jeudi 13 octobre 2022

L’étrange histoire du « trône » du Roi Salomon à Jérusalem

1 commentaire:

Victor Ginsburgh

Depuis le 7 septembre, le quotidien israélien Haaretz (1) remet tous les jours sur son site web un article intitulé « L’étrange histoire du Trône du Roi Salomon à Jérusalem ». Haaretz est un journal très sérieux, et je ne pense pas qu’il gaspillerait ses forces si ses lecteurs ne lisaient pas l’article qui date du 7 septembre, et est encore facilement accessible le 10 octobre 2022.

Je n’imaginais pas du tout qu’il pouvait s’agir plus simplement de ce que nous appelons également « trône », mais au sens de « je vais où même le roi va à pieds » pour dire poliment où nous allons. Voici les « coupes » du trône du Roi Salomon, qui ressemblent étrangement à celles que nous pourrions trouver dans notre maison ou appartement, en creusant un petit peu.

“Coupes” du trône du Roi Salomon sous différents angles

Fosse d’aisances moins élégante que la précédente
Pas très pratique, c'est le moins qu'on puisse dire

C’est un certain Valter Juvelius, qui au 19e siècle, faisait des recherches en espérant trouver des trésors, mais rien de tout cela, pas moyen de trouver les tombeaux des rois Salomon et David. Par contre, il trouva leur « trône ».

Les travaux ont discrètement été repris par le Père Vincent, un dominicain de l’Ecole Biblique française de Jérusalem, mais il n’a pas eu l’honneur de voir les plans du trône publiés dans une revue qui décrivait les sous-sols de Jérusalem. Voici ce qu’il écrit de sa découverte : « La pièce la plus étrange que j’ai trouvée est un monumental cabinet de toilette. J’implore la clémence de tous mes lecteurs à qui j’ai présenté cette pièce indiscrète. »

Bien entendu, personne n’est sûr que ce trône, qui est une rareté archéologique, a été utilisé par le grand roi Salomon. Comme se le demande l’auteur de l’article, que faisaient les citoyens ordinaires, parce que les archéologues n’ont pas trouvé beaucoup d’autres exemplaires du genre ? Et ceux qui ont été retrouvés sont bien moins confortables que celui du roi. Beaucoup de questions restent floues à propos des quarts d’heure pendant lesquels nous ne travaillons pas. Et puis, du temps de Salomon le papier était remplacé par du parchemin ? Je ne sais pas quel effet cela pouvait faire, et préfère ne pas essayer, ni même y penser.

De fait, à l’époque, Jérusalem avait très peu de différence par rapport à Bruxelles aujourd’hui : pas une toilette dans les rues, et pas de parchemin. 

PS. Comme le Père Vincent « j’implore la clémence des lecteurs à qui j’ai présenté cette pièce indiscrète ».

(1). Ruth Schuster, The strange story of King Solomon’s Throne found in Jerusalem, Haaretz, September 7, 2022.

jeudi 6 octobre 2022

A la poursuite du bien commun

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Pierre Pestieau

Les économistes soucieux de la chose publique sont sûrement soucieux que leurs travaux influencent le décideur public et contribuent ainsi au bien commun. Pour s’en assurer, il suffit de voir dans quelle mesure leurs recommandations se traduisent dans les politiques que mènent les gouvernements. Dans les domaines que je connais relativement bien, celui de la fiscalité et de la protection sociale, le bilan est plutôt mitigé.

Deux remarques avant de poursuivre. Je ne parle pas ici des rapports que les gouvernements commandent à diverses sociétés de consultance, dont le représentant le plus emblématique est McKinsey. On sait que les études émanant de ces sociétés ont le plus souvent pour but de justifier ce que le gouvernement compte faire et non d’indiquer ce qu’il devrait faire. Ensuite, il est clair que le bien commun est un concept assez flou. Le bien commun de Jean Tirole (1) n’est pas celui de Michael Sandel (2), dont la version originale de la « Tyrannie du Mérite » a pour sous-titre : « Qu’est devenu le bien commun ? ». Le bien commun de Jean Tirole repose sur une organisation efficiente et équitable d’une société qui récompenserait le mérite. En revanche, Sandel défend l’idée que la méritocratie conduit à un mélange de colère et de frustration qui conduisent aux votes populistes et à la polarisation extrême.

Dans un blog précèdent, j’ai montré que les rapports sur la réforme fiscale établis par les meilleurs spécialistes du domaine sont restés lettre morte. De nombreux économistes recommandent l’adoption d’une cinquième branche de la sécurité sociale pour couvrir les besoins croissants de couverture de la dépendance. Là aussi, on ne voir guère d’avancée.

Dans le domaine des retraites, en France comme en Belgique, on a pu lire une série de rapports dont le fameux livre blanc de Michel Rocard. Et pourtant la grande réforme annoncée se fait toujours attendre dans l’un et l’autre pays. Ceci dit, il demeure que grâce à une série de réformettes l’âge effectif de départ à la retraite a été relevé garantissant une certaine pérennité au système. Ces réformettes résultent vraisemblablement de la percolation d’idées rabâchées dans ces rapports. C’est sans doute par ce processus de percolation que les rapports d’experts trouvent parfois un écho.

A qui la faute ? Certainement au manque de courage et de vision de nos dirigeants. Mais aussi à la manière dont ces rapports sont rédigés, avec un ton technocratique et paternaliste du type : faites-nous confiance, on ne vous veut que du bien. C’est apparu nettement lors de l’épisode des gilets jaunes dont le mouvement a été déclenché par l’introduction de la taxe carbone. Cette taxe, tous les experts l’appellent de leurs vœux. Alors que les changements climatiques font des dégâts de plus en plus néfastes, les émissions de carbone ne cessent d’augmenter. Clairement, lorsque cette taxe a été introduite en France, il aurait fallu l’expliquer mieux et la préparer mieux. Jean Tirole en est un fervent défenseur au nom du bien commun. En revanche Michael Sanders (3) est plus réservé. Il est particulièrement critique du marché des droits d’émission de carbone et plus généralement des droits à polluer.

Il doute de l’efficacité de ce marché et il le compare à la pratique médiévale de l'Église catholique romaine consistant à permettre aux individus de payer pour réduire la punition d'un péché.



