jeudi 23 juin 2022

Langue et raison

2 commentaires:

Pierre Pestieau

Je me suis parfois demandé si la langue que j’utilisais dans mon travail d’économiste avait joué un rôle dans la manière dont je pensais et formulais les problèmes. Je viens de trouver la réponse à cette question en lisant Sibony (1) et sa théorie du biais cognitif.

Quand j’étais plus jeune, avant d’épouser ce que les Américains appellent la dismal science (la science déprimante), je me suis passionné tout un temps pour l’humanisme de Saint Exupéry que résume parfaitement cette citation de Pilote de guerre (1942): « La grandeur de ma civilisation, c'est que cent mineurs s'y doivent de risquer leur vie pour le sauvetage d'un seul mineur enseveli. Ils sauvent l'Homme. »  C’est cet type d’humanisme que l’on retrouve aussi chez Spielberg et son « Il faut sauver le soldat Ryan. »

Ce type de comportement est contraire à la philosophie utilitariste de Jeremy Bentham qui prescrit d'agir de manière à maximiser le bien-être collectif, entendu comme la somme des bien-être individuels. Ce qui peut être résumé par la maxime « le plus grand bonheur du plus grand nombre ». Si l’on suit Bentham, il est clair que la vie d’un homme ne vaut pas de risquer celle d’une centaine d’autres. Dans mes travaux d’économiste, je suis souvent généralement utilitariste, ce qui a même conduit certains à me traiter de stalinien. 

Pourquoi ce changement ? Si j’en crois Sibony qui s’appuie sur un article saisissant (2) cela pourrait s’expliquer par le fait qu’en parlant une langue étrangère, l’anglais en l’occurrence, on parle moins bien, mais on pense mieux. Il semblerait qu’utiliser une autre langue que la sienne semble atténuer certains biais cognitifs et affecter nos choix éthiques.  

Le célèbre dilemme du tramway (trolley problem) permet de le vérifier. On soumet un échantillon d’individus à la situation suivante : ils conduisent un tramway fou qui va écraser cinq personnes, et doivent décider s’ils sacrifieraient un homme obèse en le poussant du haut d’un pont pour arrêter le tramway. Cela illustre le conflit entre une logique utilitariste (je sacrifie une vie pour en sauver cinq) et une morale déontologique (je refuse de tuer l’homme obèse, parce que c’est mal).  Il semblerait que la langue dans laquelle le problème est formulé change la manière dont on réagit devant ce choix cornélien.  Quand la question est posée dans une langue étrangère, il y aurait davantage d’individus choisissant de pousser l’homme obèse sous les roues du tramway. Dans une langue étrangère, l’individu résiste à la réponse intuitive et rapide qui s’indigne de ce geste criminel, et opte pour le calcul froid des coûts et des bénéfices de son action. Le  « ralentissement » induit par l’effort mental de traduction pousse vers cette solution. 


(1). Sibony, Olivier (2019), Vous allez commettre une terrible erreur ! Combattre les biais cognitifs pour prendre de meilleures décisions, Flammarion, Paris.
(2). Boaz Keysar, Sayuri L. Hayakawa, and Sun Gyu An.(2012), The Foreign-Language Effect: Thinking in a Foreign Tongue Reduces Decision Biases, The University of Chicago. Psychological Science. 23(6) 661-668.


jeudi 16 juin 2022

A propos du redressement de 6,20€ que m’alloue le Service des Pensions

3 commentaires:
Victor Ginsburgh

Il y a quelques jours, je n’ai pas osé ouvrir une enveloppe d’une certaine épaisseur qui me venait du Service Fédéral des Pensions (SFP). Je recevais à peu près au même moment une autre lettre du Service des Impôts qui m’a retardé. Je crois que les impôts c’est plus important que les pensions, et j’ai surtout eu peur que ma déclaration fiscale soit retardée par la grosse enveloppe du SFP.

Il se fait que cet après-midi (11 juin 2022) j’ai rempli le formulaire biscornu des impôts et me suis mis à lire la lettre du SFP. Quatre pages recto-verso, c’est presque la longueur des romans de Victor Hugo.

J’ai donc, en tremblant, ouvert la grosse enveloppe du SFP, dont la première page, recto-verso, était signée par l’administratrice générale. Elle a un très beau style. Le voici :
Monsieur,

Vos droits en matière de pension ont été recalculés… Pour la période de septembre 2020 à mai 2022 inclus vous avez droit à des arriérés de €6,20. Vous trouverez ci-dessous le tableau récapitulatif :
Montant brut 10,94€
Cotisation assurance maladie-invalidité -0,39€
Cotisation de solidarité -0,22€
Retenue relative à l’indemnité funéraire -0,09€
Montant net à vous payer +6,20€

Veuillez recevoir, Monsieur, nos meilleures salutations.

Signature de l’administratrice générale.
A.S.
Les trois pages suivantes, recto-verso bien sûr, font le calcul mois par mois depuis septembre 2020 à mai 2022.
Décompte de septembre à décembre 2020
Nouveau droit 25 508,80€
Droit précédent 25 508,80€
Résultat +0,00€
Décompte de janvier à décembre 2021
Nouveau droit 77 037,64€
Droit précédent 77 035,40€
Résultat +2,24€
Décompte de janvier à mai 2022
Nouveau droit 33 711,42€
Droit précédent 33 703,42€
Résultat +8,00€
Le compte y est : en 2020, j’ai gagné 0€, en 2021, le chiffre a sérieusement augmenté puisque je reçois 2,24€ et en 2022, c’est la débauche : 8,00€, ce qui nous amène à une augmentation de 10,24€ du montant qui est, comme vous le voyez plus haut taxé de 4,04€. Il me reste donc 6,20€.

Je me permets d’envoyer la lettre suivante à Madame l’administratrice du SFP :
Madame,

Merci de votre générosité. Je suis certain que cette lettre de huit pages a entraîné des frais d’ordinateur, d’impression (8 pages) et d’envoi (que le SFP ne paie sans doute pas à la poste, mais quelqu’un doit quand même le payer). Tout ceci vaut au moins 6,20€.

Je vous propose de rendre ces 6,20€ au SFP qui ne doit pas être riche, mais je ne dispose malheureusement pas du numéro de compte auquel je pourrais verser ce montant.

Veuillez recevoir, Madame, mes meilleures salutations.
V. G.

jeudi 9 juin 2022

La maltraitance des personnes âgées est-elle évitable ?

