le dilemme du prisonnier. On sait que ce mode non coopératif de prise de décision n’est pas optimal. C’est sans doute là la raison principale de l’effondrement de certaines sociétés et de la crainte que l’on peut avoir sur l’avenir de notre planète.

Diamond termine son ouvrage par une lueur d’espoir. Il a trouvé un vaisseau spatial dont l’équipage est raisonnable ; il s’agit des Pays Bas. Citant un Hollandais, il écrit : « Notre histoire nous a appris que nous vivons tous dans le même polder et que notre survie dépend de celle des autres. » Il ajoute aussitôt que cette indépendance de tous les segments de la société hollandaise est aux antipodes de ce qui se pratique ailleurs et particulièrement aux États-Unis.

(1). Boulding, K. (1966). The Economics of the Coming Spaceship Earth. Resources for the Future. http://arachnid.biosci.utexas.edu/courses/THOC/Readings/Boulding_SpaceshipEarth.pdf
(2). Diamond, J. (2005), Collapse: How Societies Choose to Fail or Survive, Penguin Books.
(3). Le Jour d'après, Soleil Vert, Interstellar.
(4). Diamond (2005), op. cit.

jeudi 20 janvier 2022

Vaccination ou pas ? Je reste pour, malgré...

2 commentaires:

Victor Ginsburgh


Je suis pour la vaccination contre le Covid et ai été vacciné dès que j’ai pu. J’ai simplement fait ce que je pensais qu’il était nécessaire de faire. J’ai trois doses de vaccin dans le corps depuis un bon bout de temps et me croyais invulnérable. Et sans doute très arrogant pour avoir fait des reproches à une partie de ma famille de faire le contraire : ne pas se faire vacciner.

J’ai néanmoins passé quatre jours dans mon lit, sans fièvre ni autre mal, si ce n’est l’angoisse de passer d’une vie à une autre, malgré mes trois vaccins. Et j’ai demandé aux membres de ma famille antivax de me pardonner de les avoir incités à se faire vacciner. Ils sont restés fermes et ne m’ont pas écouté. 

Ils ont peut-être tort quand même. J’ai sous les yeux un article du journal israélien qui est sans aucun doute très sérieux et toujours bien informé (1). Et il est particulièrement clair et précis sur le développement de la pandémie dans le pays.

Voici les chiffres que les spécialistes israéliens donnent :

Peinture du Corrège : Ne me touche pas (Musée de Grenoble)

14 pour cent âgés de plus de 20 ans ne sont pas vaccinés. Ils comptent néanmoins pour 45 pour cent du total des cas sérieux de covid.

On compte 13 cas très sévères qui ont besoin de machines ECMO (2). Aucun de ces 13 patients n’était vacciné.

81 pour cent des patients qui sont en hôpital sous ventilation sont soit non vaccinés, soit vaccinés partiellement (un ou deux vaccins).

Parmi les 57 pour cent de patients les plus sévèrement touchés et âgés de moins de 60 ans, 43 pour cent n’ont pas été vaccinés.

Parmi les patients entre 60 et 69 ans, on compte 40 cas sévères par 100.000 habitants. Ce chiffre de 40/100.000 tombe à 2,8/100.000 chez les vaccinés, soit 14 fois moins.

Parmi les habitants entre 70 et 79 ans, il y a 47 cas sévères par 100.000 habitants ; par contre, on ne compte que 7 cas sévères par 100.000 habitants (soit près de 7 fois plus) pour ceux qui ont été vaccinés.

Et pour terminer, à New York, USA, cette fois-ci, près de 90 pour cent des hospitalisations pour Covid sont des individus non-vaccinés.

Voilà, je ne voudrais pas en dire plus, sauf que je n’y ai pas échappé. Vacciné trois fois comme je l’ai dit plus haut, mais quand même mal pris. Tout est possible, bien sûr, mais faites vous néanmoins vacciner, mes chers enfants.