(1). Jean Tirole, Économie du Bien Commun,  PUF, 2016.
(2). Michael Sandel, La Tyrannie du Mérite, Albin Michel, 2021.
(3). https://www.bbc.com/news/magazine-36900260

jeudi 29 septembre 2022

NFTs et Yves Klein

3 commentaires:

Victor Ginsburgh

Les NFTs (non-fungible tokens) sont partout et les artistes qui s’y mettent, font, si on les croit, un travail artistique (et surtout des prix) incommensurable. Rembrandt, Cézanne, Leonard de Vinci, Paul Gauguin, Picasso, Brueghel le Vieux et Jean Seroux, dont j’ai deux tableaux que je regarde tous les jours, sont devenus de la ‘gnognote’, si on veut les comparer aux NFTs de nos jours, qui sont, en principe, uniquement visibles sur des écrans d’ordinateur (1). En voici quelques exemples récents que les « amateurs d’art » s’arrachent aujourd’hui. Certains ont récemment été vendus au prix de $69 millions. Mais ces horreurs font fureur, alors que des artistes remarquables sont doucement en train d’être oubliés.

Vous connaissez sans doute, ne fût-ce que de nom, Yves Klein (1928-1962), artiste français. Trente-quatre ans de vie seulement, mais une œuvre étonnante d’intelligence. Voici par exemple ses femmes nues enduites de la couleur appelée “Bleu Klein”, qui transfèrent leurs corps en se frottant sur des tableaux vierges. Il appelait ces femmes des « pinceaux vivants ».

« Je peins, écrit Yves Klein, d’après modèle le plus souvent et même avec la collaboration effective du modèle depuis quelques années déjà et me demandais pourquoi les peintres figuratifs ou même abstraits quelquefois ressentent le besoin de peindre d’après des nus. La raison de chercher une forme vivante humaine à dessiner et à copier d’après nature ne suffisait pas ; je sentais qu’il y avait autre chose. Le modèle nu apporte la sensualité dans l’atmosphère.

« Un jour, j’ai compris que mes mains, mes outils de travail pour manier la couleur ne suffisaient plus. C’était le modèle lui-même qu’il me fallait pour peindre la toile monochrome...  

« C’était encore plus beau. J’ai jeté une grande toile blanche par terre, j’ai vidé au milieu vingt kilos de bleu et le modèle s’est littéralement rué dedans; elle a peint le tableau en se roulant sur la surface de la toile dans tous les sens, avec son corps. 

« Je dirigeais l’opération debout, en tournant rapidement tout autour de cette fantastique surface au sol guidant tous les mouvements et déplacements du modèle. La fille, tellement grisée par l’action et par le bleu vu de si près et en contact avec sa chair, finissait par ne plus m’entendre lui hurler :  Encore un peu plus à droite, là, revenez en vous roulant sur ce côté-là, cet espace n’est pas encore couvert dans cet autre coin-là, venez y appliquer votre sein droit, etc. »  (Extrait de Yves Klein Viens avec moi dans le vide, Dimanche 27 novembre 1960 Le journal d'un seul jour).

Mais il y a surtout le coup de génie que Klein fait lors de son exposition intitulée Le Vide, qui permettait d’acquérir son œuvre Zone de Sensibilité Picturale Immatérielle. Cette œuvre n’existe pas, mais Klein comprend qu’il ne suffit pas de nommer l’œuvre immatérielle pour qu’elle existe aux yeux de son public : il faut qu’elle soit vendue et qu’une preuve en reste. Chaque exemplaire de la Zone s’achètera avec de l’or, dont une partie sera gardée par l’artiste, l’autre versée dans la Seine. Cette transaction sera enregistrée par un reçu que voici,

qui contient le texte suivant :

« CACHET DE GARANTIE N° …

« Reçu Trois Cent Vingt Grammes d’Or Fin contre une Zone de Sensibilité Picturale Immatérielle
« Paris (date)
« Signature : Yves Klein
« Cette zone transférable ne peut être cédée par son propriétaire qu’au double de sa valeur d’achat initiale. Le transgresseur s’expose à l’annihilation totale de sa propre sensibilité.
« Comme ce chèque est encore du côté du matériel, Klein en conseille la destruction. Il faut le brûler pour devenir « véritablement » propriétaire de la « zone ». Celle-ci était auparavant transférable, pour le double de son prix à chaque opération : la maquette décompose à droite ce doublement progressif du poids d’or, à l’aide de cases à remplir par les acheteurs successifs.

Un des reçus qui a survécu vient d’être vendu par Sotheby’s Paris à un collectionneur européen au prix de $1,2 millions (2) (3). C’est tellement plus subtil que les singes et ce que fait l’artiste Beeple qui a vendu son œuvre (si l’on peut dire) à $69 millions. Je n’ai pas la moindre envie de vous la montrer, mais vous pouvez l’admirer sur le site https://www.one37pm.com/nft/beeple-everydays-the-first-5000-days-auction-nft. Vous y trouverez aussi, un peu plus loin, le Crypto Punk 7804, vendu à $7,566,173.88. Quel génie !

Vous aurez certainement observé que la couleur de la couverture du carnet de chèques d’Yves Klein était du Bleu Klein. Il y avait encore du génie à l’époque…



(1). L’acheteur du NFT ne reçoit pas l’oeuvre sous-jacente, mais un jeton (token) numérique donnant accès à un fichier numérique enregistré dans une blockchain (disons, un ensemble d’orinateurs reliés) et de fichiers ayant pour objet de représenter le certificat d’authenticité de l’actif sous-jacent. Voir Idefisc, septembre 2022.

(2). Voir Angelica Villa, Rare Yves Klein receipt from storied empty space sale heads to auction, ARTnews, March 22, 2022. https://www.artnews.com/art-news/market/yves-klein-receipt-sothebys-auction-1234622477

(3). Guillermo Vega Fischer, Over a million dollars for the void. Yves Klein’s zone of immaterial pictorial sensibility, Hilario Artes Letras Oficios https://www.hilariobooks.com/notice-article.php?slug_es=mas-de-un-millon-de-dolares-por-el-vacio-la-zona-de-sensibilidad-pictorica-inmaterial-de-yves-klein&lang=en, Mitchell F. Chan, Why it took 60 years to fully recognize Yves Klein’s genius, Sotheby’s sales catalogue https://www.sothebys.com/en/buy/auction/2022/collection-loic-malle-only-time-will-tell-2/zone-de-sensibilite-picturale-immaterielle-series.

 

jeudi 22 septembre 2022

France ou Belgique, avons-nous les moyens d’y bien vieillir ?

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Pierre Pestieau

En France, le débat sur l’âge de la retraite est on ne peut plus clivant. Pourquoi une telle polarisation du débat sur les retraites aujourd’hui entre partisans de la retraite à 65 ans et partisans de la retraite à 60 ans ?  Cet emballement est pourtant en profond décalage avec les dernières projections de la Commission Européenne. Est-ce à dire qu’il ne faut pas reformer le système de retraite ? Qu’en est-il de la Belgique où le débat sur l’âge de la retraite est aussi passionné ? D'après les projections les plus récentes (1), en France, les retraites publiques qui représentent actuellement 14,8% du PIB  n’en représenteront que 14,6 en 2045. En revanche en Belgique ces grandeurs iront de 12,2% à 15,1. On le voit les perspectives sont plus sombres en Belgique qu’en France.