1 commentaire:

Pierre Pestieau

Selon une étude publiée dans la revue The Lancet Global Health (1), près de 16% des personnes âgées de 60 ans et plus ont déjà été victimes de sévices psychologiques (11,6%), de maltraitance financière (6,8%), de négligence (4,2%), de maltraitance physique (2,6%) ou d’abus sexuels (0,9%). Ces travaux s’appuient sur les meilleures données tirées de 52 études menées dans 28 pays de différentes régions.

En France, le livre de Vincent Castanet (2) a remis la nécessite de réformer les EHPAD sur la table des décideurs politiques. Aux États-Unis, un rapport de près de 600 pages (3) préconise des changements complets dans la conception et le fonctionnement des maisons de retraite. Ces deux ouvrages portent sur la maltraitance institutionnelle mais on sait qu'à l'intérieur des familles les cas de maltraitance sont nombreux.

On peut expliquer la maltraitance mais en aucun cas on ne peut la justifier. La maltraitance dont il est question dans les livres et les rapports est expliquée par la pénurie de personnel et par son manque de formation. Ces deux facteurs se retrouvent dans les EHPAD privés qui sont mus par la recherche des profits et donc compriment au maximum les coûts.

Aux États-Unis le personnel soignant non qualifié peut gagner plus en travaillant chez McDonald's que dans dans une maison de retraite. De nombreux membres du personnel des maisons de retraite ont deux emplois à temps plein juste pour essayer de survivre. Ces personnes gagnent 10 ou 12 dollars de l'heure, ce qui représente entre 20 000 et 28 000 dollars par an. Elles sont épuisées et incapables de fournir des prestations correctes. Le rapport suggère que de meilleurs salaires, avantages sociaux et formations devraient apporter stabilité et dignité à ce type de travail et partant réduire la maltraitance.

La recherche du profit  est souvent invoquée pour expliquer la maltraitance. Et pourtant elle sévit tout autant dans des maisons de retraite sans but lucratif et dans les familles. La maltraitance domestique est souvent amenée par la conjonction d’une dépendance lourde et d’un habitat inadéquat, inconfortable et exigu.

Il demeure que même si les EHPAD disposaient d’un personnel plus nombreux et plus qualifié et si les familles bénéficiaient d’un support efficace, certaines maltraitances continueraient d’être observées. Il y a en effet deux situations dans lesquelles il n’y a guère de solutions évidentes. Il y a d’abord les situations rares où la personne dépendante est d’une méchanceté qui fait perdre patience même à l’aidante la plus altruiste que l’on peut imaginer. On pense ici à la fameuse Tatie Danielle, une comédie française réalisée par Étienne Chatiliez et sortie en 1990. Il y a aussi les situations que l’on retrouve souvent dans les cas de maltraitances institutionnelles ou familiales ; ce sont les cas où la démence et l’incontinence combinées font perdre patience à la personne la plus patiente.

Que faire dans ces situations qui, bien que rares, existent ? Il est bien établi que la solution familiale au domicile est extrêmement risquée. Les aidants proches peuvent non seulement perdre patience mais aussi leur santé comme en attestent de nombreuses études (4). Il faut donc se résoudre à l’institutionnalisation mais dans ce cas, il faut s’assurer d’un personnel qualifié et nombreux pour faire face à une charge de travail épuisante. Une solution partielle pourrait venir des robots dont je parlais dans mon blog précédent et qui ont le gros avantage de ne pas connaître l’exaspération. Un peu comme le GPS qui demeure flegmatique même si vous persistez à ne pas suivre ses conseils.

Dans quelques mois, j’espère pouvoir revenir sur le film Plan 75 récemment primé à Cannes. La réalisatrice japonaise imagine un futur proche, où les plus âgés se verraient proposer l’euthanasie pour limiter les dépenses publiques.

 

(2). Les Fossoyeurs, Grasset, 2022.
(4). Lestrade, Chantal. « Les limites des aidants familiaux », Empan, vol. 94, no. 2, 2014, pp. 31-35.

jeudi 2 juin 2022

Les œuvres dites « absurdes », mais intéressantes et celles qui ne le sont pas

Aucun commentaire:

Victor Ginsburgh

En septembre 2020, le musée new-yorkais Guggenheim a reçu une donation anonyme d’une œuvre créée par l’artiste italien Maurizio Cattelan. Elle avait été exposée à la célèbre foire Art Basel de Miami Beach en 2019 et acquise par un collectionneur. Il ne s’agissait ni d’un tableau, ni d’une sculpture, mais d’une vraie banane pas trop moisie, collée sur le mur d’une des salles de la foire. Ne sachant pas quoi en faire une fois qu’elle était pourrie, celui qui avait payé la modeste somme de 120.000 dollars en a fait don au Guggenheim. Pas la banane puisqu’elle était pourrie, mais un simple certificat d’authenticité et un « mode d’emploi » qui permettait au musée de renouveler l’œuvre plus ou moins tous les dix jours, et la pendre strictement à une hauteur de 175cm. La voici avec son titre :

Comédien

Cattelan n’était pas le premier à faire des œuvres éphémères et/ou absurdes. Cela avait déjà été le cas de bon nombre d’artistes, dont il y a plus de cent ans (1917 pour être précis), la Fontaine de Marcel Duchamp, que je n’ose pas reproduire ici, mais vous pouvez, si besoin en est, vous débrouiller sans moi. 

Cattelan a d’ailleurs osé se souvenir de Marcel Duchamp en fabriquant, en 2016, un cabinet de toilette en or 18 carats. Ce cabinet a été installé au Musée Guggenheim en 2016. Je ne sais pas trop pourquoi, le musée a vendu ou donné ce miroitant cabinet au Blenheim Palace à Oxford. A l’anglaise, le critique d’art Jonathan Jones aurait dit : 

« Comment se sent-on quand on urine sur de l’or ? A peu près, comme si c’était de la porcelaine. Mais ici, au milieu des photographies de Winston Churchill jeune, on peut aussi se dire qu’on pisse sur l’histoire de la Grande Bretagne ».

Peu de temps après, le cabinet a disparu (volé ou envolé), et personne ne sait qui l’a emprunté ou volé. Une plaisanterie de plus ?