(1). Allison Kaplan Sommer, 14% of Israeli adults are unvaxxed. They account for 100% of ECMO patients, Haaretz, January 13, 2022.
(2). ECMO désigne, en réanimation une technique de circulation extra-corporelle offrant une assistance à la fois cardiaque et respiratoire à des patients dont le coeur et ou les poumons ne sont pas capables d’assurer un échange gazeux nécessaire à la vie. L’ECMO est considérée comme un traitement de dernier recours pour des patients en état de défaillance cardiaque et/ou respiratoire sévère voire irréversible. Pour ceux que cela pourrait intéresser, voir Wikipedia https://fr.wikipedia.org/wiki/Oxygénation_par_membrane_extracorporelle

jeudi 13 janvier 2022

Le délire de l’immortalité

1 commentaire:

Pierre Pestieau

 

L'Obs a consacré récemment trois articles à une série de projets « scientifiques » visant à rendre l’homme immortel (1). Les trois titres sont éloquents : L’âge est-il une maladie à guérir ? L’ère des « cyborgs » a-t-elle commencé ? L’idée folle de résurrection grâce a la technologie ? Les trois articles vont crescendo dans le délire. Le premier, somme toute raisonnable, est consacré à l’idée de prolonger la vie au-delà de l’horizon de 120 ans qui est généralement accepté. Les sous-titres sont parlants : Trois ans gagnés en huit semaines. Des gènes de jouvence ? L’homme qui voulait guérir la vieillesse. Le second présente le corps humain comme une voiture, soit un assemblages de pièces qui peuvent être remplacées. Ici aussi les sous-titres illustrent bien le propos : Un avenir robotique ? Les technologies qui permettront de fabriquer des corps - et des cerveaux - artificiels ont déjà débuté ! Les humains vont avoir de nouveaux corps. Comme la main de Luke Skywalker. Enfin, le troisième s’attaque à la possibilité de l’immortalité avec comme sous-titres : Demain, tous congelés ? Et si votre double numérique vous survivait dans un monde virtuel ? Découper le cerveau en tranches. Premières résurrections en 2 600 ? Des ressuscités déracinés. La résurrection pour tous.


Quatre raisons derrière mon irritation face à ce type de littérature. D’abord, elle semble irréaliste quand on observe les difficultés de la médecine actuelle à soigner les maladies qui nous empêchent de vivre normalement. Ensuite, on voit bien qu’elle s’adresse aux super riches , ceux-là-mêmes qui s’offrent des voyagent dans l’espace et rêvent de jouir de leur richesse indéfiniment. Même dans Star Wars, je ne crois pas que le résistant lambda ait pu bénéficier de la prothèse de Luke. Et puis, elle semble incongrue alors mêmes que des rapports alarmants nous rappellent que la terre s’approche lentement mais surement de son terme et que sa fin sera douloureuse pour l’humanité. Enfin, une partie des recherches que recensent ces articles viennent de laboratoires universitaires, ce qui en accrédite le sérieux. Certes, mais il faut rappeler que les antivax et les climato-sceptiques (pardon on doit dire climato-réalistes) s’appuient sur les travaux d’universitaires. 


Il est bon de retourner aux classiques et notamment à deux dystopies (2) qui illustrent la tragédie que provoquerait l’immortalité, qu’elle concerne un individu ou la société. Saramago (3) nous montre les conséquences insoutenables d’une immortalité qui frapperait tout un pays. Borges (4) raconte l’errance d’un Romain qui a servi dans les armées de César et a trouvé un fleuve qui lui donne l'immortalité. Il passera des siècles à chercher le ruisseau qui pourra le rendre à nouveau mortel. 