Ces projections sont effectuées en fonction des paramètres actuels. Elle impliquent pour les deux pays une baisse relative des pensions aux regard des revenus d’activité. C’est la raison pour laquelle les gouvernements des deux pays veulent reformer le système. L’âge légal n’est qu’un paramètre parmi d’autres. Il est de 62 ans en France pour prendre une retraite à taux plein alors que cet âge est porté à 65 ans ou plus en Belgique comme chez la plupart de nos partenaires européens. En ne se focalisant que sur l’âge de la retraite, on fait volontairement l’impasse sur la complexité et la variété des paramétrages en Europe.

Il existe en effet d’autres paramètres tout aussi importants comme la durée de la carrière qui permet de toucher une retraite à taux plein ou encore les nombreux régimes spéciaux qui autorisent des départs bien avant cet âge légal. En définitive ce qui importe, c’est l’âge moyen de cessation d’activité. Il est assez proche en Belgique et en France où il est respectivement de 63,4 et 62,3 ans. Une autre variable qu’il importe de prendre en compte est la durée moyenne de la retraite, cette période pendant laquelle nous dépendons pour l’essentiel du système de retraite. Alors qu’en 2019, elle était de 12,2 ans en Belgique et 14,8 en France, ces grandeurs passeront respectivement à 15,1 et 19,6. Cette augmentation est essentiellement due à l’allongement de la vie auquel on s’attend raisonnablement. Elle crée nécessairement une forte pression sur les finances publiques.


Pour répondre au titre de ce blog, il semblerait qu’en France comme en Belgique on puisse continuer de toucher une retraite dont le montant décline pendant une période de plus en plus longue. En d’autres termes, il est difficile d’avoir en même temps une retraite dont la durée est de plus en plus longue et dont le montant est adéquat. Si l’on veut se donner les moyens de bien vieillir, on n’échappera pas à la nécessité de relever l’âge effectif de départ à la retraite, tout en le modulant pour tenir compte de l’état santé des travailleurs.



(1) European Commission, The Ageing Report, Economic and Budgetary projections for the EU Member States (2019-2070), Publications Office of the European Union, Luxembourg, 2021.

 

jeudi 15 septembre 2022

Une nouvelle revue : Le Journal des Rejets

6 commentaires:

Victor Ginsburgh

Je dédie ce blog à mes consœurs et confrères qui, comme moi, ont vécu le déplaisir de se faire se rejeter, parfois plusieurs fois, le même article scientifique.

Je suis tombé sur une revue scientifique anglophone (comme le sont devenues un grand nombre de revues) qui a pour titre The Journal of Universal Rejection. Ce titre est accompagné d’un emblème qui représente une main dont les doigts sont fermés, à l’exception du pouce qui est bien ouvert mais pointé vers le bas. La main est entourée d’une devise latine « reprobatio certa, hora incerta » qui est facile à comprendre. Je suppose que c’est fait pour ceux qui envoient à ladite revue un article en latin.

On trouve les instructions strictes habituelles, que je traduis plus ou moins (1) :

Au sujet du journal

Le principe fondateur du Journal de Rejets est de rejeter tous les articles. C’est-à dire que toute soumission d’un article, quelle qu’en soit la qualité, seront rejetés. Il y a cependant plusieurs raisons pour lesquelles vous auriez quand même envie de soumettre votre dernier article à la revue :

  • Vous pouvez nous soumettre votre manuscrit sans souffrir en pensant au futur. Vous devez être rassuré que votre article ne sera sûrement pas accepté pour publication.
  • La soumission de cet article est gratuite.
  • Vous pouvez dire à vos collègues que vous avez soumis votre article à un revue prestigieuse qui rejette tout le monde, tellement votre article est mauvais. Vous n’avez donc aucune raison de vous sentir moins bon que n’importe lequel de vos collègues.
  • La revue est unique en son genre. Soumettre votre manuscrit est un honneur.
  • Vous êtes la seule ou le seul à pouvoir dire que vous soumettez un article qui sera refusé.
  • Vous gardez tous vos droits de soumettre votre article à une revue moins prestigieuse que la nôtre, même avant que nous vous envoyions la lettre de non-acceptation.
  • La décision finale est souvent (mais pas toujours) rendue endéans les quelques heures de votre envoi.

Comité de rédaction

Fondateur et éditeur en-chef : Caleb Emmons (mathématicien et poète)

Editeurs associés : Suivent 35 noms depuis Baranovski (Université du Kentucky du Nord, Science Politique) jusqu’à Zuckerman (Université d’Adelaïde, Etudes juives), en passant par Hanjo Haman (Max Planck Institute, Bonn Universität, Physique des particules bizarres).

Instructions aux auteurs

La revue sollicite n’importe quoi, de la poésie à la prose, en passant par la physique quantique, et bien évidemment, les sciences économiques. Votre manuscrit peut être formatté n’importe comment, nous ne le lirons de toute façon pas.

Les articles doivent nous être soumis par courrier électronique. Vous êtes en droit d’envoyer quelques lignes si l’article est un peu trop long. Vous serez récompensé par un rejet, quoi qu’il arrive.

Le processus de réponse à votre article varie. Parfois, l’éditeur-en-chef refuse votre article sans le lire. Mais parfois il lit la dernière ligne de la page 18. Si vous avez plus de 18 pages, l’éditeur-en-chef envoie votre article à 27 éditeurs associés, qui se demanderont ce qui leur arrive et qui prendront leurs temps (entre trois et six mois) pour évidemment rejeter l’article. Vous pourriez vous étonner que la réponse traîne et prendrez courage, hélas.

Archives et articles publiés

Vol. 1, Mars 2009 : pas d’article accepté
Vol. 1, Juin 2009 : pas d’article accepté
Vol. 1, Septembre 2009 : pas d’article accepté
Vol. 1, Décembre 2009 : pas d’article accepté
….
….
Vol. 14, Mars 2023 : pas d’article accepté
Vol. 14, Juin 2023 : pas d’article accepté
….

Nous avons le regret de vous annoncer que nous arrêterons la publication de notre revue en 2065. Dépêchez-vous de nous envoyer vos meilleurs articles. Même s’ils ne sont pas publiés, vous les aurez au moins soumis.