Tout cela est bien plus drôle, profond et subtil que ne le sont les récents non-tangible tokens (NFT). Je vous invite à écouter Radio France qui vous dira à quels abîmes de bêtise nous sommes arrivés sur le marché de l’art :

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-temps-du-debat/les-nft-sont-ils-une-bonne-nouvelle-pour-le-monde-de-l-art-1234614  

Quelqu’un a payé 69 millions de dollars pour une « peinture » digitale d’un inconnu qui s’appelle Beeple. Voyez :

https://www.theverge.com/2021/3/11/22325054/beeple-christies-nft-sale-cost-everydays-69-million

Voici l’oeuvre de Beeple :

NFT d'un certain artiste qui s'appelle Beeple
Everyday's: The First 5000 Days, vendu par Christie's à $ 69 millions

jeudi 26 mai 2022

Les robots au secours des Ephad

3 commentaires:

Pierre Pestieau

Il n’y a pas que les hôtels que les robots peuvent envahir. Ils pourraient prochainement s’imposer dans les maisons de retraite. Suite au scandale de la maltraitance dans les Ehpad, d’aucuns ont trouvé la solution miracle dans un recours généralisé aux robots. L'expérience du Japon peut être particulièrement instructive, étant donné le déclin de sa population, la proportion croissante de personnes âgées et son aversion pour l'immigration à grande échelle, ainsi que ses prouesses technologiques dans de nombreux aspects de la robotique et de l'automatisation. Bien qu'il soit reconnu que les robots peuvent être un piètre substitut pour de nombreuses tâches exigeant de l'empathie et de la dextérité dans les professions de soins, le Japon a été l'un des premiers à adopter les robots pour répondre à la pénurie de personnel soignant par rapport à la demande croissante de services de soins de longue durée, y compris l'aide aux activités de base de la vie quotidienne telles que l'alimentation, la toilette et le bain.

Au Japon comme ailleurs, les projections prévoient une forte pénurie de travailleurs de soins dans les années à venir, en partie parce que ces travailleurs souffrent de divers maux, tels que des douleurs lombaires, tout en recevant des salaires dépassant à peine le salaire minimum.  En réaction, le Japon a activement encouragé le développement et l'utilisation de robots dans les soins de longue durée. 

Il existe peu d’études empiriques sur cette question. L’une d’entre elles aboutit à des résultats surprenants et instructifs. Dans un article récent (1), des chercheurs ont étudiés la relation entre l'adoption des robots et la dotation en personnel des maisons de retraite au Japon. Ils ont constaté que les maisons de retraite ayant adopté les robots avaient entre 3 et 8 % de personnel en plus que les autres. Les maisons de retraite équipées de robots semblaient également avoir une meilleure qualité de gestion et étaient mieux à même de réduire la charge de travail des soignants. Il apparait ainsi que les robots ne se substituent pas aux aidants mais leur facilitent la tâche et ce faisant, la rendent plus attractive.


(1). Karen Eggleston, Yong Suk Lee, Toshiaki Iizuka, Robots and labour in the service sector, Vox EU 2021. https://voxeu.org/article/robots-and-labour-service-sector.


jeudi 19 mai 2022

Les robots envahissent les hôtels, garez-vous, ils mordent de temps à autre…

1 commentaire:

Victor Ginsburgh

La crise du covid qui avait rendu quasi inactive l’industrie hôtelière israélienne a, semble-t-il, créé une façon particulière de servir les quelques clients : les robots (1).

Un robot sur roues se promène dans les corridors de l’hôtel, appelle l’ascenseur et attend. Il attend poliment quoi et pourquoi ? Que l’ascenseur descende et que ceux qui l’utilisent en sortent. Le robot se retire poliment de l’entrée, et lorsque le dernier client en sort, il entre, ferme la porte monte jusqu’au neuvième étage où un client a demandé un essuie mains, ou une tasse de café. Il s’arrête devant le numéro de chambre qui l’a appelé, téléphone au client pour lui dire qu’il attend devant la porte, et lui avance un plateau avec son café ou son essuie mains. Et surtout, il ne rentre pas dans la chambre pour voir ce qui s’y passe.

Le robot réveille beaucoup l’intérêt des hôtes, qui seront soit impressionnés soit choqués par l’un ou l’autre robot qui porte une cravate, tout en les laissant entrer dans l’ascenseur avant lui, parce qu’on leur a expliqué qu’en Belgique, par exemple, les gens se bousculent quand les portes de l’ascenseur s’ouvrent. 

D’autres inventions technologiques naissantes vont remplacer les employés du comptoir de réception, et le robot va vérifier les réservations, enregistrer les paiements, mettre en route l’air conditionné dans leur chambre, et leur proposer des choix de déjeuners ou des dîners commandés par des robots et qui lui seront apportés par un autre robot à l’heure voulue des restaurants voisins, dont le client aura fait par téléphone ses choix. Il suffira de penser au steak pas trop cuit et qui sait, le cuisinier tout aussi robotisé aura préparé le plat par téléphone robotisé. 

Non seulement les robots feront tout ce qu’il faut, mais en outre ils pourront amuser les clients, qui n’auront plus à s’énerver parce que quelque chose n’a pas tourné comme il l’aurait voulu. En effet, si le client parle un peu trop haut, le robot éteindra ses oreilles.

Qui est le client et qui est le robot ?

Post scriptum. Une autre propriété du robot est à l’étude. Lorsque le client fêtera son anniversaire, il est prévu que le robot entrera brutalement dans sa chambre et lui fera un « happy birthday »…


(1). Hadar Kane, Robots invade Israeli hotels. Next target : The world, Haaretz, April 27, 2022.

jeudi 12 mai 2022

Kinder, Buitoni, Mediator, … Les fausses petites économies

1 commentaire:

Pierre Pestieau

Le retour à l’équilibre budgétaire qui hante la plupart des gouvernements depuis plusieurs décennies a pour conséquence de réduire les investissement publics, dans la mesure où les dépenses de personnel sont incompressibles. C’est ainsi que l’on assiste à la détérioration progressive de nos infrastructures. Routes, gares, hôpitaux, bâtiments scolaires sont les sacrifiés traditionnels sur l’autel de l’austérité budgétaire. Il existe d’autres victimes, sans doute moins visibles, mais avec des conséquences tout aussi désastreuses.

Les scandales récents des Ehpad en France accusés de maltraiter leurs résidents et de la multinationale Ferrero responsable de plusieurs cas d'infections aux salmonelloses en Europe nous rappellent l’importance de contrôles réguliers et transparents dans les domaines où notre et vie et notre santé sont en jeu et où l’objectif des entreprises concernées est la seule recherche du profit. Or ces contrôles n’ont visiblement pas été faits ou s’ils l’ont été, ils n’ont pas été bien faits.  La raison invoquée dans ces deux cas est le manque de moyens des agences de contrôle, moyens qui ont été réduits progressivement au cours de ces dernières années par souci d’économie. 


En France, le nombre d’inspecteurs chargés de contrôler la qualité des Ehpad n’a cessé de diminuer. La sous-ministre en charge de l’autonomie vient de décider d’engager 150 nouveaux inspecteurs de l’action sanitaire et sociale. Mais cela est nettement insuffisant pour pouvoir inspecter régulièrement et efficacement tous les Ehpad. Dans le domaine de l’alimentation, même constat. Toutes les agences, dont la mission est de veiller à la sécurité et à la qualité de notre alimentation et de protéger la santé de la population, ne parviennent pas a mener des contrôles suffisants sur l'ensemble de la chaine alimentaire.