 

(1). https://www.nouvelobs.com/sciences/20211220.OBS52369/l-age-est-il-une-maladie-a-guerir.html
https://www.nouvelobs.com/sciences/20211221.OBS52397/l-ere-des-cyborgs-a-t-elle-deja-commence.html
https://www.nouvelobs.com/sciences/20211222.OBS52429/l-idee-folle-de-la-resurrection-grace-a-la-technologie.html
(2). Voir blog du 3 juin 2021.
(3). José Saramago, Les intermittences de la mort, Paris : Le Seuil, 2008.
(4). Jorge Luis Borges, L’immortel dans Aleph, Paris : Gallimard, 1966.


jeudi 16 décembre 2021

Ce que les Juifs Américains pensent d’Israël, mais Israël s’en fout

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Victor Ginsburgh 

 

Ce qui suit date d’un article de Haaretz de juillet 2021 (1) à la suite d’un nième bombardement de Gaza en mai 2021. Il est possible que les choses aient changé depuis et surtout depuis que Netanyahou a été déménagé de son siège de premier ministre qui a duré quelque douze années. J’ai moi-même un peu changé d’avis depuis lors, mais trouve que c’est important de savoir ce que les Juifs Américains pensaient, et pourraient repenser. 

Voici les résultats bruts d’une enquête menée aux Etats-Unis sur l’électorat juif. Trente-quatre pourcent pensent que « le traitement des Palestiniens est similaire au racisme américain » (2), 25 pour cent acceptent l’idée qu’Israël « est en état d’apartheid », 22 pour cent acceptent l’idée que les Israéliens « commettent un génocide contre les Palestiniens », 38 pour cent disent qu’ils ne sont pas « émotionnellement attachés à Israël », et 9 pour cent acceptent qu’Israël « n’a pas le droit d’exister ». Dur, dur, décidément, je n’oserais jamais dire « oui » à la dernière question. 

La solution à deux états séparés est acceptée de façon positive par 61 pour cent des interviewés ; 58 pour cent pensent qu’il serait utile de réduire l’aide américaine, de façon à ce qu’Israël ne puisse plus se permettre d’en utiliser une partie pour aider les colonies juives en Palestine. 

On ne peut que se réjouir de ce que les juifs américains pensent, il n’en reste pas moins que la violence des colons en Palestine occupée continue d’augmenter.

Construction d’une nouvelle colonie
 

Un récent rapport de B’tselem, le centre israélien d’information pour les droits humains, indique que quelque 30 Km carrés viennent d’être volés au Palestiniens. Et ceci n’est qu’un début puisque le leader de l’Amana qui promeut le développement de nouvelles colonies estime qu’il vient de gagner quelque 200 Km carrés (6 fois la superficie des 32 Km carrés de Bruxelles). 

Les dommages infligés aux Palestiniens vont de l’abattage des oliviers, aux entraves aux constructions, destruction de maisons et de citernes, coupures de l’alimentation d’eau, déportations, expropriations. Le gouvernement israélien reste impassible.

Pendant ce temps-là, heureusement, un professeur de littérature de Gaza, enseigne la poésie israélienne (3) et une de ses élèves dit que cette poésie a changé quelque chose, « c’est comme si nous avions quelque chose en commun ». Mais elle s’arrête là, écrit le New York Times : « Il y avait une limite de montrer trop d’empathie pour une nation dont les avions ont bombardé Gaza durant onze jours cette année-ci ».

La classe où le professeur fait son
cours de littérature à Gaza
 

(1). Ron Kampeas, Israel ‘is apartheid state’ a quarter of U.S. Jews say in a new poll, Haaretz, July 13, 2021.
(2) Les phrases mises entre parenthèses sont les questions posées dans l’enquête.
(3) Patrick Kingsley, In Gaza, a contentious Palestinian professor calmy teaches Israeli poetry, The New York Times, November 17, 2021.

jeudi 9 décembre 2021

Faut-il une économie de guerre pour améliorer notre bien-être ?

2 commentaires:

Pierre Pestieau

 

Il est frappant de voir à quel point la société américaine bénéficie de l’économie de guerre. En d’autres termes, les situations de guerre semblent conduire les américains à des avancées qui seront utiles en cas de retour à la paix.

Quelques exemples illustrent ce propos. Après la guerre du Vietnam qui causa la mort de plus de cinquante mille jeunes américains mais aussi de nombreux blessés avec des handicaps physiques et mentaux de tout genre, le gouvernement fédéral obligea toutes nouvelles constructions privées et publiques à adopter des installations permettant l’accès de personnes handicapées : ascenseurs, rampes, indications en braille, … En Belgique, 90% des bâtiments publics ne sont pas accessibles aux chaises roulantes. 