(1) Voir l’original à https://www.universalrejection.org

jeudi 8 septembre 2022

Parole d’experts

1 commentaire:

Pierre Pestieau

Au Royaume Uni, deux rapports sur la réforme fiscale ont été publiés à 40 ans d’intervalle sous la direction de deux Prix Nobel, James Meade (1978) d’abord et James Mirrlees (2011) ensuite. Entre temps, David Bradford (1985) a aussi présenté ses propositions fiscales pour les Etats-Unis. Ces trois rapports ont été accueillis très favorablement par les spécialistes des Finances Publiques. Ils sont d’ailleurs régulièrement évoqués et cités. En dépit de leur qualité et de l’accueil quasi unanime qu’ils ont reçu, ces rapports ont été ignorés par les différents gouvernements qui les avaient pourtant sollicités.

Tout le monde s’accorde pour dire que nos régimes fiscaux devraient être radicalement reformés mais c’est justement cette radicalité qui effraie des gouvernements court-termistes. Il y a quelques mois à la demande du ministre des finances belge une série d’experts, des juristes et des économistes provenant essentiellement du monde universitaire, ont proposé un rapport sur la réforme fiscale sous la direction du Professeur Delanote. Ce rapport semble malheureusement voué à la même malédiction que ses illustres prédécesseurs. Et pourtant il mériterait un meilleur sort.

Sa principale qualité est de revenir aux fondamentaux de la politique fiscale, à savoir que pour appliquer des taux de taxation qui ne soient pas prohibitifs, il faut élargir l’assiette fiscale. Or l’assiette fiscale en Belgique est particulièrement étroite du fait de nombreux régimes spéciaux, dont le plus emblématique est celui des voitures de fonction. Autre principe fondamental, assurer un équilibre dans le traitement des revenus du travail et ceux du capital. Or la Belgique est connue pour taxer plus lourdement le travail que le capital et particulièrement le capital immobilier. Un exemple concret de ce déséquilibre réside dans la faible taxation des plus-values en Belgique, ce qui permet de s’enrichir sans jamais payer le moindre impôt.

Il est assez surprenant que des experts venant d’horizons différents aient pu s’entendre sur un ensemble de reformes qui sont économiquement cohérentes et fondamentalement progressistes. Que ce rapport aie suscité une levée de boucliers des partis de droite, quoi de plus normal. En revanche, on aurait aimé un accueil plus chaleureux des partis de gauche qui ne cessent de réclamer davantage de justice sociale. La raison est que la fiscalité est une matière assez ardue et que les reformes suggérées par le rapport Delanote sont moins attractives que l’introduction d’un impôt sur le patrimoine qui aurait un effet limité et de toutes façons n’a aucune chance de voir le jour.

jeudi 1 septembre 2022

Big Bang unique ou Rebondissements à l’infini et pas de commencement (1)

1 commentaire:

Victor Ginsburgh 

Georges Lemaitre (1894-1966), professeur de physique à l’Université Catholique de Louvain, propose, en 1927, l’hypothèse que l’univers est né il y a 13,8 milliards d’années et continue, depuis lors, à se dilater. Il était très chaud au commencement et refroidit en se dilatant. Les astrophysiciens essaient de « découvrir cette naissance », en espérant que le nouveau télescope James Webb le leur permettra, puisqu’il a déjà découvert la lumière d’une étoile située à 12,9 milliards d’années, donc « pas trop loin du commencement ».

Mais il se pourrait aussi qu’il n’y ait pas eu de naissance, donc pas de Big Bang, disent aujourd’hui certains théoriciens (dont Paul Steinhardt), mais bien un mouvement d’aller-retour : l’expansion pourrait revenir au début de l’univers, ce qui voudrait signifier que l’univers n’a pas de commencement, mais joue à l’accordéon. 

Paul Steinhardt, Chaire Albert Einstein, Princeton

« La théorie du Big Bang est en train de se noyer, comme le Titanic », suggère le physicien Paul Steinhardt, « parce qu’il est impossible d’expliquer le Bang initial et le pourquoi d’un univers lisse. En quelques mots, le simple Big Bang n’explique pas bien l’univers… Mais il est possible que la théorie du Big Bang identifie un point de départ, qui est aussi un point d’arrivée à la fin de la contraction précédente de l’univers ».

Si l’on change de Bang à Bounce (rebondissement), « tout s’éclaircit » dit encore Steinhardt « on comprend mieux les choses et il est très possible que la contraction ne soit pas loin, mais à quelque 100 millions d’années seulement, un clin d’oeil ». 

Les humains se sont probablement toujours posé des questions sur le commencement, et ont adopté une des deux explications contradictoires. 

Mais il est intéressant de noter que les civilisations de l’ancienne Egypte, les Babyloniens, les Hindous et les Bouddhistes ont défendu l’idée d’un nombre infini de commencements et de fins, une chaîne cyclique dans laquelle l’univers naît et meurt. 

Comme l’a écrit B. Traven (2), « la forêt récite son chant éternel, chacun d’eux commence avec la dernière ligne du chant précédent ».


(1). Gid’on Lev, The Big Bang theory is the key to understanding the universe. What if it never actually happened? Haaretz, August 13, 2022.
(2). B. Traven, The Night Visitor and Other Stories, Chicago: Elephant Paperbacks, 1966, p. 56.

jeudi 23 juin 2022

Langue et raison

2 commentaires:

Pierre Pestieau

Je me suis parfois demandé si la langue que j’utilisais dans mon travail d’économiste avait joué un rôle dans la manière dont je pensais et formulais les problèmes. Je viens de trouver la réponse à cette question en lisant Sibony (1) et sa théorie du biais cognitif.

Quand j’étais plus jeune, avant d’épouser ce que les Américains appellent la dismal science (la science déprimante), je me suis passionné tout un temps pour l’humanisme de Saint Exupéry que résume parfaitement cette citation de Pilote de guerre (1942): « La grandeur de ma civilisation, c'est que cent mineurs s'y doivent de risquer leur vie pour le sauvetage d'un seul mineur enseveli. Ils sauvent l'Homme. »  C’est cet type d’humanisme que l’on retrouve aussi chez Spielberg et son « Il faut sauver le soldat Ryan. »

Ce type de comportement est contraire à la philosophie utilitariste de Jeremy Bentham qui prescrit d'agir de manière à maximiser le bien-être collectif, entendu comme la somme des bien-être individuels. Ce qui peut être résumé par la maxime « le plus grand bonheur du plus grand nombre ». Si l’on suit Bentham, il est clair que la vie d’un homme ne vaut pas de risquer celle d’une centaine d’autres. Dans mes travaux d’économiste, je suis souvent généralement utilitariste, ce qui a même conduit certains à me traiter de stalinien. 