La tendance de long terme, elle, est à la baisse des moyens d’inspection. En France, le nombre de contrôles alimentaires réalisés par la Direction générale de l’alimentation (DGAL) a diminué de 33 % entre 2012 et 2019. Et de 2007 à 2020, les services de la répression des fraudes sont passés de 3 600 à 2 600 agents. La Cour des comptes a souligné ces difficultés et la tendance est la même en Belgique. Le Bureau européen des unions de consommateurs a constaté une baisse générale, dans douze pays étudiés, des contrôles officiels sur l’alimentation.

Cette réduction des dépenses invisibles ne se limite pas aux secteurs de l’alimentation et des maisons de retraite. On se rappelle l'affaire du Mediator qui concernait les personnes victimes de la prise de Benflorex, commercialisé sous le nom de Mediator par les laboratoires Servier de 1976 à 2009. Le Mediator est accusé d’avoir causé la mort de 1 500 à 2 100 personnes, sans compter celles qui souffrent des conséquences des effets secondaires.

Il y aussi le scandale du radon qui concerne de nombreux pays. Le radon est un gaz radioactif qui serait à l'origine de 10% des cancers du poumon et de 500 décès par an en Belgique. 

Dans un tout autre secteur, celui des impôts, la réduction du personnel a eu des conséquences certes moins dramatiques mais sérieuses pour le Trésor public. Tout particulièrement, la diminution du nombre d’inspecteurs chargés de la fraude financière a pour conséquence que celle-ci augmente et que l’État se prive de recettes dont il a grand besoin.

On pourrait multiplier à l’envi ces situations choquantes qui auraient pu être évitées si l’État procédait au plus élémentaire calcul coût avantage qui montrerait qu’une augmentation des contrôles auraient des avantages bien supérieurs à ce qu’ils coûteraient. Il est temps d’en finir avec ces fausses économies. 

jeudi 5 mai 2022

Nous sommes sur le point de gommer la violence des colons en Palestine occupée

Aucun commentaire:

Victor Ginsburgh

Ce qui se passe en Ukraine est monstrueux et nous fait oublier ce qui se passe dans les territoires occupés par les Israéliens. On aurait tant aimé que le départ de Netanyahou change les choses. Il n’en est rien, hélas. 

Il y a des dizaines d’années que la violence israélienne contre les Palestiniens en Cisjordanie a été faite de « carnages », dont le but était d’expulser les Palestiniens de leurs espaces publics et privés, en volant un dunam (environ 1 000 mètres carrés) après l’autre, gagnant ainsi une source d’eau par-ci ou une citerne par-là.

Un rapport de B’Tselem (1) qui suit de près les violences et les vols israéliens a calculé l’espace que cinq colonies illégales prises au hasard en Cisjordanie ont pu s’approprier. Cet espace est de 28 000 mètres carrés. D’après un vieux colon, l’estimation que les 150 colonies et fermes individuelles ont réussi à voler aux Palestiniens s’élève à près de dix fois plus. 

Cette « mission » israélienne est basée sur le fait que les Palestiniens « violent » les fêtes juives et le Shabbat (samedi) en particulier. Elle consiste à couper et à brûler les oliviers, incendier les mosquées, vandaliser les véhicules, voler des récoltes, utiliser des drones qui espionnent les Palestiniens, lâcher des chiens pour attaquer les fermiers et les bergers, jeter des pierres et allumer des feux qui peuvent se transformer en incendies.

Palestiniens inspectant un olivier après une attaque de colons en Cisjordanie occupée

L’impuissance des forces de loi et d’ordre israéliennes face à la violence des colons n’est en aucun cas un échec bureaucratique. Si l’establishment politique et légal le voulait, il pourrait trouver des moyens de mettre un terme à cette terreur juive. La raison de cette « impuissance » est simple et le rapport qu’en fait B’Tselem l’explique : le gouvernement et les colons partagent le but commun d’annexer le plus possible du territoire palestinien en Cisjordanie et de pousser les Palestiniens à s’installer dans les aires densément peuplées et non contigües, de les empêcher de construire, de se connecter à l’électricité et à l’eau.

Un grand nombre de communautés palestiniennes continuent à vivre sur leurs terres, malgré les conditions difficiles que les israéliens leur imposent. Des attaques armées par les colons, protégés par l’armée dont les soldats ne seront pas rendus responsables, ont réussi là où les actions officielles ne l’ont pas : les Palestiniens sont empêchés d’arriver à leurs terres et abandonnent souvent leur logement, envahi par les colons. 

L’indifférence de la société civile israélienne est manifeste. Israël paiera un jour où l’autre.


(1). The Israeli Information Center for Human Rights in Occupied Territories. Allez voir https://www.btselem.org et vous aurez des exemples récents de brutalités que font subir les Israéliens aux Palestiniens.
(2). Ce texte est largement basé sur un éditorial de Haaretz, Israel must deal with settler violence sooner rather than later, Haaretz, 15 novembre 2021.

jeudi 28 avril 2022

Trop d’hygiène nuit à la santé

3 commentaires:

Pierre Pestieau

Iconoclaste patenté, Ivan Illich défendait dans son ouvrage la Némésis Médicale paru en 1974 l’idée que la disparition des épidémies, la diminution de la mortalité infantile et de la morbidité et l'augmentation de l'espérance de vie doivent très peu à la médecine mais davantage à l’hygiène de vie et au régime alimentaire. La pandémie a d’ailleurs éloquemment révélé l’importance de l’hygiène et des gestes barrières.

Et pourtant, il existe aussi une théorie, qualifiée d’ hypothèse hygiéniste,  selon laquelle une réduction de l’exposition aux infections et aux composantes microbiennes dans les pays industrialisés entraînerait une diminution de la maturation du système immunitaire et, en conséquence, une augmentation de la prévalence des maladies allergiques, auto-immunes, inflammatoires ou de certains cancers (1). Ainsi donc,  le mode de vie aseptisé serait le facteur expliquant la recrudescence des maladies auto-immunes, les êtres humains développant une réponse immunitaire excessive.


On s’est en effet aperçu, depuis une quarantaine d'années, que la fréquence de ces maladies augmentait régulièrement. Cela est vrai pour le diabète insulinodépendant et la sclérose en plaques qui sont des maladies auto-immunes, ou encore, les maladies inflammatoires de l'intestin. C'est encore plus vrai pour les maladies allergiques de tout ordre : asthme, rhume des foins, eczéma du nourrisson, allergies alimentaires.