Pendant la seconde guerre mondiale, le Congrès instaura un vaste programme de crèches avec le but de permettre à davantage de femmes de travailler dans les usines qui manquaient cruellement de main d’œuvre. Cette initiative se termina en eau de boudin dès que les républicains revinrent au pouvoir.

L’utilisation généralisée de la pénicilline pendant la seconde guerre mondiale a conduit à des progrès considérable dans la capacité thérapeutique de cet antibiotique. Sans cette guerre, il aurait certainement fallu attendre avant que de tels progrès ne soient réalisés.

A plusieurs reprises, les besoins de réarmement des présidents républicains ont permis de relancer une économie en récession et de retourner au plein emploi avec réduction de la violence et de la pauvreté. Reagan a parfois été qualifié de président keynésien « malgré lui ». 

Tout récemment, les États Unis ont démontré leur capacité à résoudre des problèmes jugés ailleurs insurmontables. Ce fut le cas à l’occasion de la récente pandémie, que les Américains abordèrent comme une guerre, comme ils l’avaient fait cinquante ans plus tôt en envoyant les premiers hommes sur la lune. Par l’entremise de la fameuse agence DARPA (1), ils mirent le paquet pour que le plus rapidement possible un vaccin soit trouvé et ce fut le cas. En donnant les moyens aux entreprises pharmaceutiques et en les mettant en concurrence, ils ont réussi à placer sur le marché deux vaccins qui firent rapidement leurs preuves. 

On notera que cette économie de guerre réussît beaucoup mieux aux Américains que les guerres qu’ils conduisent depuis 50 ans. Que faut-il en conclure pour nous Européens ? Simplement souhaiter que sans entrer en guerre nous puissions, lorsqu’un problème majeur se présente, mobiliser toutes les énergies des 27 États membres pour lui trouver une solution. 

Dans un ouvrage récent, Philippe Aghion et ses coauteurs (2) abondent dans ce sens. Ils montrent qu’à des époques différentes, la France et le Japon ont amélioré leur système éducatif à la faveur d’une rivalité militaire. Pour eux, la sécurité sociale française telle qu’elle existe aujourd’hui n’aurait pas vu le jour sans la seconde guerre mondiale. 

 

(1). Cette agence (Defense Advanced Research Projects Agency), fondée en 1958, relève du Département de la Défense des États-Unis et est chargée de la recherche et développement des nouvelles technologies destinées à un usage militaire.
(2). Aghion, Ph., C. Antonin et S. Bunel, Le pouvoir de la destruction créative, Odile Jacob, 2021.

jeudi 2 décembre 2021

Comment argumenter avec un(e) anti-vax qui croit défendre sa noble mission

3 commentaires:

Myke Bartlett (1), traduit par Victor Ginsburgh  


La détresse de cette femme est réelle. J’ai, durant plusieurs heures, suivi son pas, et l’ai laissée jurer et transpirer, comme si elle était terrorisée par un diagnostic fatal ou par la perte d’un de ses proches.  

L’instinct humain, est de conforter et j’essaie, mais je sais déjà que c’est partie perdue […]. Elle est outrée par quelque chose qui n’est jamais arrivé.  

Le fait que je puisse facilement démonter ses arguments ne fait que renforcer le sens qu’elle a d’être parmi les rares qui peuvent voir l’horrible vérité.

J’ai subi un lavage de cerveau et conspire avec l’Etat, le big-pharma et les media les plus courants. Elle est une croisée et sa mission est sainte. Elle est aussi, bien-entendu, anti-vax.  

J’ai abandonné l’idée que les faits seuls pourraient changer la pensée d’une zélote. Comme si j’avais abandonné la notion qu’être une personne bonne, décente et intelligente peut immuniser contre une paranoïa conspiratrice.  