Pourquoi ce changement ? Si j’en crois Sibony qui s’appuie sur un article saisissant (2) cela pourrait s’expliquer par le fait qu’en parlant une langue étrangère, l’anglais en l’occurrence, on parle moins bien, mais on pense mieux. Il semblerait qu’utiliser une autre langue que la sienne semble atténuer certains biais cognitifs et affecter nos choix éthiques.  

Le célèbre dilemme du tramway (trolley problem) permet de le vérifier. On soumet un échantillon d’individus à la situation suivante : ils conduisent un tramway fou qui va écraser cinq personnes, et doivent décider s’ils sacrifieraient un homme obèse en le poussant du haut d’un pont pour arrêter le tramway. Cela illustre le conflit entre une logique utilitariste (je sacrifie une vie pour en sauver cinq) et une morale déontologique (je refuse de tuer l’homme obèse, parce que c’est mal).  Il semblerait que la langue dans laquelle le problème est formulé change la manière dont on réagit devant ce choix cornélien.  Quand la question est posée dans une langue étrangère, il y aurait davantage d’individus choisissant de pousser l’homme obèse sous les roues du tramway. Dans une langue étrangère, l’individu résiste à la réponse intuitive et rapide qui s’indigne de ce geste criminel, et opte pour le calcul froid des coûts et des bénéfices de son action. Le  « ralentissement » induit par l’effort mental de traduction pousse vers cette solution. 


(1). Sibony, Olivier (2019), Vous allez commettre une terrible erreur ! Combattre les biais cognitifs pour prendre de meilleures décisions, Flammarion, Paris.
(2). Boaz Keysar, Sayuri L. Hayakawa, and Sun Gyu An.(2012), The Foreign-Language Effect: Thinking in a Foreign Tongue Reduces Decision Biases, The University of Chicago. Psychological Science. 23(6) 661-668.


jeudi 16 juin 2022

A propos du redressement de 6,20€ que m’alloue le Service des Pensions

3 commentaires:
Victor Ginsburgh

Il y a quelques jours, je n’ai pas osé ouvrir une enveloppe d’une certaine épaisseur qui me venait du Service Fédéral des Pensions (SFP). Je recevais à peu près au même moment une autre lettre du Service des Impôts qui m’a retardé. Je crois que les impôts c’est plus important que les pensions, et j’ai surtout eu peur que ma déclaration fiscale soit retardée par la grosse enveloppe du SFP.

Il se fait que cet après-midi (11 juin 2022) j’ai rempli le formulaire biscornu des impôts et me suis mis à lire la lettre du SFP. Quatre pages recto-verso, c’est presque la longueur des romans de Victor Hugo.

J’ai donc, en tremblant, ouvert la grosse enveloppe du SFP, dont la première page, recto-verso, était signée par l’administratrice générale. Elle a un très beau style. Le voici :
Monsieur,

Vos droits en matière de pension ont été recalculés… Pour la période de septembre 2020 à mai 2022 inclus vous avez droit à des arriérés de €6,20. Vous trouverez ci-dessous le tableau récapitulatif :
Montant brut 10,94€
Cotisation assurance maladie-invalidité -0,39€
Cotisation de solidarité -0,22€
Retenue relative à l’indemnité funéraire -0,09€
Montant net à vous payer +6,20€

Veuillez recevoir, Monsieur, nos meilleures salutations.

Signature de l’administratrice générale.
A.S.
Les trois pages suivantes, recto-verso bien sûr, font le calcul mois par mois depuis septembre 2020 à mai 2022.
Décompte de septembre à décembre 2020
Nouveau droit 25 508,80€
Droit précédent 25 508,80€
Résultat +0,00€
Décompte de janvier à décembre 2021
Nouveau droit 77 037,64€
Droit précédent 77 035,40€
Résultat +2,24€
Décompte de janvier à mai 2022
Nouveau droit 33 711,42€
Droit précédent 33 703,42€
Résultat +8,00€
Le compte y est : en 2020, j’ai gagné 0€, en 2021, le chiffre a sérieusement augmenté puisque je reçois 2,24€ et en 2022, c’est la débauche : 8,00€, ce qui nous amène à une augmentation de 10,24€ du montant qui est, comme vous le voyez plus haut taxé de 4,04€. Il me reste donc 6,20€.

Je me permets d’envoyer la lettre suivante à Madame l’administratrice du SFP :
Madame,

Merci de votre générosité. Je suis certain que cette lettre de huit pages a entraîné des frais d’ordinateur, d’impression (8 pages) et d’envoi (que le SFP ne paie sans doute pas à la poste, mais quelqu’un doit quand même le payer). Tout ceci vaut au moins 6,20€.

Je vous propose de rendre ces 6,20€ au SFP qui ne doit pas être riche, mais je ne dispose malheureusement pas du numéro de compte auquel je pourrais verser ce montant.

Veuillez recevoir, Madame, mes meilleures salutations.
V. G.

jeudi 9 juin 2022

La maltraitance des personnes âgées est-elle évitable ?

1 commentaire:

Pierre Pestieau

Selon une étude publiée dans la revue The Lancet Global Health (1), près de 16% des personnes âgées de 60 ans et plus ont déjà été victimes de sévices psychologiques (11,6%), de maltraitance financière (6,8%), de négligence (4,2%), de maltraitance physique (2,6%) ou d’abus sexuels (0,9%). Ces travaux s’appuient sur les meilleures données tirées de 52 études menées dans 28 pays de différentes régions.

En France, le livre de Vincent Castanet (2) a remis la nécessite de réformer les EHPAD sur la table des décideurs politiques. Aux États-Unis, un rapport de près de 600 pages (3) préconise des changements complets dans la conception et le fonctionnement des maisons de retraite. Ces deux ouvrages portent sur la maltraitance institutionnelle mais on sait qu'à l'intérieur des familles les cas de maltraitance sont nombreux.

On peut expliquer la maltraitance mais en aucun cas on ne peut la justifier. La maltraitance dont il est question dans les livres et les rapports est expliquée par la pénurie de personnel et par son manque de formation. Ces deux facteurs se retrouvent dans les EHPAD privés qui sont mus par la recherche des profits et donc compriment au maximum les coûts.

Aux États-Unis le personnel soignant non qualifié peut gagner plus en travaillant chez McDonald's que dans dans une maison de retraite. De nombreux membres du personnel des maisons de retraite ont deux emplois à temps plein juste pour essayer de survivre. Ces personnes gagnent 10 ou 12 dollars de l'heure, ce qui représente entre 20 000 et 28 000 dollars par an. Elles sont épuisées et incapables de fournir des prestations correctes. Le rapport suggère que de meilleurs salaires, avantages sociaux et formations devraient apporter stabilité et dignité à ce type de travail et partant réduire la maltraitance.