Dans cette même logique, certaines études ont démontré le rôle protecteur du mode de vie dit « rural », présentant des conditions particulières telles que la proximité d’animaux, un niveau d’hygiène moindre ou, à l’inverse, un risque accru lié à une trop grande médicalisation dès le plus jeune âge - une utilisation précoce d’antibiotiques éventuellement.

Ces observations que personne ne met en doute sont à rapprocher du fait que, pendant la même période, on a observé une diminution remarquable des grandes maladies infectieuses, même si certaines maladies émergentes comme le SIDA ou la COVID-19, sont apparues. La question s'est posée de savoir s'il existait une relation entre l'augmentation des maladies immunitaires et la diminution d'un grand nombre de maladies infectieuses.


Sans entrer dans ce débat de spécialistes, on a l’impression qu’il nous faudrait trouver un degré d’hygiène optimal qui ne serait pas nécessairement le degré maximal. Réduire les maladies infectieuses est certes louable, mais arrêter la croissance rapide des allergies, du diabète et de la sclérose en plaques l’est tout autant.


(1). Voir sur ce sujet Jean-François Bach (2021) Environnement et santé, Communication devant l’Académie des sciences morales et politiques, https://academiesciencesmoralesetpolitiques.fr/2021/01/12/jean-francois-bach-environnement-et-sante/


jeudi 21 avril 2022

Pour une poignée de dollars...

Aucun commentaire:

Victor Ginsburgh

Je viens de lire deux articles du New York Times (1). Celui qui date du 1er avril pourrait être douteux, je crois que c’est un Poisson d’Avril 2022. Celui du New York Times Magazine du 7 avril (2) pourrait être plus crédible. Commençons donc par le deuxième. Combien y a-t-il de milliardaires ?

En 1981, un certain Malcolm Forbes, propriétaire du magazine du même nom—et lui-même très riche—a demandé à ses collaborateurs d’écrire un article à propos des 400 Américains les plus riches. Le premier de la liste était Daniel Ludwig, qui valait 2 milliards de dollars. En 2022, rebelote. Mais cette fois il y a 2 668 noms. 2 668 milliardaires. En tête, Elon Musk (avec $219 milliards), Jeff Bezos ($171 milliards), Bertrand Arnault et famille ($158 milliards), Bill Gates ($129 milliards), Warren Buffet ($118 milliards), Larry Page ($111 milliards), Sergey Brin ($107 milliards), Larry Ellison ($106 milliards, Steve Balmer ($91,4 milliards). Les Etats-Unis affichent quelque 735 milliardaires, dont la fortune totale s’élève à $4 700 milliards. Il y a dix ans, le chiffre s’élevait à $243 milliards. Entre 2000 et 2022, le nombre de milliardaires aux Etats-Unis a donc augmenté de 573 noms. Soit un milliardaire de plus toutes les 17 heures environ.

Dans son ouvrage Le capital au 20ème siècle, l’économiste français Thomas Piketty suggère que le nouvel ordre économique provoque une augmentation de plus en plus rapide. En effet, ce dont ces richissimes ont besoin pour vivre est relativement peu de chose par rapport à leurs fortunes et ces dernières ne pouvaient qu’augmenter en empruntant (les taux d’intérêt étaient faibles après la crise de 2008), en rachetant leurs actions et en investissant encore davantage.


Mais Piketty reste optimiste : « Nos sociétés sont devenues plus égalitaires, que ce soit en termes d’équité politique, économique, sociale par rapport à ce qui se passait il y a cent ou deux cents ans. Ce mouvement qui a commencé avec les révolutions française et américaine, va se poursuive. La Cour Suprême américaine avait rendu impossible l’introduction d’un impôt progressif, qui était, disaient les juges, non-constitutionnel. Il a fallu 20 ans pour changer la constitution, mais on y est arrivé. Le processus vers une égalité croissante est profondément ancré dans notre philosophie, mais beaucoup d’entre nous n’y croient pas. En 2014, j’avais suggéré une taxe progressive de cinq ou dix pourcents par an sur les riches. Mon interlocuteur trouvait que c’était bien trop lourd. Aujourd’hui, le démocrate centriste Joe Biden pourrait très bien s’y atteler et y arriver. Les choses peuvent changer très vite… » (1).

Très vite s’il vous plait, parce que je me fais vieux…


(1). David Marchese, Thomas Piketty thinks America is primed for wealth distribution, The New York Times, April 1, 2022. (2). Willy Staley, How many billionaires are there, anyway, The New York Times Magazine, April 7, 2022

jeudi 14 avril 2022

La voiture électrique et le CO2. Un leurre ?

2 commentaires:

Pierre Pestieau

Il existe aujourd’hui un engouement inconsidéré pour la voiture électrique et la récente hausse des carburants consécutive à l’invasion de l’Ukraine n’a fait que renforcer le mouvement. Est-ce vraiment raisonnable ? En outre, est-il souhaitable que les pouvoirs publics encouragent cette orientation ?

Aidées un peu partout dans le monde, les ventes de voitures électriques ont plus que doublé en un an pour atteindre environ 4,4 millions d'unités. La Chine représente de loin le plus grand marché en volume, le pays ayant écoulé à lui seul 2,9 millions d'unités. En France et en Belgique aussi, le marché est actif, les ventes volant de record en record. L’objectif est clair : faire disparaître de nos paysages urbains et ruraux les voitures à moteur thermique. Pour arrêter de polluer, il suffirait donc de changer de voitures. Pas si simple. Pour évaluer l’impact environnemental de la voiture électrique, il importe de regarder l’ensemble du processus de production, de consommation et de recyclage.



La différence fondamentale entre les voitures thermiques classiques et les voitures électriques réside dans le processus de transformation de l'énergie potentielle (stockée) en énergie cinétique (mouvement). Dans les voitures thermiques, cette énergie est stockée sous une forme chimique et est libérée par une réaction chimique à l'intérieur du moteur. En revanche, bien que l'énergie soit également stockée sous forme chimique, les voitures électriques la libèrent par voie électrochimique sans aucune forme de combustion, grâce à des batteries lithium. Cela signifie qu'il n'y a pas de pollution atmosphérique par le CO2 pendant la conduite. Les voitures électriques seraient donc plus écologiques ?