Le fait que je sois forcé de rencontrer des dévots anti-vax m’a fait comprendre qu’ils ne sont pas tous des excentriques d’extrême-droite.  

Bien sûr, il y a ceux qui sont à droite, et exploitent ceux qui pensent que le monde n’est pas comme il est, mais beaucoup de ceux avec lesquels j’ai parlé sont horrifiés que je puisse les croire de droite. Ils s’identifient aux LGBTQI+ et alliés, ils sont favorables à des actions contre le changement climatique et ils croient honnêtement qu’ils informent les autres de manière correcte […]. C’est bien ce qui rend frustrante la discussion avec eux.  

Dès qu’un fait est accepté comme étant vrai, la discussion s’égare vers un autre système de valeurs […]. Ceci est une forme de fondamentalisme qui fait que ce à quoi vous croyez n’est pas aussi important que ce à quoi vous ne croyez pas. Ce qui arrive, n’arrive pas. Quelle que soit la réalité, les anti-vax y sont opposés. Ce qui, à mon avis, rend ce mouvement extrêmement dangereux.  

En regardant les images de ce qui s’est passé à Melbourne [ou à Rotterdam, Vienne et ailleurs] durant ces derniers jours, il est difficile d’accepter que ceux qui protestaient étaient des gens honnêtes. Mais ceci est précisément la clé du problème. Être une personne honnête excuse tellement au nom d’une noble cause.

Ils se croient être en guerre, et cela justifie leurs actions extrêmes. Ils peuvent nous harceler, ils peuvent nous abuser, ils peuvent répandre des demi-vérités au nom de leur mission sacrée. Ils font cela pour nous. Ils luttent contre une injustice que personne d’autre ne peut voir. J’entends souvent « Mais, enfin, comment se fait-il que personne ne peut faire quelque chose ? ».

Ce dévouement à une cause s’accompagne d’un investissement émotionnel important. Leur noble mission—qu’il s’agisse d’être anti-vax ou anti-mesure de confinement—fait partie intégrante de leur identité.   

Manifestant anti-vaxx à Bruxelles

Être obligé de recevoir un vaccin entraîne une injure psychique. Comment pourriez-vous encore être anti-vax si vous avez été vacciné (et que vous avez survécu) ? […].

Ces idéologues sont néanmoins nos collègues, nos amis, notre famille. Nous serons sans doute nombreux à passer la Noël avec eux, comme si de rien n’était.  

Je ne sais pas comment cela pourra continuer […]. Si nous devons protéger, voire reconstruire notre démocratie libérale, nous devons comprendre comment elle fonctionne. L’élection de Trump en 2016 a renforcé les conspirateurs en légitimant leur ignorance. J’ai peur de penser à ce que pourrait être sa réélection en 2024.  

A moyen-terme, ce problème finira par disparaître. La majorité de nos concitoyens sont vaccinés, sans grand impact si ce n’est d’alléger le poids de la pandémie. Nombreux seront ceux qui continueront de croire ou de dire qu’il n’y a pas eu de pandémie, comme ceux qui continuent de croire que l’on n’a pas mis pied sur la lune.  

A court-terme, comment éviter de mettre le feu à l’arbre de Noël ? Il peut être important d’aider ceux que nous aimons, plutôt que de penser à leurs arguments. Une conversation n’est pas nécessairement une bataille pour qui gagne ou perd, mais une possibilité de trouver un point commun […]. Nous ne sommes pas obligés d’être d’accord pour nous comprendre. 

[…]  

Il y a une leçon que les parents finissent par comprendre. Ils peuvent dire à leur enfant qu’il n’y a pas de monstre sous son lit, mais il est impossible de l’arrêter de croire qu’il y en a un. La seule chose que vous puissiez faire est d’allumer la lumière, lui laisser le temps de réfléchir, et espérer qu’elle ou lui arrivera à la bonne conclusion.  

 

(1). Myke Bartlett, How do you argue with anti-vaxxers who believe they’re on a noble mission, The Guardian, November 20, 2021. Myke Bartlett est un journaliste et un écrivain australien. Traduit avec autorisation de l’auteur.