La recherche du profit  est souvent invoquée pour expliquer la maltraitance. Et pourtant elle sévit tout autant dans des maisons de retraite sans but lucratif et dans les familles. La maltraitance domestique est souvent amenée par la conjonction d’une dépendance lourde et d’un habitat inadéquat, inconfortable et exigu.

Il demeure que même si les EHPAD disposaient d’un personnel plus nombreux et plus qualifié et si les familles bénéficiaient d’un support efficace, certaines maltraitances continueraient d’être observées. Il y a en effet deux situations dans lesquelles il n’y a guère de solutions évidentes. Il y a d’abord les situations rares où la personne dépendante est d’une méchanceté qui fait perdre patience même à l’aidante la plus altruiste que l’on peut imaginer. On pense ici à la fameuse Tatie Danielle, une comédie française réalisée par Étienne Chatiliez et sortie en 1990. Il y a aussi les situations que l’on retrouve souvent dans les cas de maltraitances institutionnelles ou familiales ; ce sont les cas où la démence et l’incontinence combinées font perdre patience à la personne la plus patiente.

Que faire dans ces situations qui, bien que rares, existent ? Il est bien établi que la solution familiale au domicile est extrêmement risquée. Les aidants proches peuvent non seulement perdre patience mais aussi leur santé comme en attestent de nombreuses études (4). Il faut donc se résoudre à l’institutionnalisation mais dans ce cas, il faut s’assurer d’un personnel qualifié et nombreux pour faire face à une charge de travail épuisante. Une solution partielle pourrait venir des robots dont je parlais dans mon blog précédent et qui ont le gros avantage de ne pas connaître l’exaspération. Un peu comme le GPS qui demeure flegmatique même si vous persistez à ne pas suivre ses conseils.

Dans quelques mois, j’espère pouvoir revenir sur le film Plan 75 récemment primé à Cannes. La réalisatrice japonaise imagine un futur proche, où les plus âgés se verraient proposer l’euthanasie pour limiter les dépenses publiques.

 

(2). Les Fossoyeurs, Grasset, 2022.
(4). Lestrade, Chantal. « Les limites des aidants familiaux », Empan, vol. 94, no. 2, 2014, pp. 31-35.

jeudi 2 juin 2022

Les œuvres dites « absurdes », mais intéressantes et celles qui ne le sont pas

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Victor Ginsburgh

En septembre 2020, le musée new-yorkais Guggenheim a reçu une donation anonyme d’une œuvre créée par l’artiste italien Maurizio Cattelan. Elle avait été exposée à la célèbre foire Art Basel de Miami Beach en 2019 et acquise par un collectionneur. Il ne s’agissait ni d’un tableau, ni d’une sculpture, mais d’une vraie banane pas trop moisie, collée sur le mur d’une des salles de la foire. Ne sachant pas quoi en faire une fois qu’elle était pourrie, celui qui avait payé la modeste somme de 120.000 dollars en a fait don au Guggenheim. Pas la banane puisqu’elle était pourrie, mais un simple certificat d’authenticité et un « mode d’emploi » qui permettait au musée de renouveler l’œuvre plus ou moins tous les dix jours, et la pendre strictement à une hauteur de 175cm. La voici avec son titre :

Comédien

Cattelan n’était pas le premier à faire des œuvres éphémères et/ou absurdes. Cela avait déjà été le cas de bon nombre d’artistes, dont il y a plus de cent ans (1917 pour être précis), la Fontaine de Marcel Duchamp, que je n’ose pas reproduire ici, mais vous pouvez, si besoin en est, vous débrouiller sans moi. 

Cattelan a d’ailleurs osé se souvenir de Marcel Duchamp en fabriquant, en 2016, un cabinet de toilette en or 18 carats. Ce cabinet a été installé au Musée Guggenheim en 2016. Je ne sais pas trop pourquoi, le musée a vendu ou donné ce miroitant cabinet au Blenheim Palace à Oxford. A l’anglaise, le critique d’art Jonathan Jones aurait dit : 

« Comment se sent-on quand on urine sur de l’or ? A peu près, comme si c’était de la porcelaine. Mais ici, au milieu des photographies de Winston Churchill jeune, on peut aussi se dire qu’on pisse sur l’histoire de la Grande Bretagne ».

Peu de temps après, le cabinet a disparu (volé ou envolé), et personne ne sait qui l’a emprunté ou volé. Une plaisanterie de plus ?

Tout cela est bien plus drôle, profond et subtil que ne le sont les récents non-tangible tokens (NFT). Je vous invite à écouter Radio France qui vous dira à quels abîmes de bêtise nous sommes arrivés sur le marché de l’art :

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-temps-du-debat/les-nft-sont-ils-une-bonne-nouvelle-pour-le-monde-de-l-art-1234614  

Quelqu’un a payé 69 millions de dollars pour une « peinture » digitale d’un inconnu qui s’appelle Beeple. Voyez :

https://www.theverge.com/2021/3/11/22325054/beeple-christies-nft-sale-cost-everydays-69-million

Voici l’oeuvre de Beeple :

NFT d'un certain artiste qui s'appelle Beeple
Everyday's: The First 5000 Days, vendu par Christie's à $ 69 millions

jeudi 26 mai 2022

Les robots au secours des Ephad

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Pierre Pestieau

Il n’y a pas que les hôtels que les robots peuvent envahir. Ils pourraient prochainement s’imposer dans les maisons de retraite. Suite au scandale de la maltraitance dans les Ehpad, d’aucuns ont trouvé la solution miracle dans un recours généralisé aux robots. L'expérience du Japon peut être particulièrement instructive, étant donné le déclin de sa population, la proportion croissante de personnes âgées et son aversion pour l'immigration à grande échelle, ainsi que ses prouesses technologiques dans de nombreux aspects de la robotique et de l'automatisation. Bien qu'il soit reconnu que les robots peuvent être un piètre substitut pour de nombreuses tâches exigeant de l'empathie et de la dextérité dans les professions de soins, le Japon a été l'un des premiers à adopter les robots pour répondre à la pénurie de personnel soignant par rapport à la demande croissante de services de soins de longue durée, y compris l'aide aux activités de base de la vie quotidienne telles que l'alimentation, la toilette et le bain.

