Victor Ginsburgh
Les NFTs (non-fungible
tokens) sont partout et les artistes qui s’y mettent, font, si on les croit, un
travail artistique (et surtout des prix) incommensurable. Rembrandt, Cézanne,
Leonard de Vinci, Paul Gauguin, Picasso, Brueghel le Vieux et Jean Seroux, dont
j’ai deux tableaux que je regarde tous les jours, sont devenus de la ‘gnognote’,
si on veut les comparer aux NFTs de nos jours, qui sont, en principe, uniquement
visibles sur des écrans d’ordinateur (1).
En voici quelques exemples récents que les « amateurs d’art »
s’arrachent aujourd’hui. Certains ont récemment été vendus au prix de $69
millions. Mais ces horreurs font fureur, alors que des artistes remarquables
sont doucement en train d’être oubliés.

Vous connaissez sans doute,
ne fût-ce que de nom, Yves Klein (1928-1962), artiste français. Trente-quatre
ans de vie seulement, mais une œuvre étonnante d’intelligence. Voici par
exemple ses femmes nues enduites de la couleur appelée “Bleu Klein”, qui
transfèrent leurs corps en
se frottant sur des tableaux vierges. Il appelait ces femmes des
« pinceaux vivants ».
« Je peins,
écrit Yves Klein, d’après modèle le plus souvent et même avec la
collaboration effective du modèle depuis quelques années déjà et me
demandais pourquoi les peintres figuratifs ou même abstraits quelquefois ressentent le besoin de peindre d’après des nus.
La raison de chercher une forme vivante humaine à dessiner et à copier
d’après nature ne suffisait pas ; je sentais qu’il y avait autre chose. Le
modèle nu apporte la sensualité dans l’atmosphère.
« Un jour, j’ai compris que mes mains, mes outils
de travail pour manier la couleur ne suffisaient plus. C’était le modèle
lui-même qu’il me fallait pour peindre la toile monochrome...
« C’était encore plus beau. J’ai jeté une
grande toile blanche par terre, j’ai vidé au milieu vingt kilos de bleu et le
modèle s’est littéralement rué dedans; elle a peint le tableau en se roulant
sur la surface de la toile dans tous les sens, avec son corps.
« Je dirigeais l’opération debout, en tournant
rapidement tout autour de cette fantastique surface au sol guidant tous les
mouvements et déplacements du modèle. La fille, tellement grisée par
l’action et par le bleu vu de si près et en contact avec sa chair, finissait
par ne plus m’entendre lui hurler : Encore un peu plus à droite, là,
revenez en vous roulant sur ce côté-là, cet espace n’est pas encore couvert
dans cet autre coin-là, venez y appliquer votre sein droit, etc. »
(Extrait de Yves Klein Viens avec moi dans le
vide, Dimanche 27 novembre 1960 Le journal d'un seul jour).
Mais il y a surtout le coup
de génie que Klein fait lors de son exposition intitulée Le Vide, qui permettait d’acquérir son œuvre Zone de Sensibilité Picturale Immatérielle. Cette œuvre n’existe pas,
mais Klein comprend qu’il ne suffit pas de nommer
l’œuvre immatérielle pour qu’elle existe aux yeux de son public : il faut
qu’elle soit vendue et qu’une preuve en reste. Chaque
exemplaire de la Zone s’achètera avec de l’or, dont une partie sera gardée par
l’artiste, l’autre versée
dans la Seine. Cette transaction sera enregistrée par un reçu que voici,
qui contient le texte suivant :
« CACHET DE GARANTIE
N° …
« Reçu Trois Cent Vingt
Grammes d’Or Fin contre une Zone de Sensibilité Picturale Immatérielle
« Paris (date)
« Signature :
Yves Klein
« Cette zone
transférable ne peut être cédée par son propriétaire qu’au double de sa valeur
d’achat initiale. Le transgresseur s’expose à l’annihilation totale de sa
propre sensibilité.
« Comme ce chèque est encore du côté du matériel, Klein en conseille la destruction. Il
faut le brûler pour devenir « véritablement » propriétaire de la « zone ».
Celle-ci était auparavant transférable, pour le double de son prix à chaque
opération : la maquette décompose à droite ce doublement progressif du poids d’or, à l’aide de
cases à remplir par les acheteurs successifs.
Un des reçus qui a survécu
vient d’être vendu par Sotheby’s Paris à un collectionneur européen au prix de
$1,2 millions (2) (3). C’est tellement plus subtil que les singes et ce que fait l’artiste Beeple qui
a vendu son œuvre (si l’on peut dire) à $69 millions. Je n’ai pas la moindre
envie de vous la montrer, mais vous pouvez l’admirer sur le site https://www.one37pm.com/nft/beeple-everydays-the-first-5000-days-auction-nft. Vous y trouverez aussi, un peu plus loin, le Crypto
Punk 7804, vendu à $7,566,173.88. Quel génie !
Vous aurez certainement
observé que la couleur de la couverture du carnet de chèques d’Yves Klein était
du Bleu Klein. Il y avait encore du génie à l’époque…