Pas nécessairement. Si la source d'énergie pour alimenter ces voitures ne provient pas de panneaux solaires, d'éoliennes ou même de centrales nucléaires ou hydroélectriques, leurs émissions de CO2 seront beaucoup plus élevées. Par exemple, si l'électricité utilisée pour recharger les voitures provient de la combustion de combustibles fossiles, il importe peu que les voitures électriques ne polluent pas pendant qu'elles roulent, car cette pollution a déjà été libérée dans une centrale électrique éloignée. Cela signifie que si vous conduisez une voiture électrique aux Etats-Unis ou en Pologne, où les combustibles fossiles représentent près des 2/3 de la production énergétique du pays, vous rejetterez probablement plus de CO2 dans l'atmosphère que si vous la conduisez en Islande ou en Norvège, qui fonctionnent presque entièrement grâce à l'énergie hydraulique, géothermique et solaire.

Et même si les voitures électriques étaient alimentées à 100 % par des énergies renouvelables ou propres, elles ne seraient pas nécessairement écologiquement irréprochables du fait de la manière dont elles sont fabriquées et dont leurs batteries sont recyclées.


Il semblerait qu’à la fin du processus de fabrication, les voitures électriques génèrent plus d'émissions de carbone que les voitures traditionnelles. En effet les voitures électriques stockent l'énergie dans de grandes batteries (plus elles sont grandes, plus leur autonomie est importante) qui ont un coût environnemental élevé. Ces batteries sont fabriquées à partir d'éléments de terres rares comme le lithium qui n'existent que sous la surface de la Terre et dépendent donc d'activités minières aux processus très polluants. C'est pourquoi la question de savoir si les voitures électriques sont plus écologiques ou non n'a pas de réponse facile.

Par exemple, pour produire une tonne d'éléments de terres rares, 75 tonnes de déchets acides (qui ne sont pas toujours traités de la bonne manière) et une tonne de résidus radioactifs sont également produits. Outre le poids des terres rares, l'énergie utilisée pour produire les batteries elles-mêmes est également responsable de près de la moitié de leur impact environnemental, car la plupart de cette énergie ne provient pas de sources à faible teneur en carbone.

Dans l'industrie automobile conventionnelle, les batteries au plomb sont recyclées. Ce n'est pas le cas des batteries de lithium qui ont un mélange très spécifique de composants chimiques et de faibles quantités de lithium, ce qui n'en fait pas un marché attractif. La plupart des batteries sont soit incinérées, soit mises en décharge. Il faut cependant parier que dans les prochaines années, une industrie solide de recyclage de ces batteries se développe, permettant aux voitures électriques de devenir plus écologiques.

En conclusion, il faut bien admettre que s’engouffrer dans l’électrique c’est mettre en quelque sorte la charrue avant les bœufs. Sans le préalable d’un mix électrique 100% décarboné, cela ne sert à l’utilisateur qu’à s’acheter de la bonne conscience en trompe-l’œil, sur le dos d’une planète toujours plus carbonée.

jeudi 7 avril 2022

Les historiettes de l’art

1 commentaire:

Victor Ginsburgh

Le marché de l’art n’est plus ce qu’il était dans mes jeunes années.

Bien sûr j’ai été impressionné par les prix des Picasso et le tableau de Van Gogh, les Iris, qui avait traversé la barre des 50 millions de dollars en 1987. Un certain Mr. Bond, Alan Bond (comme l’aurait dit James Bond) l’avait acquis pour 53.9 millions de dollars, mais Sotheby’s lui avait prêté 27 millions pour l’acquérir. Notre Bond a fait faillite et n’a jamais pu rembourser Sotheby’s, qui a gentiment récupéré le tableau. Vous me direz, ce n’est rien à côté du Leonardo da Vinci payé $450 millions par un cheikh arabe raconte-t-on. Certains disent que c’est un faux, d’autres que le cheikh le promène sur son yacht, ce qui n’implique pas qu’il n’est pas de la main de Leonardo.

Les Iris de Van Gogh

C’étaient les grandes aventures avant que les grandes fantaisies se mettent en place.

En 2018, Banksy fait appel à un mécanisme qui lui permet de couper en longues bandes son tableau La fille au ballon après qu’il ait été adjugé à un million de dollars chez Sotheby’s. Trois ans plus tard, la propriétaire de l’œuvre « autodétruite », la vend à près de 22 millions d’euros.

Banksy, La fille au Ballon en train de se "désagréger"
après l'enchère chez Sotheby's

Et puis la vie « artistique » continue. En 2021, un collectif du nom de MSCHF (abréviation de « mischief », malice en français) vend mille copies d’un dessin de Warhol, dont 999 sont fausses et une est le Warhol original.

Warhol, Un millième de son œuvre Fairies, reproduites par un robot

Chaque acheteur aura payé $250, mais aucun d’eux ne sait s’il a l’original vendu à quelques 8 000 dollars en 2016. Celui qui a vendu les mille copies reproduites aura empoché $250 000, alors qu’il avait payé l’œuvre $ 20 000 peu avant. Finie l’époque de l’unité de l’œuvre, mais chacun peut se consoler en ayant un petit bout de l’original qu’il aura payé $250 et s’en prévaloir, comme si c’était lui qui avait l’original… Chacune des 1.000 copies s’intitule « Il est possible que chacune des vraies copies de Fairies est d’Andy Warhol ».

Le sommet vient d’être atteint par le British Museum, qui s’est mis aux non-fungible tokens (les NFT) comme le dit le mot à la mode actuelle de l’art. Le musée s’est mis à vendre des NFT du célèbre peintre japonais, Hokusai, dont la vague est sans doute l’œuvre la plus connue.

La vague de Hokusai

Ce que j’avais cru être un sommet vient d’être dépassé par Sotheby’s qui vend un reçu pour une œuvre invisible d’Yves Klein. Coût : € 500 000. Pas d’image pour l’œuvre puisqu’elle est invisible.

jeudi 31 mars 2022

Les risques orphelins. Les oubliés de l’État providence

Aucun commentaire:

Pierre Pestieau

L’État providence traditionnel s’est attaqué avec un certain succès à ce que l’on pourrait qualifier de fragilités majeures, entendant par-là les grands risques que l’on connaît au cours de la vie : maladie, chômage, invalidité, précarité, dépendance. En revanche, il a négligé les risques orphelins, par analogie avec les maladies orphelines, ces maladies rares et sans traitement.


Quelles sont ces risques orphelins et pourquoi sont-ils régulièrement oubliés (1) ?