Au Japon comme ailleurs, les projections prévoient une forte pénurie de travailleurs de soins dans les années à venir, en partie parce que ces travailleurs souffrent de divers maux, tels que des douleurs lombaires, tout en recevant des salaires dépassant à peine le salaire minimum.  En réaction, le Japon a activement encouragé le développement et l'utilisation de robots dans les soins de longue durée. 

Il existe peu d’études empiriques sur cette question. L’une d’entre elles aboutit à des résultats surprenants et instructifs. Dans un article récent (1), des chercheurs ont étudiés la relation entre l'adoption des robots et la dotation en personnel des maisons de retraite au Japon. Ils ont constaté que les maisons de retraite ayant adopté les robots avaient entre 3 et 8 % de personnel en plus que les autres. Les maisons de retraite équipées de robots semblaient également avoir une meilleure qualité de gestion et étaient mieux à même de réduire la charge de travail des soignants. Il apparait ainsi que les robots ne se substituent pas aux aidants mais leur facilitent la tâche et ce faisant, la rendent plus attractive.


(1). Karen Eggleston, Yong Suk Lee, Toshiaki Iizuka, Robots and labour in the service sector, Vox EU 2021. https://voxeu.org/article/robots-and-labour-service-sector.


jeudi 19 mai 2022

Les robots envahissent les hôtels, garez-vous, ils mordent de temps à autre…

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Victor Ginsburgh

La crise du covid qui avait rendu quasi inactive l’industrie hôtelière israélienne a, semble-t-il, créé une façon particulière de servir les quelques clients : les robots (1).

Un robot sur roues se promène dans les corridors de l’hôtel, appelle l’ascenseur et attend. Il attend poliment quoi et pourquoi ? Que l’ascenseur descende et que ceux qui l’utilisent en sortent. Le robot se retire poliment de l’entrée, et lorsque le dernier client en sort, il entre, ferme la porte monte jusqu’au neuvième étage où un client a demandé un essuie mains, ou une tasse de café. Il s’arrête devant le numéro de chambre qui l’a appelé, téléphone au client pour lui dire qu’il attend devant la porte, et lui avance un plateau avec son café ou son essuie mains. Et surtout, il ne rentre pas dans la chambre pour voir ce qui s’y passe.

Le robot réveille beaucoup l’intérêt des hôtes, qui seront soit impressionnés soit choqués par l’un ou l’autre robot qui porte une cravate, tout en les laissant entrer dans l’ascenseur avant lui, parce qu’on leur a expliqué qu’en Belgique, par exemple, les gens se bousculent quand les portes de l’ascenseur s’ouvrent. 

D’autres inventions technologiques naissantes vont remplacer les employés du comptoir de réception, et le robot va vérifier les réservations, enregistrer les paiements, mettre en route l’air conditionné dans leur chambre, et leur proposer des choix de déjeuners ou des dîners commandés par des robots et qui lui seront apportés par un autre robot à l’heure voulue des restaurants voisins, dont le client aura fait par téléphone ses choix. Il suffira de penser au steak pas trop cuit et qui sait, le cuisinier tout aussi robotisé aura préparé le plat par téléphone robotisé. 

Non seulement les robots feront tout ce qu’il faut, mais en outre ils pourront amuser les clients, qui n’auront plus à s’énerver parce que quelque chose n’a pas tourné comme il l’aurait voulu. En effet, si le client parle un peu trop haut, le robot éteindra ses oreilles.

Qui est le client et qui est le robot ?

Post scriptum. Une autre propriété du robot est à l’étude. Lorsque le client fêtera son anniversaire, il est prévu que le robot entrera brutalement dans sa chambre et lui fera un « happy birthday »…


(1). Hadar Kane, Robots invade Israeli hotels. Next target : The world, Haaretz, April 27, 2022.

jeudi 12 mai 2022

Kinder, Buitoni, Mediator, … Les fausses petites économies

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Pierre Pestieau

Le retour à l’équilibre budgétaire qui hante la plupart des gouvernements depuis plusieurs décennies a pour conséquence de réduire les investissement publics, dans la mesure où les dépenses de personnel sont incompressibles. C’est ainsi que l’on assiste à la détérioration progressive de nos infrastructures. Routes, gares, hôpitaux, bâtiments scolaires sont les sacrifiés traditionnels sur l’autel de l’austérité budgétaire. Il existe d’autres victimes, sans doute moins visibles, mais avec des conséquences tout aussi désastreuses.

Les scandales récents des Ehpad en France accusés de maltraiter leurs résidents et de la multinationale Ferrero responsable de plusieurs cas d'infections aux salmonelloses en Europe nous rappellent l’importance de contrôles réguliers et transparents dans les domaines où notre et vie et notre santé sont en jeu et où l’objectif des entreprises concernées est la seule recherche du profit. Or ces contrôles n’ont visiblement pas été faits ou s’ils l’ont été, ils n’ont pas été bien faits.  La raison invoquée dans ces deux cas est le manque de moyens des agences de contrôle, moyens qui ont été réduits progressivement au cours de ces dernières années par souci d’économie. 


En France, le nombre d’inspecteurs chargés de contrôler la qualité des Ehpad n’a cessé de diminuer. La sous-ministre en charge de l’autonomie vient de décider d’engager 150 nouveaux inspecteurs de l’action sanitaire et sociale. Mais cela est nettement insuffisant pour pouvoir inspecter régulièrement et efficacement tous les Ehpad. Dans le domaine de l’alimentation, même constat. Toutes les agences, dont la mission est de veiller à la sécurité et à la qualité de notre alimentation et de protéger la santé de la population, ne parviennent pas a mener des contrôles suffisants sur l'ensemble de la chaine alimentaire.

La tendance de long terme, elle, est à la baisse des moyens d’inspection. En France, le nombre de contrôles alimentaires réalisés par la Direction générale de l’alimentation (DGAL) a diminué de 33 % entre 2012 et 2019. Et de 2007 à 2020, les services de la répression des fraudes sont passés de 3 600 à 2 600 agents. La Cour des comptes a souligné ces difficultés et la tendance est la même en Belgique. Le Bureau européen des unions de consommateurs a constaté une baisse générale, dans douze pays étudiés, des contrôles officiels sur l’alimentation.

Cette réduction des dépenses invisibles ne se limite pas aux secteurs de l’alimentation et des maisons de retraite. On se rappelle l'affaire du Mediator qui concernait les personnes victimes de la prise de Benflorex, commercialisé sous le nom de Mediator par les laboratoires Servier de 1976 à 2009. Le Mediator est accusé d’avoir causé la mort de 1 500 à 2 100 personnes, sans compter celles qui souffrent des conséquences des effets secondaires.

Il y aussi le scandale du radon qui concerne de nombreux pays. Le radon est un gaz radioactif qui serait à l'origine de 10% des cancers du poumon et de 500 décès par an en Belgique. 

Dans un tout autre secteur, celui des impôts, la réduction du personnel a eu des conséquences certes moins dramatiques mais sérieuses pour le Trésor public. Tout particulièrement, la diminution du nombre d’inspecteurs chargés de la fraude financière a pour conséquence que celle-ci augmente et que l’État se prive de recettes dont il a grand besoin.

On pourrait multiplier à l’envi ces situations choquantes qui auraient pu être évitées si l’État procédait au plus élémentaire calcul coût avantage qui montrerait qu’une augmentation des contrôles auraient des avantages bien supérieurs à ce qu’ils coûteraient. Il est temps d’en finir avec ces fausses économies. 

jeudi 5 mai 2022

Nous sommes sur le point de gommer la violence des colons en Palestine occupée

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Victor Ginsburgh

Ce qui se passe en Ukraine est monstrueux et nous fait oublier ce qui se passe dans les territoires occupés par les Israéliens. On aurait tant aimé que le départ de Netanyahou change les choses. Il n’en est rien, hélas. 

Il y a des dizaines d’années que la violence israélienne contre les Palestiniens en Cisjordanie a été faite de « carnages », dont le but était d’expulser les Palestiniens de leurs espaces publics et privés, en volant un dunam (environ 1 000 mètres carrés) après l’autre, gagnant ainsi une source d’eau par-ci ou une citerne par-là.

Un rapport de B’Tselem (1) qui suit de près les violences et les vols israéliens a calculé l’espace que cinq colonies illégales prises au hasard en Cisjordanie ont pu s’approprier. Cet espace est de 28 000 mètres carrés. D’après un vieux colon, l’estimation que les 150 colonies et fermes individuelles ont réussi à voler aux Palestiniens s’élève à près de dix fois plus. 

Cette « mission » israélienne est basée sur le fait que les Palestiniens « violent » les fêtes juives et le Shabbat (samedi) en particulier. Elle consiste à couper et à brûler les oliviers, incendier les mosquées, vandaliser les véhicules, voler des récoltes, utiliser des drones qui espionnent les Palestiniens, lâcher des chiens pour attaquer les fermiers et les bergers, jeter des pierres et allumer des feux qui peuvent se transformer en incendies.

Palestiniens inspectant un olivier après une attaque de colons en Cisjordanie occupée

L’impuissance des forces de loi et d’ordre israéliennes face à la violence des colons n’est en aucun cas un échec bureaucratique. Si l’establishment politique et légal le voulait, il pourrait trouver des moyens de mettre un terme à cette terreur juive. La raison de cette « impuissance » est simple et le rapport qu’en fait B’Tselem l’explique : le gouvernement et les colons partagent le but commun d’annexer le plus possible du territoire palestinien en Cisjordanie et de pousser les Palestiniens à s’installer dans les aires densément peuplées et non contigües, de les empêcher de construire, de se connecter à l’électricité et à l’eau.

Un grand nombre de communautés palestiniennes continuent à vivre sur leurs terres, malgré les conditions difficiles que les israéliens leur imposent. Des attaques armées par les colons, protégés par l’armée dont les soldats ne seront pas rendus responsables, ont réussi là où les actions officielles ne l’ont pas : les Palestiniens sont empêchés d’arriver à leurs terres et abandonnent souvent leur logement, envahi par les colons. 

L’indifférence de la société civile israélienne est manifeste. Israël paiera un jour où l’autre.


(1). The Israeli Information Center for Human Rights in Occupied Territories. Allez voir https://www.btselem.org et vous aurez des exemples récents de brutalités que font subir les Israéliens aux Palestiniens.
(2). Ce texte est largement basé sur un éditorial de Haaretz, Israel must deal with settler violence sooner rather than later, Haaretz, 15 novembre 2021.

jeudi 28 avril 2022

Trop d’hygiène nuit à la santé

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Pierre Pestieau

Iconoclaste patenté, Ivan Illich défendait dans son ouvrage la Némésis Médicale paru en 1974 l’idée que la disparition des épidémies, la diminution de la mortalité infantile et de la morbidité et l'augmentation de l'espérance de vie doivent très peu à la médecine mais davantage à l’hygiène de vie et au régime alimentaire. La pandémie a d’ailleurs éloquemment révélé l’importance de l’hygiène et des gestes barrières.

Et pourtant, il existe aussi une théorie, qualifiée d’ hypothèse hygiéniste,  selon laquelle une réduction de l’exposition aux infections et aux composantes microbiennes dans les pays industrialisés entraînerait une diminution de la maturation du système immunitaire et, en conséquence, une augmentation de la prévalence des maladies allergiques, auto-immunes, inflammatoires ou de certains cancers (1). Ainsi donc,  le mode de vie aseptisé serait le facteur expliquant la recrudescence des maladies auto-immunes, les êtres humains développant une réponse immunitaire excessive.


On s’est en effet aperçu, depuis une quarantaine d'années, que la fréquence de ces maladies augmentait régulièrement. Cela est vrai pour le diabète insulinodépendant et la sclérose en plaques qui sont des maladies auto-immunes, ou encore, les maladies inflammatoires de l'intestin. C'est encore plus vrai pour les maladies allergiques de tout ordre : asthme, rhume des foins, eczéma du nourrisson, allergies alimentaires.

Dans cette même logique, certaines études ont démontré le rôle protecteur du mode de vie dit « rural », présentant des conditions particulières telles que la proximité d’animaux, un niveau d’hygiène moindre ou, à l’inverse, un risque accru lié à une trop grande médicalisation dès le plus jeune âge - une utilisation précoce d’antibiotiques éventuellement.

Ces observations que personne ne met en doute sont à rapprocher du fait que, pendant la même période, on a observé une diminution remarquable des grandes maladies infectieuses, même si certaines maladies émergentes comme le SIDA ou la COVID-19, sont apparues. La question s'est posée de savoir s'il existait une relation entre l'augmentation des maladies immunitaires et la diminution d'un grand nombre de maladies infectieuses.


Sans entrer dans ce débat de spécialistes, on a l’impression qu’il nous faudrait trouver un degré d’hygiène optimal qui ne serait pas nécessairement le degré maximal. Réduire les maladies infectieuses est certes louable, mais arrêter la croissance rapide des allergies, du diabète et de la sclérose en plaques l’est tout autant.


(1). Voir sur ce sujet Jean-François Bach (2021) Environnement et santé, Communication devant l’Académie des sciences morales et politiques, https://academiesciencesmoralesetpolitiques.fr/2021/01/12/jean-francois-bach-environnement-et-sante/