Il n’est pas facile d’en faire l’inventaire, chacun est ressenti par une infime minorité d’individus qui du coup ne font pas le poids dans le jeu politique. Pour la majorité des gens, la probabilité d’en souffrir est minime. En premier lieu, il y a certainement les handicaps lourds, qui ne sont que partiellement couvert par l’assurance sociale. On pense à la trisomie, à la schizophrénie, aux différentes formes d’autisme. Les parents qui ont des enfants affectés par l’un de ces handicaps cherchent vainement des institutions qui puissent les accueillir ne fût-ce qu’une partie de la semaine. Il y a aussi les handicaps moteurs et sensoriels pour lesquels les infrastructures sont déficientes. On peut aussi citer la multitude de maladies orphelines qui sont le plus souvent d’origine génétique. Prises séparément, ces maladies sont très peu fréquentes, voire exceptionnelles, mais à l’échelle de l’Europe, elles touchent 35 millions de personnes. En France, près d’une personne sur 20 est concernée. On recense plus de 8 000 maladies orphelines à ce jour et le chiffre ne cesse de croître. Dans ce catalogue des risques orphelins, on trouve aussi les enfants que les parents peuvent difficilement prendre en charge et qui sont placés. Ces enfants subissent la maltraitance institutionnelle en leur infligeant trop souvent un parcours chaotique. La manière dont ils sont traités explique en partie pourquoi on les retrouve parmi les délinquants et les sans-abris. On pourrait aussi citer l'endométriose qui concerne une femme sur dix, et que l’on a longtemps tue. Enfin, il y a le risque de maltraitance auxquelles sont soumises les personnes âgées dépendantes tant au sein d’institutions que dans leur famille.

Quand on lit les rapports qui portent sur ces divers risques et qui se suivent et se ressemblent, on est frappé par trois choses. D’abord, peu de progrès est observé au cours des dernières décennies. Ensuite, mises ensemble, ces petites minorités rassemblent un nombre important de personnes, plus de 20% de la population. Enfin, le coût minimum que réclament ces situations multiplié par le nombre de personnes concernées représenterait une fraction importante du budget de l’État. C’est sans doute cette donnée financière, doublée d’un faible support politique, qui explique la passivité des pouvoirs publics a l’égard de ces différents risques. On est alors tenté de paraphraser Michel Rocard en disant que l’État ne peut accueillir toute la misère de son peuple. Mais qui alors ?


On pourrait se demander comment l’État providence a pu négliger ces risques. La première raison est politique. Pris séparément ils ne font pas le poids. Une autre raison réside dans les fondements éthiques qui sous-tendent l’action publique. Ce fondements sont utilitaristes. Selon les mots de Jeremy Bentham, l’utilitarisme vise au « bonheur de la communauté », autrement dit au plus grand bonheur du plus grand nombre. Comme l'a par montré le prix Nobel Amartya Sen, si la doctrine utilitariste donne aux membres de la société ce qu’ils désirent ou leur fait désirer ce qu’ils ont, elle ne se pose pas la question de savoir ce qu'il est juste de donner. Sen défend l’idée que les gouvernements devraient agir de sorte que soit assurée non plus simplement l’égalité des moyens, mais l’égalité des possibilités effectives d’accomplir des actes (ce qu’il appelle les capabilités).

Si l’on adopte ce point de vue, le rôle de l’État serait de secourir les plus faibles et il ne fait aucun doute que ces victimes de ces risques orphelins le sont doublement puisqu’elles souffrent d’un handicap et qu’elles se sentent seules dans leur détresse. Il convient donc de reformer l’État providence pour tenir compte de ces risques. L’intervention de l’État ne doit pas être nécessairement financière ; elle peut être législative en imposant des normes aux constructions et certaines obligations aux employeurs et en priorisant certaines recherches.


(1). En référence au merveilleux film de Luis Buñuel « Los Olvidados », sorti en 1950.

jeudi 24 mars 2022

Un article terrifiant

3 commentaires:

Victor Ginsburgh

Voici en résumé un article de Bret Stephens, Prix Pulitzer, homme de droite, mais en opposition avec les « pensées » si on peut dire, de Donald Trump. Stephens nous explique que ce qui se passe ressemble singulièrement aux prémices de la Deuxième Guerre Mondiale (1).

Mort à Kiev

Cette guerre a commencé le 1er septembre 1939 avec l’invasion de la Pologne, après la signature du Pacte de Molotov-Ribbentrop. Mais certains événements avaient précédé : l’invasion japonaise de la Mandchourie en 1931, l’invasion de l’Abyssinie par l’Italie, la remilitarisation en Rhénanie en 1936, le début de la guerre civile en Espagne durant la même année, l’Anschluss de l’Autriche par Hitler, l’invasion soviétique de la Pologne, l’opération Barbarossa (entrée de l’armée allemande en Russie en juin 1942, malgré l’existence du pacte germano-soviétique) qui fera quelque cinq millions de morts en 200 jours. Les eaux montent.

Plus tard, nous avons eu l’invasion russe de la Géorgie, de la Crimée, de l’est de l’Ukraine, le bombardement russe sur Alep en Syrie, l’utilisation d’éléments radioactifs et chimiques contre des dissidents russes en Grande Bretagne, l’ingérence de la Russie dans les élections américaines, l’annexion de la Crimée par la Russie, l’assassinat de Boris Nemtsov, un critique constant de Poutine, l’empoisonnement suivi de l’emprisonnement d’Alexei Navalny, un opposant de Poutine, et la fin de l’autonomie de Hong Kong.

Tout cela sans grandes réactions de l’Europe et des Etats-Unis. Poutine n’avait donc aucune raison de croire qu’il y aurait une réaction à l’invasion de l’Ukraine.

Biden fait maintenant face à la question de mettre fin à ce cycle de violences. La réponse n’est pas claire. Il y a bien entendu eu des sanctions contre l’économie russe et des transports d’armes européennes aux Ukrainiens qui ont permis de retarder la brutalité russe. Et l’OTAN s’est réunifiée. Mais pas grand-chose de plus. Même si les oligarques russes ont perdu leurs yachts, ils n’ont pas pris les armes.

Il ne faut pas croire que Poutine va s’incliner. S’il utilise des armes chimiques, comme l’avait fait Bashar el-Assad, ou s’il déploie des armes nucléaires, est-ce qu’il perd plus qu’il ne gagne ? La réponse à la question est évidente : Pour le moment, il gagne. Il nous terrifie. Il consolide son pouvoir et souffre de conséquences à peine plus importantes que celles qu’il nous a déjà infligées. Et Pékin, Téhéran et Pyongyang prennent des notes…

Comment se prépare la prochaine Guerre Mondiale ? De la même façon que la Deuxième…


(1). Bret Stephens, This is how World War III begins, The New York Times, March 15, 2015. Voir aussi la table ronde « A weak Putin could turn into a nuclear-deploying Putin, The New York Times, March 17, 2022. https://www.nytimes.com/2022/03/17/opinion/ukraine-russia-putin-war.html





jeudi 17 mars 2022

Le fumeur, l’économiste et le psychologue

Aucun commentaire:

Pierre Pestieau 

Dans le domaine de la santé, on sait que, pour vivre longtemps et sans morbidité, la prévention est sûrement plus efficace que la médecine curative. Si l’on s’intéresse aux quatre facteurs qui ont un effet désastreux sur la santé, à savoir l’alcool, le tabac, le surpoids et la sédentarité, il est clair que les traiter améliorerait nettement la qualité et la quantité de vie de tout un chacun. L’économiste ajoutera que la médecine préventive est beaucoup moins coûteuse que la médecine curative. Sur le papier surement ; dans la réalité, c’est pourtant moins évident. 

Dans une vision naïve, si l’on compare le coût qu’entrainent les traitements des maladies cardiovasculaires et des cancers causés par le tabagisme avec le prix d’une campagne d’information et une fiscalité dissuasive, il n’y a pas photo. Les traitements curatifs coutent et les mesures préventives peuvent même rapporter. La politique anti-tabac a eu des résultats mais elle a ses limites. Les fumeurs représentent encore 20% de la population mondiale âgée de plus de 15 ans ; en 2000, cette proportion était encore de près d’un tiers. Il faut aussi noter que les taxes élevées qui pèsent sur le tabac ont des effets régressifs incontestables. C’est chez les plus pauvres que l’on trouve les plus irréductibles fumeurs, entendant par-là que le prix ne modifie pas leur consommation de tabac. Du coup, toute augmentation de la fiscalité génère une ponction équivalente sur leur pouvoir d’achat avec pour conséquence moins de consommation de biens de nécessité. En outre, des quatre facteurs mentionnés ci-dessus, ce sont les campagnes anti-tabac qui ont donné les meilleurs résultats. L’obésité et la sédentarité ne cessent d’augmenter et l’alcoolisme reste prégnant dans nos sociétés en dépit de nombreuses politiques d’incitations à mieux manger, faire de l’exercice et de ne pas boire ni fumer et d’interdictions de publicités de tous ordres. 

 

Ces comportements « peccamineux », comme certains économistes les qualifient, relèvent du concept d’addiction entendue comme un comportement qui peut avoir pour fonction de procurer un plaisir immédiat et qui se caractérise par l’échec répété de son contrôle et sa persistance malgré des conséquences négatives significatives. La question qui nous intéresse est de savoir comment lutter contre ces addictions. A la suite de Becker et Murphy (1), les économistes ont développé le concept d’addiction rationnelle qui s’appuie sur deux hypothèses : la forte préférence pour le présent et la complémentarité adjacente. La première hypothèse est assez évidente ; elle correspond au besoin de gratification immédiate. La seconde l’est moins ; elle repose sur l’idée que la jouissance attendue d’un bien dépend de la consommation passée de ce bien. Cette démarche aboutit à montrer que l’addiction est parfaitement rationnelle et que la seule manière de la combattre est de recourir à un sevrage brutal (cold turkey) dont on connaît les limites. 

L’échec des politiques proposées par les économistes, taxation, information et prohibition, ne surprend pas les psychologues pour qui ce genre de consommation ou de comportement ne peut être abordé que par une approche personnalisée ciblant les motivations de chacun. La méthode qui paraît la plus appropriée relève de la psychologie comportementale cognitive et repose sur le concept d'intention d’exécution, qui a été introduit en 1999 par Peter Gollwitzer (2). Cette démarche implique un effort d'anticipation et de planification des comportements futurs (p. ex. manger du beurre allégé) destinés à promouvoir l’atteinte d’un but donné (p. ex. se mettre à un régime d’alimentation sain), en décidant à l'avance des conditions et des clés de déclenchement du comportement. Cette technique de maîtrise comportementale au service d’un but donné peut impliquer le découpage d'un objectif difficile à atteindre en plusieurs sous-objectifs comportementaux plus faciles à réaliser (acheter du beurre allégé, ne pas mettre trop de beurre sur son pain, etc.). Cette approche qui semblerait assez efficace réclame un encadrement lourd en personnel. 

 

Le point de vue des psychologues et les politiques qu’ils préconisent sont beaucoup plus nuancés que ceux des économistes mais ils sont aussi beaucoup plus coûteux. Il est difficilement soutenable financièrement d’adopter une politique de prévention qui soit à ce point individualisée. Il faudrait quasiment un psychologue (ou un coach) derrière chaque personne concernée par ces comportements peccamineux. Comment sortir de cette impasse, de ce choix entre des politiques globales aux limites avérées et des traitements individualisés mais financièrement couteux, demeure une question ouverte.

Pour conclure, pourquoi ai-je choisi le fumeur plutôt que l’alcoolique, l’obèse ou le pantouflard ? C’est tout bonnement en référence à Sigmund Freud, véritable accro à la nicotine, qui fuma des cigares jusqu'à la fin dans des conditions pénibles. La psychanalyse ne lui fut pas de grande utilité pour cette addiction. 

 

(1) Becker, Gary S., and Kevin M. Murphy (1988) A Theory of Rational Addiction. Journal of Political Economy 96 (4), 675–700.
(2) Gollwitzer, P.M. ( 1999). Implementation intentions: Strong effects of simple plans . American Psychologist, 54, 493-503. Voir aussi Adriaanse, M., P. M. Gollwitzer, D. De Ridder (2011) Breaking Habits with Implementation Intentions: A Test of Underlying Processes, Personnality and Social Psychology, 37, 502-513.

jeudi 10 mars 2022

Le Corona a presque disparu

1 commentaire:

Victor Ginsburgh 

Le Corona Virus a pratiquement disparu, mais un nouveau virus est en train de s’installer : Poutine, et on peut se demander s’il prendra aussi deux ans à s’effacer. Mais voici du nouveau dont on ne sait comment il va se terminer. 

Tout ce qu’on peut souhaiter, c’est que cela se termine comme dans la deuxième page de ce blog. Boum ! 

 .

 .

 .

 .

 .

 .

 .

 .

 .

 .

 

Merci à Philippe J., un ami suisse, historien d’art, que j’ai rencontré il y a bien longtemps en Suisse. C’est lui qui m’a envoyé cette histoire de non-art. 

Quelques années plus tard, dans un couloir de notre université, quelqu’un me demande si je sais où il peut rencontrer Thierry L. un historien d’art aussi, qui travaillait dans un autre bâtiment que moi. Nous nous regardons l’un l’autre, et nous nous reconnaissons. 

Et une amitié s’est engagée entre nous, mais nous ne nous sommes plus rencontrés depuis longtemps. Nous envoyons cependant de temps à autre des histoires qui ne sont pas nécessairement de l’histoire de l’art. 

Faut qu’on fasse quelque chose, Philippe et Thierry, maintenant que le Corona est dans les bois.